Rencontre avec un complotiste

L'Internet est ce seul outil dans l'Histoire qui ne peut fonctionner que si tout le monde s'en empare... Là où se recueillent tous les savoirs du monde et là où tous les savoirs se valent. Il y a donc des gens avec lesquels on ne peut plus parler du tout...

Il s’appelle [le nom a été changé]. Il est avancé dans sa trentaine. Il a les cheveux bruns, coupés, comme les hommes font parfois pour dompter des boucles, en les privant de la longueur qui les rendrait possibles, très courts. Les muscles de son corps semblent développés au point d’étirer une peau qui les étouffe. Il porte, ce qu’on appellerait pour les enfants une culotte courte, un pantalon s’arrêtant à mi-cuisses, et une chemise blanche. [noter sa taille, un peu plus du mètre quatre vingt] Il est d’allure simple avec quelque chose qui s’affecte tout de même, comme une conscience de soi, de son corps, de son air. La franchise de son sourire est de celles qui mangent les joues.

Il vient d’Israël. Il vit, là, à Berlin, dans un appartement immense au bord de la Spree. Le couloir qui le traverse, cet appartement, autour duquel les pièces semblent organisées comme tournées vers leur point de fuite, se mesure en dizaines de mètres. Peu de meubles, peu d’objets encombrent le regard. Une pensée taquine les lieux quand même, celle de la flemme à l’idée du nombre de pas à faire pour aller et venir de la salle de bain à la cuisine, du canapé du salon au bureau…

La terrasse donne sur ce qu’on appelle l’île des musées et une promenade qui longe le fleuve berlinois. La vue est d’une douceur qui se savoure, parce qu’on sait qu’elle tient du privilège.

« – Il est beau le bâtiment de ce musée, tu l’as visité ?

– Non. »

La musique qu’il a choisie est de celles qu’on diffuse pour ne pas l’écouter, du genre qui ne choque pas l’attention. Je lui demande s’il a le goût de cette musique classique.

« – Non, c’est la radio. »

Je lui dis que j’écoute peu la musique composée avant le XXe siècle, que j’aime Stravinsky et Lachenmann plus que tout, mais que, quand même, certains passages chez Puccini me font pleurer. Il sourit, comme on fait par politesse, quand on n’est pas intéressé. Je repense à cette très jeune chanteuse que j’ai écouté il y a quelques semaines au fin fond de l’Espagne, dont la technique allait forcément se préciser mais qui, déjà, semblait arracher toute la douleur du monde de la terre avec la puissance de sa voix. Je me demande si je lui raconte et comme je cachais mes larmes à l’un des musiciens qui avait repéré mon émotion. J’hésite. Je me dis qu’on trouvera un autre sujet de conversation. C’est curieux comme on a besoin d’un intérêt, d’un goût, d’une familiarité, d’un territoire communs pour construire un échange.

Il boit un verre de vin rouge, dont le goût, l’origine, la variété des fruits dont il est fait lui paraissent anecdotiques. Il regarde les promeneurs sur la rive du fleuve. Avec une certaine régularité, qu’on pourrait presque compter, par exemple tous les trois passants, quelqu’un lève la tête vers son immeuble, sa terrasse, lui assis avec son verre à la main. Leur regard est neutre. On n’y lit ni envie, ni aucun sentiment hostile. Je me demande s’il le remarque.

« – Ça me fatigue qu’ils me regardent.

– C’est naturel d’être gêné. Ça veut dire que tu n’es pas arrogant.

– Non, j’aimerais simplement ne plus les voir. »

Il roule un joint.

C’est la fin de la journée. Il y a cette fatigue et ce soulagement du travail fini qui flotte dans l’air. Je ne sais pas à quoi on les reconnaît, à la lenteur des mouvements des corps qui prennent un peu plus le temps peut-être. Un attroupement se forme sur l’autre rive. Il s’amuse : tous les soirs, un spectacle de rue est donné.

J’aimerais parler du gouvernement de son pays ; de la politique d’occupation de territoires palestiniens ; de l’apartheid que subit un peuple. Je ne peux pas ne pas en parler. Mais j’aimerais aborder ces questions d’une façon qui n’influencerait pas ce qu’il pourrait en dire. Je suis curieux de savoir quel regard il porte, comment ça occupe sa vie, si ça l’occupe, à partir de quelles prémisses il raisonne, depuis quelle perspective il observe… On ne lit pas ça dans les études, l’accommodement au quotidien avec les choses.

« - Tu t’intéresses à la politique ? »

Nous sommes assis sur la terrasse. Le mouvement de coulée du fleuve est d’une lenteur telle qu’il ferait presque croire au silence. Au loin, le spectacle se poursuit dont le vent porte jusqu’à nous quelques éclats de voix et les crépitements des applaudissements. La question semble comme déranger quelque chose qu’on peut appeler le calme. Il fronce les sourcils.

