Migrants : Anwar, 43 ans, Athènes

Depuis quelques mois, je rencontre des migrants, parce que je veux recueillir leurs paroles, parce que ça m'horrifie qu'on parle de migration en terme de masse, poids et agglomérat... Je ne sais pas ce que je vais faire de ces témoignages, je les dépose là en attendant...

Athènes, Avril 2015 Athènes, Avril 2015
Depuis quelques mois, je rencontre des migrants, parce que je veux recueillir leurs paroles, parce que ça m'horrifie qu'on parle de migration en terme de masse, poids et agglomérat... Je ne sais pas ce que je vais faire de ces témoignages, je les dépose là en attendant...

  C’est Athènes. C’est Avril. C’est les orangers en fleur dans les rues, partout, et cette odeur qui danse dans les airs, qui foule les sécrétions de l’activité de la ville, les fumées des transports, du travail. Sauf le midi, le soir, où Athènes sent la cuisine, de celle qui demande des efforts à préparer. Les oiseaux font de la musique et les chats, pour qui on dépose, avec un soin qui surprend, de quoi boire, manger, dormir même parfois, habitent les rues de leur paresse gourmande. Vous pouvez me demander ce que vous voulez, je répondrai. Pas de problème. Ce sont les premiers mots que prononce Anwar. Il est souriant. Il porte des lunettes qui lui donnent l’air d’un professeur, quelqu’un qui aime bien savoir et qui aime partager ce qu’il sait. Puis il se présente. Il dit son nom. Il dit qu’il vient du Pakistan, qu’il est arrivé ici, en Grèce, en 1995 et qu’il vit comme immigré économique. Il dit ça, dans cet ordre, comme ça. Après immigré économique, il fait une pause. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’il écoute cet alignement de sons, qu’il les ausculte, comme s’il n’était pas vraiment sûr qu’on puisse réduire une vie à ça, dont on ne sais pas si c’est un nom, un statut, une manière de vivre, autre. Je suis membre du Forum des Immigrés de Grèce. Nous travaillons pour l’intégration et les droits des immigrés. Nous organisons des campagnes, des manifestations, des festivals pour sensibiliser la société aux problèmes.

  On traverse indépendamment de la couleur des feux, à Athènes, mais on attend d’être certain que les voitures sont arrêtées, avant de s’engager. Ils sont méfiants, les Grecs, pas vrai ?, me demande un Grec, qui, lui, en tout cas, n’est pas méfiant du tout. Je ne sais pas. Ils ne sont pas souriants d’abord. Je demande : c’était comme ça avant la crise, n’est-ce pas ? Oui. Mais ils font une mine réjouie quand on insiste un peu. Anwar a le goût du détail. Il décrit son combat, prend des exemples, sur lesquels il s’attarde avec la minutie de quelqu’un qui est passionné et rigoureux. La semaine dernière, nous avons rencontré le ministre de la Santé pour aborder le problème que rencontrent les migrants à l’hôpital. C’est une question délicate, surtout pour les femmes et les enfants. 90% des femmes migrantes, en Grèce, travaillent à la maison. Elles n’ont que les week-ends, mais en Grèce, les week-ends, tout est fermé. Il donne d’autres exemples de campagnes qu’ils ont menées. Il en parle avec précision, comme s’il voyait le problème, comme s’il l’avait posé là, quelque part sur la terrasse où nous sommes, où le soleil réchauffe les os et les oiseaux couvrent nos voix, et qu’il pouvait tourner autour, incliner la tête, se rapprocher pour considérer un aspect ou faire quelques pas en arrière pour l’envisager de plus loin. Mais, contrairement à un objet quelconque, ce n’est pas un problème dont il peut se débarrasser. C’est là, emmêlé à ses propres chairs, greffé sous la peau. En quelques mots, il dit : notre but est de construire une communauté d’immigrés… On peut dire qu’on les aide à être autonomes…

