Les Morts Pays - Grand-Mère l'Araignée (Conte)

Sur la place centrale reposait une magnifique statue de bois, sculptée dans le tronc du plus vieil arbre que l'on pouvait trouver à l'endroit où s'élève aujourd'hui le village. Et cette statue nous livre une partie du secret qui enveloppe l'adoration de ce peuple à l'égard de ce petit reptile anodin.

Grand-Mère l’Araignée

(conte pour enfant insomniaque)

 

-Et bien, tu t'es déjà caché?...

-Tu sais que je préfère rester sous ma couverture...

-Oh très bien, très bien. J'ai pris l'habitude tu sais. Jamais je n'ai vu tes yeux pendant que je te racontais mes histoires. Et je suis bien certaine qu'ils brillent...

-Non, ils brillent pas, et moi j'ai pas envie de voir les tiens.

-Bon, bon, ce jeune garçon est de mauvaise humeur il faut croire. Mais dis-moi, de quoi parlions nous hier soir? Mes vieux contes semblaient te réjouir...

-Du village de ton enfance et des Hommes qui y vivaient. Tu sais comment il avait été construit et puis...

-Ah, mais oui, c'est ça, je m'en souviens. J'en arrivais au cœur de mon histoire savoureuse. Et bien voilà, tu sais comment le village fut fondé, quant à moi j'étais née à quelques lieux de là et c'est toute petite que je m'y installai. J'appris en grandissant le culte que cette population vouait à un animal en particulier, une sorte de salamandre, petit lézard rougeâtre. Sur la place centrale reposait une magnifique statue de bois, sculptée dans le tronc du plus vieil arbre que l'on pouvait trouver à l'endroit où s'élève aujourd'hui le village. Et cette statue nous livre une partie du secret qui enveloppe l'adoration de ce peuple à l'égard de ce petit reptile anodin. Vois-tu, sur sa langue dépliée, comme ça - il ne me voit pas le petit... - , on pouvait observer une petite araignée, elle aussi sculptée, recroquevillée, sur le point d'être avalée. C'est une relation de proie à prédateur bien connue tu comprends. Et...

-Les lézards mangent les araignées! Mais tu m'as raconté que ton village avait été fondé dans la forêt, c'est qu'il y a beaucoup d'araignées dans les forêts! Alors...

-Justement alors, t'en sais des choses toi dis-donc. Je suppose que tu habites près d'une forêt. Enfin, tu as compris où je voulais en venir mon petit. Les araignées de ma région étaient réputées très dangereuses. En plus de la laideur naturelle qu'on leur prête un peu partout, et qui suffit le plus souvent pour les haïr, celles de mon village se voyaient détestées en raison de leur venin. Mortel à tous les coups qu'ils disaient. Personne n'alla vérifier mais les araignées furent bannies pour toujours des habitations et des rues. On les chassait au ballet, on les écrasait à la chaussure, et en des temps plus proches, on alla même jusqu'à les poursuivre avec un aspirateur. Ainsi les Hommes de mon village qui ne trouvaient rien à redire sur la présence des salamandres, se prirent d'un espèce de respect fraternel et guerrier pour le petit reptile, chasseur tout comme eux d'araignées. Ce respect qui se mua bientôt en religion avait envahi la sphère familiale et politique à tel point qu'ils proclamèrent la salamandre : Grande Civilisatrice et Souveraine du Monde. D'où la statue qui lui fut dressée et toute cette idolâtrie...

-Les araignées avaient la vie dure?...

-Très dure mon petit. Le plus souvent elles se tenaient éloignées du village, et ne s'y approchaient sous aucun prétexte. Auprès des Hommes, elles ne rencontraient que haine et hostilité en plus de ces sacrés petits lézards qui les accompagnaient toujours et partout. Alors tu penses bien... Mais laisse moi te dire ce qu'il arriva ensuite...

-Les Hommes mangèrent les lézards! - J'entends Grand-Mère rigoler et faire grincer ses dents - Dis, c'est pas ça?

