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Billet de blog 10 février 2021

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L’Abject Puits Sinistre 2/5 (traduction d'un conte d'Abraham Valdelomar)

Siké, la grande ville chinoise qui existait au temps où Confucius fumait l'opium et dictait ses leçons de Morale à L'Université de Pékin, avait souffert de grandes vicissitudes politiques. Dans une lointaine époque Siké avait été le centre d'une civilisation importante de Chine, une espèce de théocratie grandement basée sur la servitude qui perdura jusqu'à l'arrivée des conquistadors mandchous

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L’Abject Puits Sinistre ou

              l'histoire du Grand Conseil de Siké

(traduction d’un conte chinois d’Abraham Valdelomar, auteur péruvien)

Où nous parlons incidemment de Si-Tay-Chong, "l'éhonté"

Siké, la grande ville chinoise qui existait au temps où Confucius fumait l'opium et dictait ses leçons de Morale à L'Université de Pékin, avait souffert de grandes vicissitudes politiques. Dans une lointaine époque Siké avait été le centre d'une civilisation importante de Chine, une espèce de théocratie grandement basée sur la servitude qui perdura jusqu'à l'arrivée des conquistadors mandchous, lesquels firent parvenir jusqu'aux indigènes de Siké plus de vices qu'ils n'en n'avaient et pratiquaient déjà sans effort. Durant des siècles les mandchous avaient tenu en esclavage le peuple de Siké. Toutes les richesses de Siké, toutes les contributions en opium, chrysanthèmes, nids d'hirondelles, rats en boîtes, grues, lotus, riz et autres denrées, finissaient directement chez le gouverneur des mandchous. Un jour se lassèrent les gens de Siké et sous l'inspiration de quelques patriotes ils se soulevèrent avec des armes et voulurent être libres. Mais ils échouèrent dans leur entreprise et furent obligés de quérir l'aide d'un capitaine étranger, de grande renommée, qui se trouvait opportunément en train de libérer d'autres contrées. A lui s'en remit le peuple de Siké et il les libéra effectivement du joug mandchou, pour néanmoins les soumettre au sien. Lui, qui fut un nouveau tyran, s'appelait Si-Mo-On. Il humilia les aristocrates, destitua le gouverneur naturel, disposa des rentes publiques à son avantage, se fit couronner, pendit sur les places publiques les hauts dignitaires de la milice, démembra le territoire de Siké afin de fonder de nouveaux états qui devaient porter son nom, s'octroya le titre de souverain à vie, paya ses soldats avec des soldes faramineuses pour leur service à la guerre, et un bon jour il s'en alla après avoir humilié une foule de noms, violé bon nombre de lits et supprimé quelques vies illustres. Pour autant, les gens de Siké qui ne purent jamais oublier le fait qu'ils avaient été par le passé  affranchis de l'esclavage, le proclamèrent "grand génie et protecteur loué, libérateur magnanime et dieu titulaire de Siké", lui édifièrent des statues de bronze et lui chantèrent des hymnes rythmés et épiques. Nous avons déjà dit que les gens de Siké ressemblaient aux enfants légitimes de Chum-Chum, le dieu de la Servitude. 

Une des choses en laquelle reposait l'orgueil de ce vain peuple de Siké, était son Grand Conseil. Tous les peuples voisins avaient leur Grand Conseil, bien que constitué par de hauts dignitaires, par des personnes au cerveau hors du commun, par des individus intègres et méritants; alors qu'à Siké les choses se trouvaient inversées. Le Grand Conseil de Siké, aussi appelé Chun-Gau-Loo - ce qui veut dire le puits abject - formait un groupement hétérogène et inefficace d'hommes de toutes les tribus, de toutes les castes, de tous les caractères et de toutes les tendances. Sans savoir comment, ils parvinrent à tous se réunir au Grand Conseil telles les langoustes dans un piège, ou les crevettes dans un étang, ou les mouches sur un tas de fumier, ou les prisonniers dans un pénitencier, ou les pécheurs en enfer, ou que Diable; sans savoir comment ils parvinrent à tous se réunir au Conseil, mendiants, transfuges, orateurs, criminels, hommes de science, prêtres de Bouddha, muets, traîtres, escrocs, tricheurs; s'y trouvaient tous ceux-là qui avaient fui la justice pour se réfugier sous les boiseries du Conseil, comme font les grives sous le pêcher en fleur; s'y trouvaient des lépreux de corps et d'âme; s'y trouvaient de ceux qui vendaient leurs votes pour une poignée de riz , ou pour un yuan; s'y trouvaient, pour finir, de ceux qui ne pouvant rien vendre, vendaient leurs camarades. Le Grand Conseil de Siké finit par acquérir une telle renommée que sur les marchés, le voyant passer, les vendeurs cachaient leurs marchandises et l'on pouvait entendre:

Insouciant Chong-Long, vendeur de jeunes grenouilles, cache tes marchandises, ne vois-tu pas qu'ils s'approchent les deux membres du Grand Conseil?

