The Economist constate l’hégémonie allemande

Juste un petit billet car c’est quand même un événement notable et le résumé de Presseurop est trop court.

En France, à chaque fois qu’un intellectuel ou un politicien se met à critiquer l’Allemagne ou la Chancelière Angela Merkel, il y a cette levée de boucliers. Qu’il s’agisse d’Arnaud Montebourg, d’Emmanuel Todd, de Claude Bartolone, d’Harlem Désir ou même le PS en général, il y a ce même refrain pour tuer le débat : « Germanophobe ! »

Or voici l’hebdomadaire le plus prestigieux du monde, celui des élites anglo-globalisées, une publication qui ne peut être soupçonnée de francophilie, qui constate banalement « l’hégémonie » allemande en Europe. Hégémonie « réticente »*, certes, mais bon, l’Empire, comme la souveraineté, ne se divise pas. Il est vrai que les Anglo-Américains sont plutôt plain-speaking et n’on pas le goût du faux-cul diplomatique si cher aux Continentaux.

Dixit The Economist :

 [L]a puissance en Europe s’est déplacée brusquement vers Berlin. Mme Merkel est largement perçue comme le politicien le plus important du continent. À Pékin ou à Washington, la question : « Où va l’Europe ? » est devenue synonyme de : « Que veulent les Allemands ? »

Des bureaucrates à Bruxelles parlent tristement du fait que Berlin est en train de devenir capitale de l’Europe. « Quand la position allemande change sur un dossier, le kaléidoscope change avec les autres pays qui s’alignent sur eux », raconte un fonctionnaire. « C’est sans précédent dans l’histoire de l’UE. » […]

Sur de vastes domaines de politique européenne, l’Allemagne est devenue beaucoup plus qu’un primus inter pares. Et à juger de la faiblesse de la France, de l’ambivalence de la Grande-Bretagne et les problèmes de la dette d’Europe du sud, pour les prochaines années le futur de l’Europe continuera à être disproportionnellement « Made in Germany ».

Je sais bien que le constat de l’hégémonie allemande frappe de trop près l’orgueil français pour qu’il soit reconnu. Je comprends que le « couple franco-allemand » est une orthodoxie, souvent une chimère, trop importante pour l’image-de-soi de l’élite française. Mais, après tout, soyons lucide.

* Je tiens personnellement à souligner que l’Allemagne n’a pas recherché cette position hégémonique. Mais c’est une simple conséquence de l’Union monétaire, construction « ordolibérale » mais qui avant tout est un projet français, qui n’est appropriée que pour l’économie allemande. L'oeuvre de Français passionnément idéologues et économiquement incultes, comme l'expliquait Raymond Aron, « enclins à transfigurer des débats économiques, sociaux ou techniques en conflits idéologiques ». Pour l'Allemagne, c’est un « empire accidentel ».

Aujourd’hui l’Allemagne se comporte comme un pays normal, c'est-à-dire qui poursuit ses intérêts, l’égoïsme « normal » de la Realpolitik entre États. Berlin, très sereinement, bloque les réformes nécessaires de la zone euro parce qu’elle bénéficie de la situation actuelle et que ces réformes présenteraient des risques financiers pour l’Allemagne. La politique de Merkel, c’est un peu une sorte de « politique de la chaise vide » permanente. Quand de Gaulle l’a fait, ça a bloqué l’européisme pendant deux décennies et a permis à grand soutien à l’agriculture française. Avec Merkel, parce qu’on a européanisé un pouvoir régalien, la monnaie, les conséquences du blocage sont beaucoup plus dramatique. C’est la démocratie, le social et l’économie – sans parler d’une génération trahie de jeunes européens – qui payent la note.

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