-Oh non, ce n'est pas ça. C'est une autre ironie. Le village avait été construit non loin de la rivière, tu te rappelles? Pour les commodités. Mais cette année là il plut beaucoup. Il plut tellement que la rivière déborda. Elle inonda toute la zone. Les dégâts provoqués par les inondations furent terribles, mais le pire, ne vint qu'après. L'eau ne voulait pas s'en aller aussi facilement. Le village ressemblait dorénavant à un marécage. Des semaines, des mois que cela durait. Finalement on vit arriver les mouches, par centaines, puis par milliers, ou par millions, je ne sais pas bien compter... Les salamandres n'étaient pas friandes de ce type de nourriture auquel elles préféraient les grillons ou les sauterelles, plus drôles et faciles à attraper. Et puis la plupart de ces petits lézards avaient émigrés en dehors du village à la suite du désastre, en quête de meilleures conditions de vie, ces coquins n'allaient certainement pas aider la population. Et les mouches pullulaient et pullulaient. Sans prédateur, elles se multipliaient et avec elles, les épidémies. Les Hommes du villages désespéraient, tombaient malades et en décrépitude. Le soleil brûlant, les insectes, les fièvres et les diarrhées firent bientôt de ce peuple un tas de spectres.  

Les mouches ne tardèrent pas à concentrer sur elles toute la haine et la colère des villageois. On dressa des bûchers en espérant que la fumée allait les chasser. On disposa de fleurs aromatiques devant les maisons afin de leur refuser l'entrée. On fit même appel aux sorciers et prêtres en tous genres. Mais cela fut entièrement inutile. Les mouches semblaient chaque jour plus nombreuses. Finalement toute la population se mit à prier sans cesse. Elle priait devant cette fameuse statue au centre du village, implorait sans relâche le retour des salamandres. A toutes heures de la nuit et du jour, on entendait des lamentations qui s'échappaient de cette foule piteusement rassemblée dans la boue. On priait, et priait sans cesse. Le nombre de mouches ne diminuait certes pas et cela n'échappait à personne mais néanmoins, à cette époque, on s'abandonnait totalement dans la foi et le peuple quand il ne priait pas, gardait le silence. Dans la quiétude relative que lui procurait sa ferveur, la populace chassait un peu de sa tête le bourdonnement horrible de celles qu'elle nomma par la suite : sa principale calamité. 

C'est que personne ne se souvenait des araignées. Elles avaient disparues complètement. On les avait oubliées. Elles avaient été rejetées vers l'extérieur, vers les marges, c'est à peine si on en voyait une de temps en temps à la périphérie du village. Si bien qu'on eut même pas l'idée d'aller quérir leur aide. On se contentait d'appeler ce maudit reptile. Sans aucune réponse hélas, certains commencèrent à renier la religion et se tournèrent évidemment vers le commerce. Ils se proposèrent d'emporter leurs biens, leurs artisanats et même leurs femmes, en gros toutes leurs possessions avec la ferme intention de vendre l'ensemble pour ainsi trouver un remède contre les mouches. On les croyait bavards, désespérés, orgueilleux, inconséquents, incapables d'assumer un tel voyage. On demeura tous étonnés le lendemain, quand ils furent vraiment partis.

Ils revinrent trois mois plus tard alors que la situation n'était guère meilleure au village. Ces braves commerçants arrivèrent des chariots remplis de cages. Un vacarme s'échappait de cet étrange chargement. Des piaillements, des hurlements parfois, des sortes de roucoulements aussi. Les voyageurs étaient revenus sans leurs biens et sans leurs femmes mais totalement satisfaits car selon eux, la solution finale aux mouches avait toutefois été trouvée. C'était les oiseaux. Les meilleures races de chasseurs d'insectes volants réunies. Sélectionnés, soignés, domptés, ils représentaient l'élite des pilotes célestes. De quoi faire oublier le petit lézard rougeâtre. Ces volatiles, en plus de constituer un petit miracle, était une sorte d'originalité exotique. La population n'avait jamais accordé une grande importance aux oiseaux; elle les chassait, les mangeait, ne s'y arrêtait jamais davantage. Ceux-là étaient différents; gracieux, alertes, sportifs, ils avaient toutes les chances de devenir un nouvel objet de vénération ou de culte. Pour cela les rapaces et moineaux ne devaient que s'acquitter de leur mission. Ils s'en chargèrent de bonne grâce, ça c'est sûr. En une semaine les mouches étaient exterminées. Mais le premier signe du malheur arriva aussi au bout d'une semaine lorsqu'un groupe d'enfant revint en hurlant des bois. Ils pleuraient tous et l'on ne comprenait rien à leur charabia...

