Littérature d’Asile*
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À Lima peu d’endroits sont plus intéressants que l’Asile. C’est l’unique demeure où les hommes ne sont pas unanimement vulgaires. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi la maison des fous possède un étrange pouvoir suggestif. C’est le monde le plus complexe, original et mystérieux; la plus profonde interrogation de l’esprit; la plus cruelle réalité de la vie; le point le plus proche de l’infini et de l’éternité. Nietzsche disait que ce qui rapproche le plus l’Homme de Dieu, c’est la folie.
Un asile est un stimulant pour la pensée. Rien ne nous procure davantage d’idées que le spectacle de ceux qui paraissent ne pas en avoir. Face à un fou le premier sentiment à se faire jour en nous est la compassion. Une vanité puérile nous dit que nous sommes supérieurs à lui. Le fou, en revanche, en nous voyant, ressent de la pitié et rie avec dédain.
Mais, qu’est-ce qu’un fou? Dans quel monde vit-il? Le fait qu’un fou dispose d’une logique différente de la notre ne signifie pas qu’elle soit inférieure. Entre un fou et un sain d’esprit il y a diversité et non pas infériorité de la pensée. Il y a eu des fous sublimes comme Schumann, le musicien fou dont l’oeuvre fait l’admiration d’une série de générations raisonnantes et équanimes. Chaque fou a sa logique, nous nous avons la notre. Et c’est tout. Que moi je ne comprenne pas l’allemand ne veut pas dire que ce n’est pas une langue comme l’espagnol. Du reste un fou est plus subjectif qu’un sain d’esprit. Il possède une grande faculté introspective, tout il le réduit à son moi. C’est un grand égoïste. Il vit davantage que nous dans les lois naturelles; pour lui il n’y a pas de conventionnalisme social, politique ou religieux. Il fait ce qu’il désire. Il est suprêmement libre. On dit que tous les processus mentaux d’un fou se réalisent dans un monde fantastique, mais le monde des sains d’esprit n’est-il pas aussi fantastique? La plus élémentaire notion de physique nous enseigne que tout ce qui nous entoure si cela n’est pas faux, cela n’est pas absolu. L’arbre qui est vert pour l’Homme, est jaune pour le poisson, bleu pour l’insecte, rouge peut-être pour tel oiseau. La couleur n’est pas dans les choses mais dans la rétine. Et ce qui se passe avec la couleur, arrive avec la forme, la chaleur, les sons. Il y a des insectes dont la conformation auditive est telle qu’elle leur permet de vivre dans un monde ineffable de sons si subtiles que nous ne pourrions jamais les appréhender.
Les fous vivent dans un monde de valeurs incompréhensibles pour notre raison, mais un fou se nourrit, pense, aime et pleure. Sa conscience va par des sentiers mystérieux, mais elle existe. Un fou ne s’agite jamais pour des idées puériles; on n’en voit pas un que n’inquiète un grave problème transcendantal et qui est si important pour lui, qu’il l’éloigne de toute autre question; il néglige son vêtement, son entourage, son esprit stoïque cherche dans le mystère d’une sombre nuit la lumière d’une vérité qu’il n’atteindra jamais.
Que trouve-t-on dans la vie de plus solennel et admirable qu’un fou? Quel homme normal pourrait bien porter cette marque de divine majesté, extraterrestre, tragiquement belle, divinement tourmentée à l’égal d’un fou? Avez-vous vu ces fous de haute taille, pâles, les cheveux en bataille, des cernes profondes, les yeux humides et le nez pointu, dont les mains emprisonnent la noble inquiétude du front lumineux? Ne sont-ils pas comme des esprits errants dans une pérégrination planétaire, ne paraissent-ils pas chercher, sans la trouver, une Vérité Vraie? Dans ces cerveaux où crépitent la forge d’une pensée radieuse, dans ces cerveaux qui se sont déconnectés produisant l’étincelle d’un incendie vorace et inextinguible, dans ces âmes blessées par une force supérieure, il y a quelque chose d’héroïque et de divin. Ils sont le symbole de l’inquiétude humaine, ils sont les blessés les plus avancés dans les combats de l’intelligence, victimes sur qui s’est abattu le fouet du Destin, peut-être parce qu’ils ont voulu passer la limite de l’interrogation. Pauvre peuple que celui qui ne produirait pas de fous, il ne produirait pas non plus de génies; le génie et la folie sont des fleurs parallèles et parfois une seule et même fleur.
