Commune, c'est aussi un livre

Commune, c'est aussi un bouquin fait de récits et de notes qui tente de mettre en perspective les points de vue des forces en présence et s'arrête sur la construction d'une République et l'ébauche d'une histoire de la gauche...

Les pages du premier chapître suivent... Le reste du livre est en accès libre, suivant notre principe de ribote, là : film-commune.fr

- La proclamation de la Commune, 1ère partie -

  C’est un mouvement inouï de corps qui accourent, se pressent, se serrent, se foulent ; les mains qui agrippent les tissus, bousculent les muscles ; les souffles qui se mêlent et qui collent les peaux, les cheveux… Et ce bruit sourd et entêtant : une rumeur qui a l’air d’être faite pour ne jamais finir.

  Deux cent mille « misérables » qui descendent «  par toutes les rues sur la place de Grève, comme les affluents d’un fleuve gigantesque »[1], qui déborde et lèche les pavés, les murs, l’horizon. Je veux dire : on ne sait plus reconnaître ici l’Hôtel de Ville, là la rue de Rivoli, les quais, les rues du Temple, des Deux-Portes-Saint-Jean[2], ou celle qui s’appelait encore il y a trois ans à peine du Regnard qui pêche… Immeubles, fenêtres, toits, rues, jusqu’au boulevard Sébastopol, plus loin encore, sont engloutis, immergés. Ne restent que regards vifs et brillants, bouches qui dévorent les visages… Des éclats, dans les yeux, dans les rires.

  Nous sommes le mardi 28 mars 1871. A ce moment-là, on ne sait plus dire la date, le jour, l’heure… Ca n’a aucune importance. Il n’y a pas de lendemain de toute façon. Il y a maintenant et maintenant, c’est forcément pour toujours. C’est plus tard, dans un mois, dans un an, que cette date, le 28 mars 1872, 1881, 1971… viendra faire se soulever encore un flot, cette fois de souvenirs. La Commune est proclamée. Et « dans une journée de fête révolutionnaire et patriotique, pacifique et joyeuse, d’ivresse et de solennité, de grandeur et d’allégresse »[3].

  Des visages se détachent. On observe. On ne sait pas ce qu’ils font là. On ne sait pas ce qui fait que, dans les rares moments importants de l’Histoire, les gens s’attirent et se coagulent, se regardent, se touchent, rient ou pleurent, c’est pareil, etc. Ils viennent comme à chaque fois qu’il se passe quelque chose, pour que ce quelque chose passe aussi par leurs corps et leur donne l’impression de vivre un peu, oui. Ils viendraient pour une exécution publique, pour le couronnement d’un roi, pour n’importe quoi. Oui. Mais cette fois, on ne les voit pas ricaner, regarder de loin, commenter. Parce que cette fois, c’est d’eux dont il s’agit : le Peuple, la Commune, l’Avenir.

  On pourrait leur demander à ces gens, distraits derrière leurs immenses sourires : Qu’est-ce que c’est la Commune ? Certains se feraient timides ou ne trouveraient pas les mots. Quelqu’un dirait, avec l’assurance de quelque chose qu’on se répète souvent pour se donner du courage : le droit pour le peuple de Paris d’élire son conseil municipal, droit qu’on lui refuse depuis toujours… Quelqu’un ajouterait : une référence à la Commune insurrectionnelle de Paris de 1792, ce moment où le Peuple résiste à la bourgeoisie qui accapare la révolution de 1789. Et puis quelqu’un viendrait dire : non, c’est un projet anarchiste, une fédération de communes liées par la réciprocité, des élus avec un mandant impératif et révocable… Il n’aurait pas le temps de finir. Il serait poussé par la foule. Forcément, on entendrait dire : c’est nous. La Commune, c’est nous. C’est tout.

  Dans le journal de centre gauche Le Rappel, on écrit, quelques temps avant, en espérant ces élections, que « La Commune de Paris qui sortirait de ces élections unanimes serait bien plus qu’un conseil municipal, –  ce serait un conseil national. Une ville investie, surtout quand cette ville s’appelle Paris, peut se dire une nation. »[4] . Dans le journal de centre droit Le Siècle, on décrit un modèle national dont on savoure les garanties républicaines qu’il assurerait : « la France, composée d’un assemblage de républiques réunies et regroupées entre elles par la force du lien national et au moyen d’un grand contrat d’alliance, ne pouvait plus être évidemment qu’une vaste république, accessible à tous les progrès et à toutes les expansions de l’esprit moderne… »[5]. Tandis que, plus tard, le journal, pourtant communeux, le fils du Père Duchêne, reprochera à la Commune cette confusion entre le national et le municipal : « Commune de Paris, telle que tu es, nous ne t’approuvons pas : Parce que tu as dépassé ton mandat ; Parce que tu avais été placée là pour administrer Paris et non pas pour lancer des décrets qui pouvaient n’être appréciés par le restant de la France ; Parce que nous voulions en toi nos franchises municipales, et que tu t’es érigée en gouvernement. »[6]. Alors, une ville ? une nation ? un peuple ?

