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Billet de blog 10 février 2021

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Les Chin-Fú-Tón 4/5 (traduction d'un conte d'Abraham Valdelomar)

En marchant, lentement, par l'avenue des pêchers et des pruniers qui va de la Grande Porte jusqu'au recoin sacré où l'on vénère, sous les branches fleuries, la Grande, Divine et Noble figure de Bouddha, à l'heure du Crépuscule, nous rencontrions sur notre chemin, mon vieil oncle et moi, une foule de passants.

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Les Chin-Fú-Tón ou

                L'histoire des crève-la-faim sans âme

(traduction d’un conte chinois d’Abraham Valdelomar, auteur péruvien)

En marchant, lentement, par l'avenue des pêchers et des pruniers qui va de la Grande Porte jusqu'au recoin sacré où l'on vénère, sous les branches fleuries, la Grande, Divine et Noble figure de Bouddha, à l'heure du Crépuscule, nous rencontrions sur notre chemin, mon vieil oncle et moi, une foule de passants. Se promenaient des vieux le ventre énorme, fatigués sous le poids de leurs nombreux vêtements; des jeunes-hommes qui chantonnaient des chansons rituelles; des femmes qui baissaient le regard trahissant ainsi leur état matrimonial, et certains individus, qui avançaient la tête haute, des insolents, affichant leurs habits luxueux, ainsi qu'une pâleur décharnée induite par la consommation du a-pi-hin, à savoir l'opium de la première récolte du pavot, et de ce fait le plus coûteux; et je fus curieux d'interroger mon oncle au sujet de ces quelques personnes, qui paraissaient faire montre d'une révérence exagérée: 

-Mon oncle et grand seigneur, pourrais-tu me dire, qui est cet homme qui te salue?

-C'est un chin-fú-tón. Tu auras remarqué que je ne lui ai pas répondu.

Après quelques pas un autre dit à mon oncle:

-Que Bouddha te protège, Grand Seigneur et qu'il garde tes longues ongles incurvées et transparentes, ainsi que la couleur de tes joues semblables à la fleur du chanvre qui se multiplie au bord des eaux tranquilles du lac bleu...

-Et quant à toi que t'emporte le démon jusqu'à Chin Gau, qu'il s'empare de ton âme pour que tu sois vendeur de cochons d'Inde dans les sept cieux, et que te crache dessus un lépreux, et que te mendie de l'argent ta femme, vil serpent, lui répondit mon oncle furieux.

Je me risquai de l'interroger à nouveau:

-Qui est cet homme, Grand Seigneur et Oncle qui te salue ainsi?…

-Un autre chin-fú-tón.

-Et qui sont ces chin-fú-tón, Grand Seigneur? C'est une secte? Une caste sociale? Un groupe politique? Des professeurs peut-être de l'Académie?...

Mon oncle répondit:

-Chin-fú-tón, comme tu sais veut dire dans le langue distinguée de Chine, dans le parler classique des dieux, aujourd'hui oublié, crève-la-faim sans âme. A Siké, la grande ville chinoise qui avait existé jadis comme je te l'ai déjà dit, aux temps où Confucius fumait l'opium et dictait ses leçons de Morale à l'Université de Pékin, s'y trouvait, comme tu sais aussi, un Grand Conseil, aussi nommé le Puits Sinistre, autour duquel tournaient toutes les passions et tous les appétits de l'abjecte population de Siké. Le Puits Sinistre comptait aussi quelques hommes probes, mais en un si petit nombre qu'ils étaient incapables de contrecarrer les machinations pernicieuses des chin-fú-tón de la même manière qu'une vétuste barrière de bambou ne pouvait retenir le flux fougueux de la rivière. Les chin-fú-tón, pour la plupart, étaient des individus sortis des basses classes sociales, ou du moins, de la classe méconnue de Siké. Ils possédaient une certaine vivacité qu'on prenait dans la grande ville pour de l'intelligence. Les chin-fú-tón avaient le mérite d'être conscients du milieu social dans lequel ils opéraient.

Quelque-uns commençaient en écrivant dans les journaux de Siké en lettres chinoises gigantesques, de basses et serviles paroles d'adoration aux puissants, ils prodiguaient ainsi l'éloge prémédité, la phrase qui allait faire sourire le Mandarin ou ces adeptes, et ils en obtenaient fréquemment quelques résultats. Certains hommes de Siké, quand ils n'avaient rien d'autre à faire dans la vie, ni un yuan pour s'endormir avec une pipe d'opium, officiaient de chau-láa, c'est à dire, comme politiques, et une fois en politique ils se faisaient chin-fú-tón. C'est de cette façon qu'ils parvenaient à occuper certaines positions. D'autres, plus rapides, débutaient leur carrière directement en tant que sacchay, des gouverneurs de provinces, protégés par un membre du Grand Conseil; et d'autres en restaient simplement à aduler les magnats.

