Demokratia - δημοκρατία - Intro

J'ai voulu réfléchir à la question de la démocratie... Non plus comme synonyme des systèmes représentatifs, mais comme organisations où tout le monde prend part aux décisions... J'ai pu ainsi observer des expériences dans toutes les parties du monde et à travers le temps, en Inde, près de 1000 ans avant notre ère ; dans le Delta du Niger, avant l’arrivée des européens ; ou encore à Athènes...

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 Pour la préparation d’un film, je me suis plongé dans l’étude de cette chose-là qu’on appelle « démocratie ». Je ne savais pas du tout par où commencer. On part du principe que la démocratie, c’est cette organisation représentative dans laquelle on vit. Les Grecs auraient considéré ce régime comme une oligarchie[1] puisque tout le monde ne participe pas aux décisions… Pour réfléchir à cette organisation, on prend appui sur des notions, « l’intérêt général » ; « le libre arbitre » ; « l’État de droit » ; ou encore la « séparation des pouvoirs »… On les considère comme effectifs. Je veux dire, on part du principe que l’organisation politique et sociale dans laquelle on vit est articulée par la séparation des pouvoirs, dans l’intérêt général obéissant à l’État de droit, et cætera… Je trouve très intéressant de réfléchir à toutes ces questions. On trouve toutes sortes de considérations virtuoses dans de nombreuses conférences et études… Mais il me semble qu’il peut être utile de partir d’observations. Et il se trouve que ces notions, je ne les observe pas à l’œuvre dans nos sociétés. Je ne vois pas de décisions prises dans un souci de l’intérêt général ; je ne vois personne sacrifier son intérêt pour un objectif qui le dépasse. Je ne vois pas non plus d’individus exercer leur libre arbitre puisque je ne vois pas qu’ils aient tellement le choix, etc. Au regard des notions sur lesquelles elles prétendent se fonder, c’est-à-dire à partir de leurs propres critères, objectivement, avant même de se demander ce qu’on pense de ces critères, nos sociétés représentatives sont en échec. Elles invoquent des notions qui ne sont pas avérées… C’est curieux, une organisation qui ne fonctionne pas comme elle dit. Je ne sais pas si c’est pathologique…

  Mais c’est bien d’observations que je voulais partir… Je voulais voir comment fonctionne concrètement cette histoire de démocratie. Sur quelles expériences j’allais donc pouvoir m’appuyer… Quel dénominateur pouvais-je utiliser pour recueillir telle ou telle expérience ? Ce qui s’est imposé, ce qui m’a paru évident, ce sont ces organisations où tout le monde se rassemble et décide de ce qui va les affecter. C’est le dénominateur des exemples que j’ai recueillis, des assemblées ouvertes à tous. Là, pour sûr, je dois m’expliquer. Je n’ai pas trouvé d’exemple d’assemblée ouverte à toute la population d’un territoire, au minimum les étrangers et souvent les femmes étaient exclues (pluriel de majorité). Nous verrons plus loin comme l’exclusion d’une partie du groupe constitue une menace pour la démocratie. Ça fait partie des choses qui m’ont surpris dans cette étude. À défaut de pouvoir rencontrer, donc, d’exemple où toute la population d’un lieu prenait part aux décisions, j’ai recueilli des exemples où le plus grand nombre participait aux assemblées, surtout indépendamment de leurs revenus, c’est-à-dire aussi bien les plus riches que les plus pauvres. Là, il m’a semblé que ces expériences étaient au plus proche de ce qu’on pourrait considérer, dans leur contexte, comme démocratiques. Nous nous arrêterons, de toutes façons, sur la question de savoir qui pouvait participer à la prise de décision à chaque exemple.

  La question de la démocratie ainsi reposée, c’est une toute autre approche qui s’ouvrait à moi… Dissocier les organisations représentatives modernes de la démocratie, me permettait de revenir aux fondations… Non plus le libre arbitre ou l’intérêt général, mais bien plutôt, comment se constitue un groupe, que décide-t-il de mettre en commun, comment les décisions sont prises, quels rapports de force entrent en jeu… Et puis surtout, l’histoire des organisations représentatives modernes, c’est l’histoire des sociétés occidentales dans laquelle l’immense majorité du monde peut ne pas se retrouver, voire même rejeter des principes ou des valeurs qui peinent à convaincre. Mais la démocratie en tant que la participation du plus grand nombre à la prise de décision, c’est une modalité qu’on retrouve partout et de tout temps. Depuis la Mésopotamie préhistorique, en Assyrie, durant la période Isin-Larsa ou en Babylonie[2], jusqu’en Asie du Sud Est sous l’Empereur Ashoka, où les discussions publiques étaient encouragées[3]. Le concept africain, Ubuntu, l’affirmation de la communauté par la délibération, trouve des équivalents dans toutes les langues africaines[4]. À travers le monde et le temps, des assemblées, des conseils, ici des plus âgés, là des hommes portant les armes, parfois de tout le village, plus souvent des hommes, se sont formés pour envisager des questions politiques, religieuses ou légales, régler des différends, gérer les ressources, ou encore décider d’entrer en guerre.