    Qu’est-ce que c’est la Commune ? On insiste. Et si ceux qui sont là, dégorgés des immeubles et des rues ne sont pas sûrs, ceux élus n’ont pas l’air de savoir se mettre d’accord. Il se trouve que la politique est mue par cette croyance ahurie et fétichiste en la parole, la parole qui crée le monde, lors même qu’elle ne sait pas de quoi elle parle… Je veux dire : l’acte politique n’est jamais qu’une parole et pour que cette parole se fasse acte politique, il faut qu’elle soit malentendue. Regardez cette réunion contrariée de jacobins romantiques et d’anarchistes – c’est à dire de démocrates radicaux – pour qui ce mot « Commune » vient s’inscrire en un point de prolifération de leurs discours qui n’est pas fait pour coïncider. Pour certains, après « l’émancipation » de « la bourgeoisie », « il y a plus de trois quarts de siècles », en 1789 donc, c’est « le tour de l’émancipation du prolétariat »[7] qui arrive. Ce n’est pas tant qu’ils s’attachent à critiquer ou subvertir les modalités du pouvoir, mais plutôt songent qu’il suffit de changer les hommes qui le détiennent… Quand d’autres n’ont pour cible que ces modalités, entrent en « guerre » contre les « vieilles conceptions de l’Etat unitaire, centralisateur, despotique » et réfléchissent à un « principe de l’autonomie des groupes librement fédérés et du gouvernement le plus direct possible du peuple par le peuple. »[8]. Mais on n’atteint jamais quelque chose comme un « point » où on s’y retrouverait tout à fait et ce ne sera donc pas fait pour nous étonner qu’un jacobin comme Delescluze, par exemple, qu’on attendrait défenseur d’un pouvoir centralisé, concevait « un projet d’organisation de la Nation décentralisée à l’extrême »[9]… [Note : confus. Trop de détails qui font que la chose échappe…]. Tous, en tout cas, ont un sentiment, une urgence, dont ils savent dire le nom sans hésiter : République.

  Dans ce bruit, dans cette rumeur, on entend Avenir, Peuple, Nous, République. Et ce qu’elles, ils, savent décidément, ceulles qui sont là, ceulles qui font disparaître Paris sous leurs chants et leurs cris, ce qu’elles, ils pourraient presque toucher, c’est ce souffle vif et tenace de la Révolution. Une Révolution « contre la politique et les prérogatives gouvernementales, les privilèges parlementaires, légaux, financiers qu'elle institue »[10]… Une Révolution « expérimentale, positive, scientifique »[11]… Un moment, la seule et unique fois de l’Histoire où, pendant deux mois, le Pouvoir sera tenu et serré dans les mains du Peuple.

  Les hommes agitent leurs chapeaux, les femmes leurs mouchoirs. Les gardes nationaux défilent, font battre tambour et tirent des salves de canons depuis les quais. On chante : la Marseillaise, le Chant du Départ. Même les plus hostiles à la Commune décrivent « un volcan de passions généreuses »[12].

  Sur la place, on a dressé une estrade et posé un buste de la République. L’estrade est là pour ces hommes qui viennent d’être élus – les femmes sont toujours exclues du processus électoral. Je ne sais pas si on veut pouvoir mieux les voir ou si on s’imagine qu’ils ont vocation à s’élever ou à s’envoler… Les 15 élus des quartiers bourgeois, les 1er, 2e , 9e et 16e arrondissements, refusent de siéger. Ce sont donc les élus des quartiers ouvriers, qui ont donnée une très large majorité aux Communeux, qui se présentent au Peuple de Paris.

