12 novembre 2017. Je passe les premières heures du jour sur la plage. Un levé de soleil qu'il ne fallait pas « louper ». Demain je ne serai plus ici. Je déambule et sors mon appareil photo profitant de la fatigue, à l’aurore, des voleurs. Discute un peu avec des hommes de la mer. Ils ont ramassé des escargots marins qu'ils cuisent pour ensuite les vendre, au kilo sans les coquilles. Je fume peut-être plus qu'un jamaïcain mais contrairement à un rastafari, j'aimais bien les fruits de mer... avant de devenir végétarien ! Mes amis pêcheurs, quelle terrible exploitation animale que cela, vous ébouillantez ces pauvres animaux façon l'Inquisition ! N'empêche qu'ils me font saliver ces mariscos, la fatigue et le ventre qui gargouille aidant.
Je reviens vers la pension, pour le dire joliment. Je passe un peu de temps avec Juan, le réceptionniste sympathique - avec moi, car il manque de peu de lyncher un petit fou de la rue qui dérangeait sa clientèle... - et sa femme, policière municipale ! Bizarre ce couple... La dégaine de loubard passionne la gente féminine même en uniforme, - je le sais depuis longtemps - et la réciproque est valable aussi. J'offre le café sans qu'elle ne me menace... Notez-le bien, j'enfreins ma morale de connard buté intraitable. 1312 quand même. Je tisse un collier rapidement pour mon ami marrant, et papote donc aimablement avec sa femme. Je suis vraiment fatigué ces jours-ci.
J'achète mon billet pour San Felix. Je ne peux pas situer ma destination sur une carte pour l'instant. Où je vais ? J'en sais rien. L'Orinoco passe à côté de la ville qu'on m'a dit... Je sais seulement que la ville est un coupe-gorge et qu'elle me rapproche de Santa Elena.
Je confie mon sac à l'hôtel et file bouquiner sur la plage : défilé des dingues et des paumés. D'abord un cafetier hyperactif qui m'affirme vouloir écrire depuis toujours - ou être « écrivain ». « Pourquoi t'écris pas alors ? » - « J'ai aucune technique, je sais pas écrire... » - « Écris, tu verras que tu sais écrire... » - « Mais quoi ? » - « Qu'est-ce j'en sais moi, ce que tu veux, tu verras que c'est comme le reste : c'est en forgeant qu'on devient forgeron... » - « C'est vrai... Mais si c'est nul ? » - « Pour toi ce s'ra sûrement nul au début, mais tu verras, avec le temps tu vas te satisfaire... » - « Mais si j'écris mal ? » - « Bah moi j'écris mal, c'est pas mon problème, j'ai besoin d'écrire, pas qu'on m'lise avec plaisir... » - « Mais si je veux être lu ? » - « Tu veux la reconnaissance ? » - « Ouais... qui ne voudrait pas en écrivant ? » - « Jaja, la reconnaissance est une roulette russe, fais gaffe avec ça ! » L'ami a un diplôme de commerce international, et une sensibilité littéraire. Après quelques péripéties, après qu'un docteur l'ait informé qu'il était « bipolaire », après la perte de son boulot, après la crise qui s'accentue actuellement, il s'est installé dans cette routine : église évangéliste, sport et vente du café. « Et tu veux pas écrire sur ton quotidien ? » - « Mais il a rien d'exceptionnel mon quotidien... » - « A l'exception du fait que t'es le seul à le vivre... » Un homme s'approche. Il a la dégaine qui flanque la frousse aux mères avec leurs gamins. Un chapeau de magicien, les yeux exorbités, de multiples plaies et cicatrices sur les jambes. L'une des blessures est méchamment infectée... « J'écoutais votre conversation, je peux me joindre à vous ? J'aimerais beaucoup car j'aime discuter, bien qu'en ce moment à cause des médicaments, des antibiotiques, je sois un peu au ralenti... » L'ami aspirant « écrivain » l'invite à s'asseoir. Cette personne est clairement en détresse... Mais j'ai perdu la fibre bon samaritain. Je pense d'abord à m'arracher. Et puis ce type monopolise la parole, coupe systématiquement l'ami qui ne peut pas finir la moindre phrase. Il sort un jouet articulé, le fameux Ken, une relique coûteuse ici. Essaie de nous la vendre. Insiste et insiste. Avec la fatigue, ce mec complètement barré me file un mal de crâne carabiné - je peux pas dire que j'ai pas l'habitude pourtant... Il se calme un peu. Nous explique : « Mon ami - sûrement son médecin -, dit que je ne suis pas fou, seulement, quand on m'aborde avec amour je réponds avec amour - beaucoup trop... -, et quand on m'aborde avec haine, je réponds avec haine - beaucoup trop pareil... » - « On est tous comme ça... » L'ami « aspirant écrivain » ajoute : « Tache de te maintenir dans un juste milieu... » - « J'arrive pas, le juste milieu je connais pas, mais avec ça je réponds toujours avec amour ! » Merde je frissonne comme un missionnaire devant la manifestation de son petit diable : il sort un paquet de médocs qui dit: Haldopéridol. Je décampe. Quelques excuses à mon ami... C'est pas le premier paumé que je croise - paumé car à la rue et maltraité chimiquement. Tous ont besoin de tendresse et d'attention mais en ces temps de pénurie, leur situation se complique...