-Un des enfants s'est fait picoré les yeux!

-Grand Dieu non, tu regardes trop les films...

-Même pas, les yeux brillent comme les ailes des mouches si tu veux savoir...

-Ça alors, tu n'es jamais fatigué? Allons, écoute. Les enfants pleuraient à cause de ce qu'ils avaient vu. Imagine-toi. Leur salamandre bien aimée, celle autour de laquelle ils jouaient sur la place du village, celle qui, quelques mois plus tôt, s'échappait de dessous leurs mains n'y laissant que la queue, cette salamandre divine qui faisait l'objet d'une adulation sans borne de la part de leurs parents, et bien voilà qu'elle était devenue subitement la proie de ces nouveaux venus: les oiseaux chasseurs. Les enfants avaient vu comment ces horribles tueurs la propulsaient dans les airs, pour la relâcher, et la ressaisir ensuite, en plein vol. Ils avaient vu toute la cruauté de ce peuple du ciel. Ils revinrent des bois terrifiés. On les prit bien entendu au sérieux. Le village qui depuis une semaine se délectait dans la fête et l’ivresse voyant diminuer la population des mouches se fit tout d'un coup solennel, silencieux, presque froid. C'est que le sujet ne prêtait pas à la dérision.

Les mouches n'étant plus qu'un lointain souvenir, on se proposa de faire disparaître toutes les traces de l'inondation. Les épidémies avaient cessé d'accabler les villageois et ceux-là retrouvaient leur vigueur au travail. On se persuadait surtout qu'ainsi après des efforts considérables, les petits lézards sacrés reviendraient et que tout le village pourrait retrouver sa tranquillité d'antan. Les restaurations s’achevèrent sans la moindre apparition de salamandre. C'est comme si elles avaient perdu confiance en cet endroit qui avait été pour elles un sanctuaire. Pire. On se rendit compte que les sauterelles, les grillons, les papillons, les lucioles la nuit et les abeilles le soir avaient à leur tour disparu. Les coupables de cette disparition soudaine furent vite trouvés. Une haine effrénée s'empara des villageois qui menèrent une chasse implacable contre les oiseaux déicides. L'Histoire s'en souvient comme de l'ultime chasse de ce peuple aveuglé par sa fureur. Quand elle se termina, bois et village demeurèrent silencieux, à jamais. Même les anciens qui étaient pleins de nostalgie ne pleuraient plus. Car les pleurs témoignent de la déception d'un espoir. Ils étaient sans espoir. A l'orée de la forêt déserte qu'ils cessèrent bientôt d'entretenir, je vis que leurs yeux ne brillaient plus. Bois et village dépérirent ensemble. Tous quittèrent la région...

-Et toi Grand-Mère, t'es partie aussi?

-Tu te souviens la statue, au centre du village? J'étais alors très jeune, et si petite, j'ai assisté au déroulement de toutes ces aventures depuis la gueule de la salamandre taillée, à l'abri derrière ses crocs, ma toile tendue entre deux molaires! Oh, à l'époque j'ai attrapé mes premières mouches alors que le village se trouvait au bord de la ruine. J'ai pour ainsi dire contribué à aider ma communauté, à hauteur qui était la mienne évidemment. Pour être honnête, j'en éprouvais de la pitié pour tous ces gens. Comme ils avaient oublié mon espèce, j'avais oublié la haine qui les habitaient à mon égard. Je n'en revis hélas aucun. La statue fut transportée. Un riche collectionneur en fit l'acquisition et je devais alors voyager vers l'Europe. Le jour de notre rencontre approchant...

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