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15 novembre 2017. Réveil, tôt vers six heures, le bus s'arrête. Il ne redémarrera plus. Ciudad Bolívar c'est quoi le problème ? Cette ville a la pire réputation de tout le Venezuela. Comme-ci une force mystérieuse m'empêchait d'y parvenir... Nous passons quelques heures sur la chaussée, jusqu'à ce qu'un autre bus veuille bien nous emmener, entassés les uns sur les autres, littéralement. Nous arrivons à San Felix, et je ne tiens pas vraiment à tenter une troisième fois ma chance. J'irai à Caracas de nouveau, Gris arrive dans deux jours, je suis curieux de le revoir dans cet ambiance pour moi nauséabonde de « l'aristocratie intellectuelle »... Je file peut-être un mauvais karma, qui sait, mais le sourire m'est revenu. Caroline, ma camarade de voyage, est à deux doigts du pétage de câbles : personne ne nous remboursera ce qu'il manque de trajet bien sûr. De San Felix nous prenons un aller direct pour Caracas, il nous faudra attendre toute la journée au terminal qu'arrive le soir et le bus.
La journée passe entre lecture et écriture. Pas grand chose à dire... Nous partons. Je suis d'abord retranché comme une sardine dans le fond et le coin du bus. Puis une femme arrive et m'oblige à déménager mon barda. Son approche est classique des sifrinos del coño, grimace, langage soutenu, manière de sobrada et injonction à obéir. Ceux qui ont du pognon ont l'habitude d'être obéi au doigt et à l’œil. Je lui signale quand même qu'il y a des façons plus agréables d'aborder un inconnu. Et je lui lâche : « la grimace et votre petit air condescendant c'est gratuit n'est-ce pas ? Je vais vous donner un petit conseil : n'oubliez jamais que nous sommes les plus nombreux... » Elle se brusque, me sort quelques banalités. Son parfum, ses fringues de grandes marques et son sac croco en disent assez long... Sûrement qu'il y a quelques années elle n'aurait pas voyagé dans un bus minable, mêlée au peuple. Les gens de la « haute société », peu nombreux en cette époque, en font des caisses pour s'exprimer, parlent doucement, d'une voix mielleuse - je dois souvent les faire répéter -, vous reprennent et rient jaune chaque fois qu'ils détectent une parole « hors des règles », grimacent et font des gros yeux face au moindre usage d'argot ou de palabras coloquiales. Et comme partout ailleurs on ne les entend parler que de leurs achats, de fringues à la mode ou de leurs vacances à tel ou tel endroit. Et bien sûr un magazine à la main pour se tenir informés des dernières conneries concernant leurs semblables de Miami ou Paris. Ils vivent plus mal que quiconque cette « crise » politique et économique ! Les pauvres...
16 novembre. Une heure du matin, le réveil est amer. Un type me crie à l'oreille. La fièvre, la fatigue m'auront tenu endormi jusqu'au dernier moment. Tout le bus est déjà vide. « Nojoda, tu fais quoi là, grouille-là ! Mamahuevo ! » Le « fonctionnaire » est fringué en noir, l'écusson dit Brigada Especial sur un motif de tête de mort, béret rouge et deux FAL croisés. Je n'étais jamais tombé sur eux mais on m'en avait parlé - surtout, on m'avait mis en garde ! Je suis grillé. Je sors du bus mais je n'ai pas le temps de rejoindre la file pour la fouille que celui qui m'a surpris ensommeillé sur mon siège m'embarque à l'écart. Nous sommes sur la route, l'endroit est mal éclairé au niveau de la patrouille improvisée. Mais on m'emmène bien à l'écart, dans l'obscurité, à la lampe de poche. Ces types n'ont aucun nom sur leurs uniformes. Leur armement est disparate. Je vais pas faire le payaso cette fois - quoique, j'improvise un peu trop... De c'que j'en sais ; il y a trois grandes possibilités, ou trois fins alternatives à cette histoire. La plus grave, je finis mort dans cette brousse. Un arme à la main, des pochettes de piedra - bazuko - dans le froc. Ils ont les gants, les pochettes et les armes non référencés pour ça, j'en suis certain aux vues des connaissances dont je dispose déjà sur eux... Je suis certes étranger, mais s'ils jugent que mon sac, toutes mes affaires, mon matériel, et le fric que j'ai sur moi vaut la peine, ils seront capables de tout. La deuxième possibilité n'est pas très agréable non plus. Sembran, ils sèment ce qu'ils veulent dans mon sac, m'enferment dans leur cartel et me font un procès devant un juge qu'ils ont sous la botte. Ils espéreront ainsi tirer un second profit sur le long terme grâce à cette autre saloperie maudite héritée des romains : je veux parler du droit. Certes ici plus qu'ailleurs il s'agit d'un traquenard pour les cons. Et donc la dernière solution qui pouvait me sourire: je me fais tirer le fric, on me laisse aller avec mon sourire retrouvé...
