Rencontre avec un électeur du FN

Il a quelque chose comme 26 ou 27 ans. De lui, ces derniers temps, on parle beaucoup. De lui, parmi une foule de gens sans visage et sans voix, les électeurs du Front national...

 

  Il a quelque chose comme 26 ou 27 ans. Il est châtain. Je le regarde. Je me dis qu’il doit considérer qu’il est blond. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être cette petite coquetterie que les gens blonds affectent avec la couleur de leur cheveux, ou plutôt son nom. Je demande. Blond foncé, il répond. Il parle. Je suppose qu’on peut dire que son expression est volubile. Il a l’air… Je ne sais pas trop qualifier les airs… Fermé, fatigué… quelque chose qui serait moins fort qu’amer mais qui donnerait l’impression que la vie est peu douce.

  De lui, ces derniers temps, on parle beaucoup. De lui, parmi une foule de gens sans visage et sans voix, les électeurs du Front national. On fait parler les interprètes qui lisent dans les écritures des bulletins de vote. C’est curieux ça, cette confiscation de la parole par ceux qui savent. Je veux dire, si on voulait vraiment que les électeurs parlent, on les réunirait dans une Assemblée.

  Il dit : quand on veut du boulot, on en trouve. Lui, il accepte n’importe quel boulot. Ces temps-ci, il est barman, la nuit. Et barman, la nuit, ça veut dire éviter les bastons ; sourire aux quelques clients qui viennent s’amuser ; et tenter de rester indifférent au désespoir de la plupart, venue pour s’anesthésier jusqu’au sommeil. Ca veut dire aussi rentrer tard et dormir quand ses amis se retrouvent au café après le travail ou vont au cinéma ou font les choses qu’on fait quand on travaille le jour. Il est venu vivre à Paris. Un barman à Paris, il peut se payer une petite chambre avec une salle de bain bricolée et un coin où sont installés un petit évier et une plaque de cuisson en guise de cuisine. Ce genre de petits logements parisiens faits dans des appartements qu’on aura divisés en lots pour faire plus d’argent et qui ne sont pas du tout conçus pour vivre autrement que temporairement. Certains y restent des années. Il ne met pas le chauffage. C’est l’hiver. Il fait froid. Il allume quand même un radiateur d’appoint en voyant que son invité grelote. Il ne veut pas qu’on attrape un rhume.

  Il parle, donc. Ce qu’il dit est un mélange de raisonnement et de fatigue. Le raisonnement est simple, il est répété à longueur de journée dans la presse : On paie trop d’impôts ; l’État est endetté ; la dette de l’État vient de ces aides sociales trop généreuses qui vont à des gens qui ne le méritent pas. J’écoute. J’attends de savoir qui, par exemple. Je me demande s’il va dire « les immigrés ». Non. Par exemple, sa sœur. Je suis surpris. Sa sœur qui ne travaille pas et qui vit grâce aux allocations… Alors que lui, c’est là qu’on sent la fatigue, lui, il travaille dur. Il fait la liste de tous les petits boulots qu’il a fait. Et toujours les conditions sont difficiles. Et toujours ça ne lui offre pas un confort à la hauteur de l’effort.

  Des électeurs du Front national, on en connaît. On peut dé-diaboliser l’image de ce parti comme on veut, ceux qui votent ne s’y trompent pas. C’est cette collègue qui appelle le chef du clan par son prénom, Jean-Marie, avec une gourmandise dans les yeux et qui se querelle tellement toujours qu’on peine à suivre les évolutions des procédures qu’elle lance, contre tel commerçant, tel voisin, tel passant qui lui aura causé un tort qu’on devine imaginaire… C’est cette vieille dame poursuivie par des obsessions délirantes et morbides sur les juifs et les homosexuels, qui les désigne chaque fois qu’elle croit en repérer un et qui les nomme, qui appelle les homosexuels : les SIDA, qui dit comme ça : lui, c’est un SIDA et les juifs, alors… quels noms elle peut bien leur donner, après la Shoah, sans mourir de honte de toutes façons. On ne dit jamais l’effondrement intellectuel et social que c’est de choisir de porter un regard de haine sur le monde. De ne plus rien pouvoir supporter, on sait ce que c’est, quand la moindre chose agresse, ça arrive, c’est quand on s’épuise. Ca ne peut pas faire une vie.

  Avec ces électeurs, ce jeune homme blond foncé n’a rien à voir, si ce n’est cet épuisement qui ne veut plus rien supporter. Il n’a pas de colère, ni de haine. Il a une sorte d’indifférence. Une indifférence froide au sort des autres. Il continue de parler. On ne peut rien objecter de toutes façons. Son raisonnement a quelque chose de clos. La justice sociale, l’égalité des chances, le vivre ensemble, la cruauté des difficultés dans d’autres pays, tout ça, c’est du vent. Et puis, il se méfie des beaux parleurs, ceux qui prennent des grands airs pour faire des théories. Peut-être parce que ça le renvoie à son peu de succès à l’école. Peut-être aussi parce qu’intuitivement, il sent bien que la plupart d’entre eux bluffe et raconte n’importe quoi, même s’il ne sait pas dire lesquels. Ce qu’il sait est simple : c’est qu’il fait exactement ce qu’on attend de lui, qu’il ne demande rien à personne, qu’il ravale sa salive, relève ses manches, comme on dit, qu’il fait, comme il a toujours pensé qu’il fallait faire, quoi que ça lui coûte et que ça donne malgré tout une vie précaire et aucun espoir de mieux.

 

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