La grande préoccupation pour qui avait une âme de chin-fú-tón, était d'entrer au Grand Conseil, car on savait qu'une fois à l'intérieur du Puits Sinistre, les lois ne pouvaient plus aller contre eux, qu'elles devenaient futiles. Pour entrer, donc, ils faisaient tout ce que tu peux imaginer, ils sacrifiaient tout, utilisaient n'importe quoi, s'humiliaient devant tout le monde, ils usaient de méthodes violentes et détournées, se rendaient coupables des intrigues les plus indécentes. Une fois au Grand Conseil, ils en devenaient simplement les travailleurs zélés. Aucun mandarin ne gouvernait Siké – à l'exception du mandarin Rat-Hon – en disposant de si larges pouvoirs; ils extorquaient; imposaient ou négociaient. Le chin-fú-tón, qui avant d'entrer dans le Puits Sinistre était humble, docile et habitué et même satisfait des coups de pied qu'il recevait, devenait une fois au Conseil, insolent, ambitieux et despotique. Malheur à celui qui s'attirait la haine mortelle d'un chin-fú-tón, d'autant plus quand ce dernier était le protégé du mandarin qu'il servait!  Si le rival du chin-fú-tón était agriculteur, on lui brûlait ses rizières; s'il était commerçant, on lui confisquait ses marchandises; s'il était riche, ses économies; s'il n'avait rien, sa liberté. Il finissait par succomber de faim dans une geôle ou de misère sur un marché, à mendier.

-Mais pourquoi des personnes aussi abjectes disposaient-ils d'un si grand pouvoir?

-Parce que les chin-fú-tón, une fois au Grand Conseil, s'affiliaient dans un parti politique parmi les nombreux qui se disputaient la suprématie dans le Puits Sinistre. Ils se vendaient inconditionnellement au mandarin afin de représenter ses intérêts au Conseil. Les mandarins, faibles pour la plupart, savaient d'expérience qu'un seul chin-fú-tón pouvait leur causer des problèmes et qu'à plusieurs, la ruine devenait inévitable. Un chin-fú-tón, offrait ses services au mandarin le temps qu'il occupait le pouvoir et qu'il y trouvait ainsi de quoi satisfaire sa panse porcine; ils secondaient alors dans la rue l'offensive et les spoliations du mandarin pour allaient ensuite défendre le pouvoir arbitraire et l'applaudir au sein du Conseil, mais comme les mandarins se voyaient toujours poussés dehors par quelques forces, toujours ils craignaient les chin-fú-tón. La tradition voulait que ces cafards n'accompagnent jamais deux crépuscules d'affilés un mandarin déchu, lequel ils servaient, adulaient, exploitaient et même trahissaient encore la veille.

Ces chin-fú-tón, si un jour ils n'occupaient pas un poste important auprès du mandarin ou au Grand Conseil de Siké, étaient toutefois toujours assez nombreux, car suffisait, comme je te l'ai dis, un seul chin-fú-tón, pour causer la ruine de n'importe quel État. Ils étaient comme la gale, la lèpre, et le scorbut, à quoi s'ajoutent la faim, la révolution et le riz salé. Pff!

Mon oncle cracha au sol et continua à parler:

-Le chin-fú-tón sortait d'un parti et s'insinuait dans un autre par connivence; sans avoir de nom ou de réputation à perdre, il manquait de pudeur et se prostituait; il était cynique et téméraire. On en voyait qui étaient passés par tous les partis politiques de Siké et d'autres, plus pratiques, qui avaient leurs tarifs. Ils façonnaient les intérêts du Grand Conseil, servaientt les plus basses passions, compromettaient les autres représentant qui se voyaient forcés à les soutenir.

Choisis pour servir le mandarin, à peine arrivés au pouvoir, ils s'installaient dans son palais, lui tenaient des promesses de loyauté, louaient ses vertus et critiquaient ses rivaux. Tout ce que contenait leurs longs discours d'éloges durant le gouvernement du mandarin se transformait en critiques une fois celui-ci déchu. Celui qui un jour était génial, admirable, probe, généreux, prudent et beau, était le jour suivant sa disgrâce, par le génie des lèvres infectes des chin-fú-tón, fou, inepte, cruel, ambitieux et horriblement moche...

Cependant, aucune force humaine n'était capable d'extirper ses poux de chin-fú-tón. L’État les alimentait, le mandarin les craignait, le peuple les répudiait et pour tous ils étaient dégoûtants, néanmoins c'était eux qui pressaient le mieux le fruit de l'industrie populaire afin d'en récolter le jus. Sortir un chin-fú-tón du Conseil, une fois qu'il s'y était installé à l'intérieur, était plus difficile que d'extraire la gale d'un chien, les tiques d'un éléphant ou la pluie du ciel bleu, en un automne langoureux.

Ils usaient de titres, ils avaient leurs priorités et leurs faveurs, ils dispensaient des privilèges; et bien qu'étant haïs unanimement, les gens peureux retiraient leurs chapeaux en les voyant passer. Car je t'ai déjà dit que les gens de Siké ressemblaient aux enfants légitimes de Chum-Chum, le dieu de la Servitude.

Mon oncle se tut, tomba la nuit, et les pétales des magnolias minuscules parfumèrent les ombres fantastiques.

Ta-Ku-Say-Long

Ancien Directeur de la Bibliothèque Nationale de Tokyo, décoré du Dragon Rouge, officier du Chrysanthème Bleu. 

Les événements et les personnages de ces contes chinois correspondent à des événements et des personnages du XIXème et du début du XXème siècle au Pérou:

Siké: Lima

Chin-Kau: Guillermo Billinghurst

Chun-Gau-Loo: Le Congrès

Les Chin-Fu-Ton: Les crève-la-faim sans âme

Les Mandchous: Les Conquistadors espagnols

Rat-Hon: Coronel Oscar R. Benavides

Si-Mo-On: Simon Bolivar

Ton-Say: Général Luis Varela

Tu-Pay-Chong: Fernando Gazzani

Si-Tay-Chong: Hildebrando Fuentes

Kon-Sin-Sak: Don Nicolas de Pierola (N.d.T)

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