J'arrive à l'écart après avoir constaté qu'ils ont déjà chargé quelqu'un dans la camionnette - plus tard j'apprendrai qu'il avait un billet de cent dollar sur lui... Le reste de la troupe arrivent rapidement autour de moi. On déballe mon sac entièrement, tout est au sol... J'espère sur le moment que mes objectifs ne soient pas ruinés... Le Pentax lui est sacrément solide, fabriqué pour tenir... Ils tombent sur la thune, un million-deux bolos, c'est pas des masses à cette époque, ils fouillent et fouillent encore, déçus. « T'as foutu où les dollars ? Dis-nous le vite ! » - « Fouillez tout, c'est tout c'que j'ai ! C'est déjà pas mal non ? » - « Elles puent la rage tes affaires, t'es un hippie comeflores ? Mamauevo pourquoi tu marches aussi crade ? Je te crois pas que t'as pas plus de reales, t'as un passeport français, ils sont où les euros ? » - « Pas d'euros, tu vois bien que ando mochilero, cinq jour que j'ai pas vu un lit ou une douche, t'as de la chance que hier j'ai trouvé une rivière sinon tu te serais même pas approché de moi. Jaja » - « Et il se marre le con ! Que pendejo ese apestoso ! » - « El francés va aller preso, ese hippie consume mucha droga ! » - « Que me van a sembrar ? » un autre : « Tu sais comment c'est, hablamos claro combien pour nous ? » - « Vous êtes cinq, trouve un multiple de cinq ! Qu'est-ce j'en sais moi ! » - « Oe j'comprends rien de à c'qu'il raconte - touche pas à la thune toi! qu’il dit au bleu. Mets pas la main d'dans ! -... - Et si on lui fait la totale, qu'il nous prenne un peu au sérieux ? » Il sort son flingue, arme le chien, le spectacle devient morbide : - « C'est pour la plus-value ça ? Bon d'accord j'suis un payaso mais pas un comeflores t'as compris ? » Un autre :« On travaille tous pour quelqu'un, tu travailles avec qui toi pour avoir autant confiance ? Le diable ? » un autre : « El francés no se asusta fácil ! » un autre : « O sera que se hace el loco » le premier : « Esta loco ese mamauevo t'as vu comment il est crade, nojoda j'vais lui filer un desodorante ! » - « Ouais, chourer mes affaires c'est pas vraiment une option pas vrai ? Vous allez vous flinguez pour savoir qui va laver l'sac... Il y a des fois c'est comme-ça, personne va robar un café à un type dans la rue même si c'est l'meilleur des expressos, le risque de se brûler ! » Il range son pistolet : « Ma parole j'comprends rien, il est dingue ce type ! » Si la « procédure » dure encore longtemps le chauffeur va se casser sans moi... Il a déjà crié de loin pour demander si je revenais ou pas et cette troupe agressive l'a envoyé se faire foutre... Le plus vieux : « Francés, quiniento bolos et tu pars sans problème supplémentaire, dis toi que j't'ai à la bonne » - « Estar sucio est un délit plutôt grave... » - « Arrête l'humour et parle : tu veux faire des ennuis ? » - « Nan, j'me casse, j'ai de la fièvre et je suis fatigué ! » - « Casse toi alors ! » Ils sortent 500 000 bolos. « Grouille, casse-toi maldito apestoso ! » Je suis presque au bus : « Les entrailles de ce monde sont emplis de gaz et de feu jaja » - « Vete maldito payaso apestoso ! » Épisode critique…
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