  Et puis le silence se fait. La rumeur s’étouffe peu à peu. Sans doute entend-on « Silence », « plus fort ! » pour ponctuer les discours… Et le Comité remet ses Pouvoirs à la Commune : « La Commune est nommée. Ce résultat obtenu, nous remplissons le dernier terme de notre mandat en nous retirant »[13]. On entend mal ce que ce membre du Comité vient de dire. Les premiers rangs se retournent, répètent ; certains, quelques rangs plus loin, répètent à leur tour, propagent la parole pour les gens plus loin, etc. On croit comprendre : « Il n’est pas d’exemple dans l’histoire d’un gouvernement provisoire qui se soit plus empressé de déposer son mandat dans les mains des élus du suffrage universel. »[14]… ou quelque chose comme ça…

  Les mines de ces élus sont graves, inquiètes. Leurs visages, dans la profusion folle des couleurs de la foule, le rouge des drapeaux brandis ; les jaunes, les verts, les violets des chiffons ; le rose des pommettes ; et les bleus, les marrons humides des yeux, paraissent désolément pâles. S’ils ne savent pas, s’ils ne peuvent pas savoir que dans deux mois le Gouvernement face à eux commettra un des plus grand massacre politique de l’Histoire de France pour étouffer cette Révolution et volera dans cette foule hilare, dans ces mines mangées par le rire, ces poitrines soulagées d’un poids qui semblait ne jamais vouloir s’évanouir, ces hommes et ces femmes, ces enfants, ces vieux, quelques 20 000, 30 000 corps ; ils mesurent l’exigence, le défi féroce de la tâche. L’un des élus, Arthur Arnould, se souvient : « Il fallait maintenant sortir de la théorie pour entrer sur le terrain des faits, passer de l’opposition à l’action, appliquer ces principes si longtemps proclamés. C’était un monde nouveau pour nous tous. »[15]. Dans deux mois, ce bâtiment devant lequel ils se donnent en spectacle, ce bâtiment dont les portes s’ouvrent enfin au peuple, l’Hôtel de Ville, ce bâtiment même aura disparu sous les flammes de la guerre civile. Non, ils ne peuvent pas savoir. Ou peut-être… Ou peut-être que, face à la puissance de la déflagration, le nuage gris et menaçant à l’horizon n’est rien : « Quoi qu’il arrive, dussions-nous être de nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée ! ­– Nous sommes payés de vingt ans de défaite et d’angoisses. »[16].

  Et puis, tandis que les élus, des écrivains, des employés, des opposants depuis toujours, qui ne savent rien du Pouvoir, mais qui y ont tant réfléchi, vont découvrir les lieux, se choisir un bureau dans un Hôtel de Ville déserté par un Pouvoir qui a fui Paris pour Versailles depuis l’insurrection du 18 mars, la foule se disperse peu à peu. Certains fatiguent, d’autres ont faim, et puis les pleurs des enfants… Les rues se vident. On reconnaît à nouveau l’Hôtel de Ville, la rue de Rivoli, la place, qu’on continue d’appeler parfois de Grève, les quais, qui ont l’air d’être là pour l’éternité. Quelques uns, excités par une joie qu’ils ne savent pas reconnaître, à laquelle ils ne peuvent pas se faire tout à fait, ne parviennent pas à se décider à partir, tardent, comme s’ils voulaient rester pour être sûrs… Parmi eux, quelqu’un se dit que la défaite est probable… Mais que si les hommes étaient vaincus, l’idée pourrait triompher : « Il s’agissait d’affirmer la Révolution sociale, l’avènement des classes déshéritées, de telle sorte que ce premier jalon ne pût être arraché désormais, et que la trace de pas de géant, empreinte sur le sol, indiquât la voie aux générations à venir. »[17].

 


[1] Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, 1929, p. 141.

[2] Devenue rue des Archives.

[3] In Le Cri du Peuple, 30 Mars 1871.

[4] Paul Meurice in Le Rappel, n°508, daté du 2 Novembre 1870.

[5] Le Siècle, daté du 27 mars 1871.

[6] In Le fils du Père Duchêne illustré, N°5, 17 Floréal an 79, p.5.

[7] Journal Officiel de la Commune, 20 Mars, p. 45.

[8] Arthur Arnould, Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris, p. 137.

[9] Pierre Levêque, La commune de 1871, Presses de l’Université de Saint-Étienne, 2004, p. 38.

[10] Pierre Denis, cité par Maxime Jourdan, Le Cri du Peuple, ed. L’Harmattan, p. 237.

[11] Ibid., p. 117.

[12] Catulle Mendes, cité par Arthur Arnould, op. cit., p. 132.

[13] In Enquête parlementaire, sur l'insurrection du 18 mars, TIII, p. 49.

[14] In Journal officiel de la Commune, 20 Mars 1871.

[15] A. Arnould, op. cit., p. 122.

[16] Jules Vallès, Le Cri du Peuple, 28 Mars 1871.

[17] A. Arnould, op. cit., p. 121.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.