« - Pas du tout. »

Il dit quelque chose dont je ne comprends pas encore la portée, que ces [choisir entre questions ou débats] politiques sont des diversions, que les vrais problèmes, etc.

Les effets du hashish commencent à accabler un corps, [préciser le mien], qui en a perdu l’habitude. Il saisit son téléphone et cherche quelque chose dont je vois, à la gourmandise dans ses yeux, qu’il se réjouit à l’idée de me le faire découvrir. C’est parce qu’il coupe la musique que je réalise qu’elle n’avait pas cessé. Un son continu, une seule fréquence, déborde la pièce et vient comme attaquer mes oreilles, mes muscles, mon diaphragme.

« – Cette fréquence… », il dit laquelle, « …permet de nettoyer les énergies et d’ouvrir les chakras… »

Il sourit. Il cherche dans mon regard un étonnement qui trahirait la curiosité qu’on ressent devant les choses exceptionnelles. Je suppose qu’il y trouve un air interloqué. Le pressentiment de l’écoulement du temps se ralentit sous l’effet de la drogue comme s’il s’engourdissait. Ce son a quelque chose qui tient de l’effroi.

J’essaie encore, par la parole, de dessiner le contour d’un terrain qui nous serait familier à tous les deux. Je raconte qu’au cours de ma formation de danseur, j’ai eu l’occasion de suivre un atelier avec un maître du Qi Gong… A la fin d’une journée d’exercices, profitant de l’obscurité du ciel d’hiver, il avait fait éteindre les lumières de telle façon qu’on distingue ce qu’il appelait les énergies de nos corps. Je m’amuse

« – Nous avions tous des couleurs différentes. »

Et puis je dis, comme on fait une plaisanterie :

« – C’est drôle, pour un esprit rationnel, qui procède à partir des choses qui peuvent se vérifier, ce genre d’information, je ne sais pas du tout quoi en faire. »

Ces paroles sont là, flottant dans l’air entre nous. J’observe. Il peut tourner autour, les prendre dans ses mains, les chatouiller, les saisir, avec paresse, avec force. Il les balaie. Ce n’est pas ça du tout. Il y a une vérité, à laquelle il a, je ne sais pas, le privilège, peut-être, d’avoir accès et dont je ne soupçonne rien.

Il tient à me montrer un film.

« – C’est très bien fait. Ça explique tout. C’est très clair. »

Et puis, il ajoute, pour finir de me convaincre :

« – C’est un dessin animé. »

Ça s’appelle Secret Ancient Knowledge exposed (Le savoir secret antique révélé). Le compteur de la plateforme de partage de vidéos affiche plus de 3 millions de vues et quelques 4000 commentaires. A celles et ceux qui se moquent, on répond qu’ils sont dans le déni face à quelque chose qui se présente comme la vérité du monde, tenue secrète par le complot des Illuminati… Je ne connais pas le pluriel de ce mot. Je pensais ne jamais avoir à l’écrire.

Je ne comprends rien à ce qu’il se dit. On n’y voit des personnages dessinés, donc, et on y parle de Lémuriens, de l’Atlantide, de présences extra-terrestres aussi, il me semble… Je ne retiens qu’une chose, c’est que les pyramides d’Égypte furent construites depuis leurs sommets, défiant les lois de la gravité, et que c’est la preuve de quelque chose, même si cette preuve n’est, forcément, pas étayée.

Je le regarde naviguer dans ce film, avancer, revenir en arrière, s’attarder sur un passage, avec la même facilité qu’il a à évoluer dans son immense appartement, chacune de ses pièces, ses moindres recoins.

Je n’écoute plus ce film dont le flux, qui lancine comme un délire paranoïaque, paraît fait pour ne jamais finir. Je souris à l’idée de ce désert de Judée moderne où errent des prophètes illuminés et leurs invocations fantasmatiques. Je chercherai plus tard une étude universitaire, un article scientifique, qui répondrait aux assertions développées dans ce film. Rien. Le monde que je connais, celui qui vérifie et qui recoupe, ignore ce monde révélé et sa cohorte de films et de livres.

Je ne dis plus rien. Je connais les failles du monde rationnel, ses impensés et ses croyances, sa certitude délirante de pouvoir saisir une réalité et la violence de ses procédures normalisatrices. Je comprends bien où précisément ces hallucinations cosmogoniques viennent le questionner. Là, sur l’Internet, ce seul outil dans l’Histoire de l’Humanité qui ne peut fonctionner que si tout le monde s’en saisit, au-delà des jeux de savoir/pouvoir. Mais je ne peux pas en parler avec lui, parce que décidément nous n’avons plus aucun référent commun.

 

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