Migrants : Bilal, 23 ans, la Chapelle

Depuis quelques mois, je rencontre des migrants, parce que je veux recueillir leur parole, parce que ça m'horrifie qu'on parle de migration en terme de masse, poids et agglomérat... Je ne sais pas ce que je vais faire de ces témoignages, je les dispose là en attendant...

Depuis quelques mois, je rencontre des migrants, parce que je veux recueillir leur parole, parce que ça m'horrifie qu'on parle de migration en terme de masse, poids et agglomérat... Je ne sais pas ce que je vais faire de ces témoignages, je les dispose là en attendant...

C’est un mois de mai où le printemps ne semble pas vouloir s’installer tout à fait à Paris. Ca veut dire qu’on ne sait pas s’il fait beau vraiment ou nuageux ou gris, chaud ou froid, et que donc on ne sait pas comment s’habiller. Il y a un campement de migrants à la Chapelle. Je ne sais pas ce qu’on appelle un campement, ni la différence avec un camp… Je suppose qu’un campement est plus temporaire et précaire…

  Je prends la rue du Faubourg St Denis pour m’y rendre. Le quartier a changé. Il y a un mot pour ça : on dit gentrifié. Sur les trottoirs parcourus par des passants immigrés, pleines de boutiques offrant ce dont ils peuvent avoir besoin pour cuisiner, se coiffer, appeler leurs familles restées au pays, faire leurs choses du quotidien, se sont ajoutées les commerces destinés aux nouveaux habitants, des épiceries dites fines, des cafés. Je remarque qu’il n’y a pas de noirs dans ces cafés. Je ne m’arrête pas pour connaître les prix sur la carte. Je ne vois pas de noirs et de blancs se parler, ni faire quoi que ce soit d’autre ensemble dans cette rue, comme s’ils menaient des vies parallèles, à une distance si courte les uns des autres, pourtant, qu’ils pourraient se toucher en tendant le bras. Je suppose qu’ils se saluent quand ils se croisent le matin. Je ne sais pas s’ils sourient.

  J’arrive à la Chapelle. Là où Peter Brook faisait jouer ses pièces quand j’étais enfant, là où j’ai eu comme des heurts de théâtre. Ce qu’on appelle un campement, ce sont des centaines de petites tentes en « polyester enduit » et en « polyethylène ». Je ne sais pas ce que c’est. Ca résiste à une pluie de 200 millimètres d’eau par heure. Je ne sais pas si ça veut dire que c’est résistant. Ca n’a pas l’air. Elles ont un nom, ces tentes, elles portent le nom d’une cascade : Arpenaz. Elles sont vertes. Je ne sais pas si elles sont jolies, je n’aime pas le vert de toutes façons.

  Il y a des centaines de ces petites tentes partout sur le terre-plein du boulevard, dans des travées du viaduc d’une des lignes du métropolitain. Entre trois cent et cinq cent migrants. Et il y a une vie là. Il y a une vie quand même. Ca ne se laisse jamais tout à fait décourager. Qu’est-ce que ça veut dire une vie ? Ca veut dire des objets récupérés, un vieux fauteuil, une palette en bois transformée en table, des tapis disposés comme pour délimiter des espaces, une chaise ici, un vélo… et organisés pour ménager un peu de confort. Ca veut dire du linge qui sèche. Ca veut dire des urinoirs, ça a un nom, ça peut se louer, des « colonnes urinoirs trois utilisateurs » ou « urinoirs triples autonomes ». La mairie en dispose pour les grands événements, le marathon par exemple. La mairie ne semble pas avoir cru utile d’offrir plus de confort… Ca veut dire des gens qui discutent, des corps qui se reposent, un homme qui coupe les cheveux d’un autre, une femme qui nourrit ses enfants, des hommes qui se rafraîchissent à la fontaine du square à côté, qui se mouillent les bras, le visage, à défaut de pouvoir se laver le corps, et des allées et venues de celles et ceux qui se donnent quelque chose à faire… Avec le soleil, ça aurait quelque chose des vacances. C’est curieux. Et puis, à y regarder de plus près, la suspension du temps n’est pas la même que celle des loisirs, parce qu’on attend quelque chose de précis, qui rend ce moment qui s’étire plus long et plus précaire encore. Sur les piliers du viaduc, tout autour du campement, on peut voir affichés des placards de la préfecture, annonçant le démantèlement imminent.