  C’est la Méditerranée, c’est des rapports entre hommes et femmes, jeunes et vieux, qui n’ont pas l’air d’avoir changé depuis des années. Les rues sont pleines encore de petites boutiques, un cordonnier ici, un électricien là, un bazar, un brûleur… comme on n’en voit plus dans des capitales où le commerce s’est coagulé et uniformisé. Et les marchés font des quartiers entiers, des légumes, des fruits, des fleurs débordant les trottoirs.  A ce moment-là, je ne lui ai pas encore demandé son âge. Ça ne me vient pas à l’idée, tous ces détails personnels. Il a 43 ans. Il porte une chemisette à manches courtes, de celles qu’on choisit quand on est soigné, mais qu’on ne veut pas accorder trop d’importance à ces choses. Et il fume. Il me laisse tout le temps dont j’ai besoin. Il ne me fait pas sentir qu’il a autre chose à faire. On parle depuis un moment, le temps d’évoquer plusieurs campagnes et quelques succès et pourtant, il ne semble pas satisfait, comme si ce qu’il restait à faire était… Je ne sais pas… Trop urgent peut-être pour perdre ne serait-ce que quelques minutes à se contenter… Par exemple, les discriminations… Il n’y a pas si longtemps, plus maintenant, je surveille, les offres d’emploi pouvaient stipuler : « étrangers, ne répondez pas »… Il appuie, quand il dit « surveille », toujours avec ce même soin qu’il apporte aux choses… Les musulmans et les catholiques n’ont pas de lieux pour pratiquer leurs cultes… Et puis, après 2009, 2010, le niveau de l’extrême droite a monté. Il y a des nazis au parlement maintenant. Les immigrés sont victimes de violences racistes. Ca s’était calmé et puis, ça repart depuis deux mois… Hier, nous avons accueilli un Soudanais. Il a été battu la veille de Pâques. Il précise l’heure, je ne sais pas pourquoi : à sept heures du soir. Pâques est célébrée en Grèce comme aucune autre fête, la violence, ce jour-là, doit lui paraître plus féroce encore. Il continue : Avant lui, cinq Pakistanais, à Pâques, aussi. Il ajoute : le niveau de racisme et de xénophobie, en Grèce, est très élevé.

  C’est curieux, Athènes. C’est des jeunes filles déguisées en ce qu’elles pensent que les femmes doivent avoir l’air et des vieilles dames qui les regardent en se demandant quel genre de vie elles mènent et comment elles peuvent perdre autant de temps à des choses si peu sérieuses, la toilette, le maquillage. C’est des amoureux qui se séduisent et s’embrassent, dont les lèvres de l’autre, on dirait, parviennent à faire oublier le bruit du trafic, des gens, autour. C’est des femmes et des hommes qui se promènent, qui se retrouvent, rient, s’esclaffent ou s’engueulent, toujours en buvant du café froid. C’est aussi, parfois, des bâtiments, des pans entiers de rue en ruine, des boutiques fermées, des quartiers où l’activité n’a plus pu, tout à coup. C’est des gens qui mendient, partout, et qui regardent dans les poubelles avec quelque chose dans les yeux qui étonne, une concentration obstinée qui ne ressemble à rien d’autre : la faim. C’est des bâtiments d’école qui gardent la trace d’une occupation encore récente, où on pourrait presque encore entendre les cris, les revendications politiques, hanter les murs. Et c’est des graffitis et des affiches appelant à se solidariser avec les migrants qui prolifèrent la ville. Je ne sais pas si ça dit un mouvement de solidarité ou une indignation face à quelque chose comme du rejet.

  La parole d’Anwar est sûre, vive, même quand il bute sur des mots dont il taquine la prononciation : Ça fait longtemps que la Grèce a des problèmes avec les immigrés. Les immigrés sont seulement immigrés, ils ne deviennent pas nationaux, même après quinze ou vingt ans. C’est si difficile d’obtenir la nationalité. Mon cas est le même que les autres immigrés. Que faut-il que je fasse ? Je suis immigré, c’est tout, depuis 1995 jusque-là, je suis immigré. La demande de passeport, c’est 700€ de frais. Il me faut un extrait de naissance, mais l’ambassade de Grèce au Pakistan est trop inefficace, trop lente… Et elle est à Islamabad, le Pakistan est un grand pays qu’on ne peut pas traverser comme ça… Il parle vite. Il fait quelque chose comme réciter. Il aura forcément considéré tous ces obstacles un nombre inouï de fois, assez pour les connaître avec une familiarité… Je ne sais pas quel adjectif employer… Surprenante, triste, autre… La demande peut attendre deux ans. Elle peut être refusée. Les problèmes sont verrouillés. Le visa de regroupement familial n’est pas délivré par l’ambassade. Il faut tellement de papiers. Tant de Pakistanais et d’immigrés vivent légalement pendant des années sans pouvoir faire venir leur famille. Le permis de résidence n’est plus permanent maintenant. Il est valable pour dix ans. Le permis de résidence européen, cinq ans. Et il y a tellement de conditions… Le permis européen permet de travailler dans les pays de l’Union, mais ces pays ont leurs propres règles et ce permis n’est pas valable finalement.