Les psychiatres assurent que tout ce qui n’est pas normal, tout ce que n’est pas sur le plan du méthodique, des lois établies, tout ce que l’on pourrait appeler vulgaire, est morbide. Pour le médecin psychiatre, le type d’homme parfait est l’équilibré dans toutes ses facultés, celui-là dont une faculté ne prédomine pas sur les autres. Ainsi le jeune triste, l’homme ambitieux, le conquistador, l’inquiet, le rêveur, le tourmenté, l’amoureux, le voleur, le bavard, le pensif, sont des types morbides. Le type idéal est le bourgeois tranquille. Selon ce qu’on sait, Victor Hugo, l’enfant prodige, était un pauvre petit dégénéré, sa tête difforme, sa préoccupation, sa précocité, tout l’accusait d’être un vieux prématuré. Il aurait vécu aujourd’hui on l’aurait reclus dans un sanatorium et on l’aurait soigné. On aurait fait de lui un homme pratique, équanime, sans effusion ni exaltation.
Mais si le génie résulte d’une morbidité, toute manifestation intellectuelle extraordinaire est un cas de folie. Aussi fou est « Le Bobo de Coria » de Velasquez qu’Edgar Poe, Nietzsche ou Goya. Napoléon était scientifiquement un épileptique, la docteur d’Avila souffrait d’hystérie, Hamlet est l’oeuvre d’un fou, fou est Don Quichotte, l’Arétin était un malade anormal: il insultait ou adulait les princes et vivait dans une abjecte industrie; le pauvre Baudelaire ne pouvait pas être plus fou; Verlaine était un malheureux dégénéré; le triste Wilde l’était aussi moralement que physiquement; Maupassant mourut dans un asile; Benvenuto Cellini était un fou assassin; Barbey d’Aurevilly a écrit de l’assassinat considéré comme un des beaux-arts** et on ne connait pas de folie plus grande que celle de l’halluciné Saint Jean de l’Apocalypse. Il y a encore mille autres choses. Bien. Alors qui sont les sains d’esprit?
Cela vaut-il la peine d’être normal? La normalité c’est la médiocrité. Il n’y a pas d’êtres plus normaux ni plus proche de la nature que les chiens, les chevaux, les vaches ou les perroquets? Et, en vérité, lecteur, de quel groupe veux-tu t’approcher le plus, celui des Poe, Hugo, Shakespeare, Goya, qui ont un pied à l’asile, ou celui des normaux heureux, ventrus, tranquilles, roses et rationnels qui crient qu’on leur procure une monture et un frein.
Aujourd’hui j’ai visité comme un temple, la maison des fous. Mon coeur leur a donné un baiser fraternel. Ils m’ont paru les camarades d’un chemin que tous nous ne connaissons pas. On en voyait des tristes, d’une tristesse désolante et tragique; d’allègres et bénévoles; des taciturnes et ascétiques. À travers leurs yeux brillants on voyait comme un fond d’eaux stagnantes, vertes et limoneuses. Ici dort un vaincu; là gesticule un inquiet; sur un banc, pense, un préoccupé; dans les jardins court un persécuté; rigole de manière sarcastique un incroyant; un intrigué fait des tours. Et là-bas, loin de tout bruit, dans un coin, à côté d’un pot d’oeillets rouge en éruption, avec la tête entre les mains décharnées, seul, un jeune aux yeux noirs et tristes pleure avec désolation les larmes les plus amères et mystérieuses que j’ai vu de ma vie.
Alors je sors. Ce fou est jeune et triste et il pleure une profonde douleur en silence!
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Le comte de Lemos
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*Paru dans La Prensa, Lima, le 2 novembre 1915.
** À ma connaissance c’est Thomas de Quincey l’auteur du livre en question. (N.d.T)
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