  J’attends. Je n’ose pas aborder quelqu’un. Dire quoi ? Bonjour, accepteriez-vous de me dire quelque chose de vous ? Autre ? Et puis un homme à vélo, avec un enfant accroupi dans un panier accroché au cintre, vient vers moi. Il sourit. Est-ce que je peux vous aider ? Dans ces lieux où ils font quelque chose qui est en deçà d’habiter, il m’accueille. Il dit qu’il ne parle pas assez bien français. Suivez-moi. Lui, là-bas… Venez. Asseyez-vous. Faites-lui un peu de place. Mais, si, installez-vous là.

  Bilal a 23 ans. Il porte des lunettes de soleil dans lesquelles on se voit, qui imposent les regards obliques, pour deviner les yeux au travers. Je ne sais pas comment il est habillé. Il est comme tous les enfants des villes du monde, en jean ou en survêtement, en baskets ou autre… Il pourrait être le jeune homme qui porte la poussette d’une dame qui monte dans le bus ; le voisin qui rend le courrier quand le facteur s’est trompé ; le passant pressé qui vous pousse ; un amant. Il est celui qui a quitté la Lybie, il y a neuf mois. Il n’aime pas parler. Il fait des réponses brèves. Il s’en tient aux faits et n’aime pas les détails. Je le sens plus à l’aise pour parler des autres. Ils viennent de pays en guerre. Il cite les pays, la Syrie, la Lybie, le Tchad, l’Érythrée… C’est forcément effroyable, une liste pareille. Oui, mais vous, par exemple ? Il raconte. De la Lybie, il a pris une embarcation pour l’Italie. Dans l’embarcation, il dit, c’est difficile. Il y a plein de gens. T’as soif. T’as peur… Peur de quoi ? De se noyer. Il ne sait pas où il va, celui qui tient l’embarcation. Il faut payer. Il y a des gens qui font de l’argent avec l’immigration. Lui, Bilal, il a payé 1000 euros.

  Dans le camp, en Italie, il y a du monde. La nourriture, des fois, elle est presque, il dit, expirée. Il dit qu’il a peur. Il dit, tu sais pas ton destin, voilà, des choses comme ça… Il parle vite. Il ne s’arrête pas sur les mots qu’il fait courir, courir, pour ne pas tomber. Il n’est pas question, il ne peut pas être question de laisser le temps aux choses qui sont décrites de venir, par exemple, faire pleurer. Avec le même ton qui ne se laisse pas affecté, il dit, quand on voit les conditions, ici, des fois, on regrette d’être venu. Ca, c’est pour exprimer son immense déception, ces quelques mots-là, et c’est tout. Je le regarde. Je cherche à savoir si, vraiment, il regrette. Non : mais bon, au moins, il y a la paix, il conclut, comme pour dire que, de toute façon, il n’avait pas d’autre choix.

  Je lui demande s’il a fait des études. Il a une formation de boulanger. Je souris. C’est tellement important dans ma journée, le pain… Pourquoi pas faire boulanger ici. Mais il pense plutôt à traverser la Belgique, puis l’Allemagne, pour aller au Danemark ou en Suède. Ce projet-là, le voyage, le métier, c’est son bagage à lui, c’est la dernière chose qu’il peut serrer dans ses mains.

  On est Samedi. Le mardi suivant, au matin, la police barricadera le terre-plein et conduira ces migrants ici ou là, vers des hébergements plus ou moins temporaires, selon leurs possibilités à prouver leur degré de détresse. Quelques jours plus tard, certains réapparaitront, cherchant un refuge qui dans une halle, une caserne désaffectée, une église, un square… Débordée, recevant des consignes confuses, la police apportera des réponses absurdes, forçant les uns à entrer dans une voiture du métropolitain, dispersant brutalement les autres. Quelques migrants écriront sur des bouts de papiers des messages évoquant leurs droits. Mais on sait que les bouts de papiers, ça se chiffonne. Et il se trouve que les droits mentionnés dessus aussi.

- Mise à jour : changement de "Porte de la Chapelle" en "la chapelle", suite au commentaire de Nicole... -

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