Je marche un peu et m'installe sur la plage. Je lis mais un autre type s'approche, d'abord juste pour emprunter mon briquet. Il s'installe pas trop loin. M'observe. Allez savoir ce qu'il pense. Peut-être un truc du genre : « celui-là il lit, ceux qui lisent sont intelligents, les types intelligents sont de bon conseil comme à la télé ou la radio ». Mais peut-être que je lui semble simplement « sympathique ». Après le quatrième emprunt du briquet il entame une conversation : « Tu viens d'où ? Tu fais quoi ? » La classique. Après le « bipolaire », le « schizo », voilà le dépressif... « Qu'est-ce tu fais quand tu te sens complètement perdu toi ? » - « Je mets les voiles, mais parfois je me perds encore davantage... » - « Tu as déjà connu ce genre de journée : tu te lèves le matin et tout va bien, puis arrive le soir, ta vie est en morceaux ? » - « Tu m'as tout l'air d'avoir le cœur brisé mon ami... » - « Et c'est grave ça ? » - « Parfois... » - « Comment-ça parfois ? » - « Parfois j'en ai vu qui arrivaient aux pires extrémités, la tristesse est très mauvaise conseillère... » - « Mais tu ferais quoi toi, à ma place ? » - « Je ne sais pas ce qu'il t'est arrivé non plus - je risque un peu d'humour - mais dans le cas où ta femme s'est barrée avec une raclure de guardia, car eux ont des reales en ce moment, alors j'irai me faire le verde, car rien n'est pire que de se faire entuber jusqu'à la moelle par ces cons ! » - « Jaja - il rigole, bon signe -, ouais heureusement que c'est pas ça alors, j'aurais pas à commettre un homicide... » - « Tout s'arrange compa, ce que je peux te dire, d'expérience, c'est qu'il ne vaut mieux pas attendre d'intervention extérieure, humaine ou divine, au fond du trou personne ne te tend la corde, tu vas devoir remonter en escaladant... » - « Je veux bien te croire ! Et toi alors ? » - « Moi je marche seul, j'évite les problèmes, mon cœur fonctionne pas bien, je le sais et donc j'évite de le solliciter ! Avec ça je m'en sors, palante siempre ! » - « Nojoda ! » - « Mais fais pas le con, tu veux ? La vie est pleine de mystère tu sais... » - « Et c'est un muchacho qui doit me l'apprendre, ou me le rappeler, merci hermanito... » - « De rien... tu m'excuseras mais je dois partir, je pars pour San Felix, puis Santa Elena de Uairén, une longue route m'attend ! » - « Vaya con Dios entonces ! » - « Avec ou sans lui j'y vais ! Fais gaffe à toi ! » - « Bendición ! »
Au terminal je sympathise avec des vendeurs ambulants originaires de San Felix. On m'informe qu'aujourd'hui deux personnes sont mortes dans cette petite ville. C'est la moyenne journalière parait-il... Pire : un gang a la réputation de violer ses victimes avant de les liquider : « Si j'étais toi je point'rais pas mon p'tit cul d'argentin dans cette zone compa, tu risques beaucoup pour pas grand chose... » Risquer beaucoup pour pas grand chose, j'ai déjà entendu ça souvent : « Nan, probablement que je m'arrêterais pas ! J'ai davantage à faire près de la frontière ! » - « Va jusqu'à Boa Vista, au Brésil, tu verras où va l'or de Bolívar... » Bolívar, le plus grand état du Venezuela, fameux pour ses Tepuis. Pour le coup, la véritable zone qui inspira Le monde perdu - Jurassik Park. Mais dans ces pueblos mineros, mieux vaut ne pas parler de