Le Grand Conseil, qui manquait de patriotisme et d'autres vertus élémentaires, se voyait toujours divisé en deux groupes. Certains adulaient le Mandarin tandis que d'autres lui cherchaient querelle. Généralement les soutiens du Mandarins étaient en majorité, cependant chaque fois que s'élisait un nouveau mandarin au gouvernement, tous se chamaillaient pour lui offrir leurs services, et pour atteindre en premier la pipe emplie d'opium. Du fait qu'il était pour le Mandarin impossible de contenter tout le monde, les mécontents allaient peu à peu former l'opposition systématique. Et il faut voir ce que faisait le Grand Conseil avec les mandarins déchus! Lors du règne du fameux et intègre Chin-Kau, lequel nous avons déjà évoqué, au motif de la rébellion du fameux Rat-Hon, Chin-Kau, convaincu de l'abjection du Grand Conseil, voulut le dissoudre. Rat-Hon en usa comme d'un prétexte, une soi-disant atteinte aux lois de Siké, pour guider la révolte, se targuant de défendre l'intégrité du Conseil. En fin de compte, Chin-Kau n'arriva guère à dissoudre le Conseil, mais son défenseur Rat-Hon l'attaqua de bon droit, blessa ses membres, en expatria d'autres, en emprisonna beaucoup, et se fit nommé, de force, mandarin. Et bien, qu'entreprit le Grand Conseil pour se venger de Rat-Hon? Le faire élire Grand Mandarin bien sûr, lui concéder d'illégitimes titres militaires et l'aduler servilement durant tout son règne.

Il est bien certain que parmi les membres du Grand Conseil qui contribuèrent pleinement aux perfidies et duperies de Rat-Hon, on trouvait le très dangereux Chin-Gau, le bossu; l'agressif Tu-Pay-Pon - qui veut dire "celui qui fait le fou" -; l'analphabète et gros Si-Tu-Pon,  qui aspirait amoureusement à la succession du trône; le médiocre Chon-Chi; mais, surtout, l'inoubliable, l’inoubliablissime Si-Tay-Chong, l'éhonté, qui était plus immonde et dégueulasse qu'un crachat de vieille belle-mère édentée au visage d'un ivrogne tuberculeux. Si-Tay-Chong était un plébéien, malpropre, malhonnête, de petite taille et sans aucune grandeur d'âme, à l'esprit méphitique, les ongles longues et noires, mendiant encore sa virilité, insolent une fois au sommet; adorateur des seigneurs, despote des plus malheureux, mégalomane, cynique, immoral, brute, crasseux, servile, faux, sournois, hypocrite, malveillant, présomptueux, vide, retors, déloyal, sans loi, sans conscience, sans dieu, un peu benêt et les yeux tombant, il croyait posséder le secret des sept sciences, la philosophie transcendantale de Bouddha, les sages maximes de Confucius, les dons littéraires de Li-Kay-Pé, le noble maniement des armes, la difficile technique de la gouvernance et l'excellence de la parole oratoire. Il parlait de l'immaculée honnêteté mais tirait la couverture sur les voleurs; il enseignait à l'Académie de Siké où il manipulait, par de fausses doctrines, la candide jeunesse; il était capable de vendre son âme pour un renminbi; son corps pour un nid d'hirondelles; son honneur, pour une tourte fourrée à la cervelles de chauve souris; c'était un chinois infect; par quelque bout qu'on le prenait. Ce portrait n'est qu'un pâle reflet de qui était vraiment, Si-Tay-Chong, l'éhonté.

Il fut ainsi le premier ministre de Siké lors de la gouvernance inepte du fameux mandarin Rat-Hon. Pour tout cela nous verront que les habitants de Siké méritaient le destin que leur réservait Bouddha, l'admirable père de la sagesse, distributeur de bienfaits, celui par qui fleurissent les chrysanthèmes au printemps, et se brise la verte tige de laquelle surgit, sur les lacs tranquilles, les blanches fleurs du fragile lotus, sous le vaste ciel azur, des paysages multicolores de ces contrées chinoises. 

Ta-Ku-Say-Long

Ancien Directeur de la Bibliothèque Nationale de Tokyo, décoré du Dragon Rouge, officier du Chrysanthème Bleu.

Les événements et les personnages de ces contes chinois correspondent à des événements et des personnages du XIXème et du début du XXème siècle au Pérou:

Siké: Lima

Chin-Kau: Guillermo Billinghurst

Chun-Gau-Loo: Le Congrès

Les Chin-Fu-Ton: Les crève-la-faim sans âme

Les Mandchous: Les Conquistadors espagnols

Rat-Hon: Coronel Oscar R. Benavides

Si-Mo-On: Simon Bolivar

Ton-Say: Général Luis Varela

Tu-Pay-Chong: Fernando Gazzani

Si-Tay-Chong: Hildebrando Fuentes

Kon-Sin-Sak: Don Nicolas de Pierola (N.d.T)

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