  Nous irons voir dans les plaines du Gange, près de 1000 ans avant notre ère ; dans les communes médiévales d’Europe ; dans le Delta du Niger, avant l’arrivée des européens ; dans les colonies du Massachussetts au 18esiècle ; ou dans l’île de Java au cours du 20esiècle, comment les décisions sont prises, comment le pouvoir se concentre, les classes émergent et s’opposent ou comment il se disperse jusqu’à permettre au plus pauvre de prendre toute sa part à la collectivité… Et, bien sûr, nous nous arrêterons sur l’organisation démocratique, sans doute, la plus aboutie de l’histoire, celle à qui nous devons ce mot Démocratie, l’expérience athénienne.

  La démocratie athénienne trouve racine dans le monde mycénien, à l’âge de bronze, avec la multiplicité des dieux, mais aussi la multiplicité des aristocrates, des basileis qui débattaient, se contredisaient, se défiaient et refusaient à quiconque la possibilité d’imposer son autorité. Je pense que ces dieux qui se querellent sans cesse et cette défiance vis à vis du pouvoir d’un seul ont ouvert la voix.

  Dans la culture Grecque, l’importance accordée à la Polis, est incontournable. La polis, l’organisation sociale et politique de la cité, engage chacun à la communauté. Son fonctionnement rappelle celui du langage, maintenu vivant par ceulles qui le pratiquent et qui l’apprennent en le pratiquant. La Polis athénienne deviendra progressivement l’affaire de tous les citoyens mâles. Une partie considérable de ces citoyens sera appelée, selon toutes probabilités au moins une fois dans leurs vies, par un jeu de tirage au sort et de rotation régulière des charges, à se pencher scrupuleusement sur les affaires légales ou politiques, à considérer un champ certain de points de vue. En écoutant, mesurant, questionnant, disputant les idées qui s’échangent, cette multitude de citoyens exerçaient, modifiaient et renforçaient la Polis démocratique.

   Si le mot Demokratia semble avoir été utilisé par les démocrates athénien[5]eux-mêmes pour décrire leur organisation, le terme Isonomia était aussi employé, d’Isos, égal et Nomos, la tradition, la loi, avec pour signification tout autant l’égalité devant la loi que l’égalité par la loi[6]. Isonomiaorganiserait comme la corrélation entre la liberté et l’égalité. Puisque l’inégalité impliquerait moins de liberté pour certains, l’égalité et la liberté ont vocation à s’enchevêtrer en un seul concept où les citoyens se tiennent les uns les autres et tiennent ces deux notions en équilibre.

  Nous reviendrons sur ces termes Demos et Kratos et comment ils conjuguent l’organisation d’une démocratie… Et nous confronterons les informations que nous recueillons aux modalités de nos organisations représentatives pour questionner l’idée qu’on se fait du vivre ensemble aujourd’hui. J’ai été surpris de constater le danger que représentent les inégalités sociales pour le fonctionnement démocratique et l’importance de la délibération, mais je ne veux pas divulgâcher, comme disent les Québécois, nous reprendrons tout cela tranquillement…

 

[1]CfAristote, Politique, Livre VII.

[2]Thorkild Jacobsen, Primitive Democracy in Ancient Mesopotamia, Journal of Near Eastern Studies, Vol. 2, No. 3,1943.

[3]Amartya Kumar Sen, Democracy and its global roots, The New Republic, 229, 2003.

[4]Yusef Waghid, “Universities and Public Goods: In Defence of Democratic Deliberation, Compassionate Imagining and Cosmopolitan Justice”, Blitzer E, Higher Education in South Africa. Stellenbosch: Sun Press, 2009.

[5]Mogens Herman Hansen, The Athenian Democracy in the Age of Demosthenes, University of Oklahoma Press, 1999, pp. 70-71.

[6]Gregory Vlastos, Studies in Greek Philosophy: The Presocratics, Princeton University Press, 1993, p. 99.

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