photographie. J'inventerai d'autres contes pour m'en sortir sans embûche. Mes amis remballent la boutique. On répartit les restes entre collègues, j'ai le droit à ma part : une super yapa ! Edgardo le missionnaire me disait souvent : « Ta proximité avec les plus humbles m'impressionne à chaque fois, on dirait que tu as vécu toute ta vie avec eux, c'est un don sublime que tu as là... » Et l'on discutait plus ou moins ainsi : « Quand même Edgardo, mais c'est comme ça, faut jamais prendre les gens de haut... » - « C'est certain mais vois, je n'ai pas cette connexion que tu as, et pourtant je suis de Barranquilla, j'ai vécu humblement, vraiment je sais pas comment tu fais... » - « Pour commencer je leur promets pas monts et merveilles, ni salut ni paradis, et contrairement à toi je n'insinue jamais que ces gens vivent dans le péché... Tu comprends pourquoi je n'ai pas peur de sortir la nuit dans le parcelamiento ? Les malandros me connaissent... Tu vois, j’ai mauvais caractère mais j'aime les hommes pour ce qu'ils sont, pas pour ce qu'ils sont appelés à être... » - « Je sais que ta faculté à aimer ton prochain est grande, tu ferais un bon chrétiens, je le dis pas pour t'embêter, mais ce serait une réussite gigantesque pour moi que de te faire comprendre et accepter la paix du Christ... » - « Tu sais pourtant que tu ne me convertiras jamais ?... » - « Je sais, tu es comme ces démons qui savent que Dieu existe mais s'en moquent éperdument, j'ai peur pour toi, cette attitude n'est pas la bonne... » - « Je sais que je ne sais rien, je sens certaines choses, mais je me suis déjà trop fourvoyé dans l'erreur pour m'abandonner dans une foi quelconque... » - « Amen... »
Départ, un peu de repos en cette nuit de voyage...
13 novembre. Arrivée à San Felix. Une grande mosquée borde le terminal. Quelques chinois aussi. Où il y a des chinois, des arabes et des russes, il y a de l'or, cette règle ne connaît aucune exception. Je passe surtout la matinée à lire en attendant mon prochain bus pour Santa Elena. Une missionnaire évangéliste s'assoie à côté de moi avec son petit chien qui la suit partout (le chien est un homme et j'ai déjà vu ça ailleurs... devinez!). Elle a le culot de me demander d'aller fumer ailleurs. Qu'elle aille se faire foutre bien profond avec son crucifix celle-là. Et puis elle discutait avec un vendeur ambulant, lui aussi évangéliste. Ne-vendait-il pas lui-même des cigarettes et elle veut me faire la morale? Les clopes c'est pas bien, mais le Coca-cola, les chips de merde, les sucreries dégueulasses et les chewing-gums à la con, no problemo. L'ignorance s'allie souvent à la mauvaise foi - la très mauvaise foi. Que de stupidité dans les rangs des soldats du Christ... Allez vous faire flécher, vous voulez bien ? J'embarque pour la suite du voyage… Avant de monter dans le bus, j'assiste à l’extorsion d'un indien. Pour son sac empli d'arcs qu'il ira vendre au Brésil, le chauffeur du bus - l'ordure - lui soutire 40 000 bolos sous prétexte que son sac est trop gros. Le mien est plus important. Plus tard je l'entendrai insulter les « parientes » et se vanter de son « forfait ». Qu'un miracle sauve, au moins un peu, le Venezuela - des idiots l'attendent et l’annoncent.
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