La théorie de l'islamo-gauchisme est conspirationniste

Cette théorie qui accuse les gauches d' "islamo-gauchisme" est une offensive paranoïaque, une théorie conspirationniste, qui menace la société en changeant le sens des mots et le sens commun. Il est temps de répondre par la force de notre fierté républicaine...

 

La Représentante Ilhan Omar dansant à une Marche des Fiertés en 2019 La Représentante Ilhan Omar dansant à une Marche des Fiertés en 2019
Une langue ne peut fonctionner que si l’ensemble des personnes qui la parlent accepte un sens commun, que le mot arbre renvoie à la chose arbre pour tout le monde, et non pas pour lui à une table et pour elle à une feuille de papier. Autrement, on ne pourrait pas se comprendre. De la même façon, une société ne fonctionne que si on pose un ensemble de principes sur lesquels on s’accorde. La société comme la langue ont vocation à évoluer, ne serait-ce que parce qu’il y a toujours un écart entre le mot et la chose, ou entre ce que veut dire tel principe pour lui et pour elle, mais elles ne peuvent évoluer que parce qu’on parle bien de la même chose.

 Cette hallucination qui délire des islamo-gauchistes, dont l’offensive sidère ces jours-ci, a ceci de terrifiant qu’elle redéfinit les principes et les mots, qu’elle les charge d’un autre sens, un sens qu’ils n’ont jamais eu, qu’elle les retourne et les court-circuite. Elle est une menace pour la société, parce qu’elle est une paranoïa qui détruit le sens commun des mots et des principes.

 Le geste politique de triangulation paraît d’abord habile, qui permet à des personnages qui se revendiquent plus ou moins honteusement des courants nazis de qualifier les humanistes de « collabos » ou aux ennemis historiques de la République d’insulter les républicains dans le cœur de leurs valeurs, la laïcité, la tolérance, l’égalité, posées comme autant de faiblesses complices. Je comprends bien la sorte de jubilation qu’il peut y avoir à raconter n’importe quoi, à ne plus être limité par le scrupule du fait et de la vérifiabilité. La parole doit sembler alors sans limite. C’est le plaisir infantile de ce qu’on appelait au siècle dernier le moi, maintenant en roue libre qui se permet tout sans s’embarrasser des conséquences.

 Mais le geste n’est hélas pas sans conséquence et constitue bien une menace grave à l’idée qui fonde la société. Ce délire qui persécute des islamo gauchistes imaginaires est un effondrement social, tout simplement parce qu’il relève de la théorie conspirationniste. L’hallucination islamo-gauchiste est le QAnon français.

 

 Un détour par une théorie conspirationniste

 Un sondage récent[1] a montré que la moitié des électeurs de Donald Trump sont convaincus que leurs opposants démocrates sont impliqués dans un réseau pédo-criminel. En plus de ces 50% convaincus, 33% répondent ne pas être sûrs. QAnon ou Q Anonyme est cet agent mystérieux qui travaille depuis l’intérieur de l’administration états-uniennes et s’attache à démanteler ces réseaux maléfiques de pédo-criminels démocrates. Q+ n’est autre, évidemment, que Donald Trump soit même. Je ne sais pas s’il est nécessaire que je précise que toute la chose est entièrement délirante, évidemment.

 Cette mouvance conspirationniste a débuté sur des forums. D’après le créateur d’un de ces sites, qu’il finira par quitter, le trouvant trop toxique[2], ils sont faits de ce qu’on appelle des trolls ou des provocateurs, qui lancent des affirmations énigmatiques et farfelues et s’amusent à voir les réactions crédules multiplier. CIA Anon, FBI Anon, White House Insider Anon (l’espion de la Maison Blanche Anonyme) sont autant de pseudonymes qui pouvaient lancer leurs rumeurs folles sur ces forums. Et parmi eux, donc, Q Anon. Q ferait référence au niveau d’habilitation de sécurité dont il serait doté au sein de l’administration états-unienne ou serait un clin d’œil à James Bond ou autre. On peut noter que le troll qui lança les premiers messages sous ce pseudonyme QAnon a probablement perdu l’accès à son compte depuis longtemps[3], ces sites n’étant pas efficacement sécurisés.

 Peu importe les détails, quoi qu’il en soit les théories de complots sur des opposants politiques prospèrent et courent et mélangent provocateurs qui jubilent de voir leurs énormités prises au sérieux et malheureux perdus et crédules qui hallucinent des pédo-criminels et se lancent à leur poursuite. Cette mouvance Q est considérée comme une menace terroriste par le FBI et n’a pas été désavouée par Donald Trump à qui l’opportunité a pourtant été donnée plus d’une fois. Elle prospère parmi d’autres théories complotistes qui voient dans ses opposants politiques ici des hommes-lézards, là des mangeurs d’enfants. Bien sûr, à la manœuvre, il y a toujours des personnages pour vendre leurs huiles guérisseuses et leurs pierres magiques et faire fortune[4]. La chose se répand, infecte le corps politique et on ne compte plus les candidats de droite qui leurs font des clins d’œil appuyer.