  Et, à Athènes, c’est la crise, donc, depuis des années, qui arrive à son seuil d’épuisement. Les choses sont chères à Athènes, comme à Paris, pour un salaire minimum deux fois moindre. On inscrit dans tous les commerces, en grec et en anglais, sur des affiches ou sur les cartes, un extrait de loi enjoignant les clients à ne pas payer si on ne leur donne pas de reçu. Je suppose qu’on veut lutter contre le marché noir, comme ça s’appelle. Mais au vu des prix des choses, j’espère bien qu’ils achètent au noir, les gens, autrement je ne vois pas comment c’est possible. La crise, c’est souvent qu’on m’en parle. Ils ne savent pas que toute l’Europe en parle de toutes façons, que chaque pays s’est façonné un point de vue, du genre qui est fait pour finir par ne plus se comprendre du tout. Cette sensation qu’on peut avoir face à un patron ou un propriétaire sans scrupule, qui relève de l’impuissance ou quelque chose comme ça, cette sensation que toutes les petites gens, comme on dit, connaissent, devant la brutalité des rapports à laquelle on ne peut pas grand chose, je la retrouve à l’échelle d’un peuple entier.

  C’est délicat, de poser des questions. On a l’impression qu’on pourrait faire des gestes de parole maladroits, brusques, malheureux…  Et pourtant, je suis curieux de savoir comment il appréhende ce pays dans lequel il vit. Est-ce qu’il l’a fait sien ? Il répond : J’ai l’impression que je ne serai jamais Grec. La Grèce est mon second pays. Je suis quelque chose comme Grec. Mais on est beaucoup d’immigrés à se dire qu’on ne sera jamais Grecs. Tous ces problèmes. Je pense que ça prendra du temps. Quand je suis venu en Grèce, je pensais que je serais Européen. J’allais recommencer ma vie et être Européen. J’avais un travail, des papiers, en 1998, et puis… Il ne finit pas sa phrase. Je retourne au Pakistan tous les deux ou trois mois pour voir ma famille. C’est nécessaire, puisque je ne peux pas la faire venir ici. Il dit « Her », au féminin, singulier. Plusieurs membres, je suppose qu’il dirait « They ». Sa famille, donc, c’est une femme qui vit au Pakistan, qui attend son retour, qui s’inquiète et qui, sans doute, n’a plus le goût de rien après chacun de ses départs, avant que les choses du quotidien ne viennent la rattraper et occuper ses pensées. Quand je pense à ma famille, j’ai le sentiment que j’ai perdu quelque chose. Je n’ai de contact que par téléphone, rien d’autre.

    On arrive à la fin de notre rencontre. Je lui demande ce qu’il compte faire. Je ne sais pas quels mots je choisis. Il dit : Si je ne parviens pas à atteindre ce but, être Européen, et être avec ma famille, alors je serais fatigué, et je devrais repartir. Combien de jours dois-je vivre ici sans famille et sans la nationalité ? Les immigrés n’ont pas beaucoup de droits, ici, en Grèce. J’ai passé ma jeunesse ici. J’ai 43 ans. Mes papiers ne sont pas permanents. Je ne pourrai peut-être pas les renouveler. Je serai peut-être dans une situation illégale après 50 ou 52 ans. Je n’aurai pas droit à la retraite. Ce sera plus dur, pour moi, à l’avenir. Sa parole s’amuït presque. Je me demande, dans des vies où, la cadence des années qui passent marquent les possibilités qui se réduisent, l’accumulation de la fatigue du corps et puis cette énergie, cette chose-là comme l’insouciance, je ne sais pas le nom, qui s’abîme aussi, forcément, quelle force a-t-on encore à 50 ans quand on n’a plus rien ? Et quelle force a-t-on aujourd’hui pour construire des choses qui semblent vouées à ne pas pouvoir trouver le temps de prendre ? Mais le son de sa voix remonte, avec ce débit déterminé qui, comme lui, Anwar, ne sait pas se laisser décourager : J’ai de l’espoir. J’ai l’espoir qu’un jour je deviendrai Grec ou Européen. Cet espoir-là, lui fait sourire le corps, les lèvres, les yeux, la voix aussi. On verra. La vie est un défi, particulièrement pour les non-Européens. Il rit. A ce moment-là, les mots eux-mêmes importent peu, c’est l’énergie qu’ils… Je pense qu’on peut dire véhiculent, le rire, la ténacité, à laquelle il s’accroche : On verra. Peut-être, un jour, on réussira. Espoir, il dit et il ajoute : le dernier mot : Espoir. Anwar retire ses lunettes. Il s’essuie les yeux. Discrètement. Avec une immense pudeur.

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