 

 La Concorde et le sens commun

 Et qu’on ne s’y trompe pas, les pourfendeurs de l’islamo-gauchisme ont quitté le champ du débat politique. Il ne s’agit plus pour eux de discuter avec les républicains de savoir si la société doit se montrer plus « ouverte » ou moins « naïve ». Il ne s’agit plus de contribuer, par un échange d’arguments et de données, à la prise de décision commune sur la direction vers laquelle notre collectif veut se tourner. La question du rapport entre l’État et les Églises est historique et parfaitement légitime. La question de l’insuffisance des moyens donnés à l’éducation nationale, du désarroi des professeurs en est une autre qui se pose et qui semble nécessaire. Mais ces questions n’importent plus. Non, il s’agit de diaboliser et de maudire une religion et d’accuser toutes les personnes qui ne lui sont pas hostiles de participer à un complot. Peu importe les faits, les données, la réalité. Il y a longtemps que cette avalanche paranoïaque les aura emportés.

 En observant leurs manœuvres, en regardant leurs procédés, on reconnaît bien un délire complotiste, qui mélange et déforme, confond et sème son soupçon paranoïaque. Celles et ceux qui ne veulent pas renoncer à l’idée de concorde, qui croient encore pouvoir se mettre d’accord sur le sens des mots et parler de la même chose ne font jamais que nourrir la suspicion. Chaque réponse, le moindre mouvement se charge d’un autre sens, révèle une autre intention et devient une preuve parmi tant d’autres du complot. Des croyants rendent hommage à la grandeur de leur Dieu ? Cela devient un cri de guerre. Une républicaine appelle au calme ? C’est la preuve qu’elle prend part à l’intrigue. De la même façon que les QAnon se persuadaient que le mot « pizza » dans la correspondance électronique de la campagne de l’opposante démocrate à Donald Trump en 2016, révélée par wikileaks, était un code qui renvoyait aux enfants et qu’ils tenaient donc bien la preuve qu’Hillary Clinton mangeaient les enfants. Que des femmes et des hommes armés se lancent à la poursuite de leurs opposants politiques aux Etats-Unis ou que des policiers en France constituent des stocks d’armes en vue de la guerre civile[5] qui ne peut que venir pour contrer le complot, qu’importe. Le délire ne sait plus s’arrêter. Des provocateurs lancent leurs rumeurs, des malheureux crédules se laissent ahurir et des politiciens sans scrupules comme des charlatans avares espèrent pouvoir en tirer profit.

 

 La République, c’est nous

 On a vu les militants et responsables politiques de gauche tétanisés par l’accusation d’islamo-gauchisme ces derniers jours. Et bien sûr. La théorie prospère en dehors du lieu où il est possible de discuter, en dehors du sens commun et retourne, interprète et déforme tout ce qu’on pourrait venir lui opposer. Il est temps de dénoncer cette théorie pour ce qu’elle est, une agitation paranoïaque, et de cesser de courber le dos. Il n’y a pas à avoir honte de porter l’histoire et la culture de la République, de l’espoir fabuleux qu’elle a toujours été, de la concorde, du sens commun dont elle est faite. Et laisser prospérer ces basses attaques contre ses défenseurs historiques, c’est accepter de laisser salir et détourner la promesse républicaine.

 La République, c’est nous. C’est un espoir que nos courants ont porté contre les monarchies européennes, contre la répression de l’Empire, contre les massacres des Versaillistes. La séparation des Églises et de l’État, la laïcité, c’est nous. La Liberté, c’est nous. L’égalité, la fraternité et le souci exigeant de Justice sociale, c’est nous. Nous ne nous excuserons jamais de porter cet espoir généreux et fier. Et nous ne laisserons pas les héritiers des courants réactionnaires, qui ont toujours multiplié les intrigues, abîmer et affaiblir la promesse républicaine.

 

 

[1] https://today.yougov.com/topics/politics/articles-reports/2020/10/20/half-trump-supporters-believe-qanon-theory-child-s

[2] https://gimletmedia.com/shows/reply-all/llhe5nm

[3] https://gimletmedia.com/shows/reply-all/llhe5nm

[4] Cf par ex un personnage comme Alex Jones dans le documentaire de PBS « United States of Conspiracy ».

[5] « Dans l’attente de la « guerre civile raciale » dont ils rêvent, les membres de ce groupe évoquent à plusieurs reprises leur désir de s’armer ou les armes dont ils disposent déjà. L’un dit à ses amis qu’il vient d’acheter un « fusil d’assaut ». Un autre affirme avoir « dix armes à la maison ». Deux semblent en affaire pour des « grenades flashbang »… Cf https://www.mediapart.fr/journal/france/040620/bougnoules-negres-fils-de-pute-de-juifs-quand-des-policiers-racistes-se-lachent?onglet=full

 

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