CHRONIQUES DES NEUF VICTIMES DE LA REPRESSION MILITAIRE À AYACUCHO LE 15 DÉCEMBRE 2022
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Source: Journal La Republica
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Un collégien de 15 ans. Un étudiant en Mécanique Automobile de Senati. Un étudiant en Administration dans un institut privé. Trois conducteurs des transports publiques. Un travailleur du bâtiment. Un jeune travailleur d’une entreprise privé. Un jeune-homme d’une communauté chrétienne. Ils sont morts victimes de tirs des militaires.
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Edgar Wilfredo Prado Arango
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-Fais attention, ne sors pas, il m’a dit, ils sont en train de tirer!
Ç’a été le dernier appel reçu par Shelya Prado Cisneros (18 ans) de son père, en ce jour fatidique du 15 décembre. Alors, à cinq heures de l’après-midi, les militaires étaient déjà sortis de l’aéroport pour occuper les rues environnantes. Beaucoup de jeunes couraient, au milieu des balles qui sifflaient.
Un militaire s’est posté à un coin de rue et plusieurs voisins l’ont vu tirer directement au torse. Edgar Wilfredo Prado Arango (51 años), le père de Sheyla, vivait à moins d’un paté de maison de là et il a vu un jeune qui tombait blessé. Il a tenté de le secourir. Un témoin l’a vu sortir avec un morceau de tôle, avec la conviction qu’ils ne tiraient qu’avec des munitions remplies de grenaille. Erreur. Une balle l’a atteint dans le dos pendant qu’il tentait de secourir un inconnu.
Il ne participait pas à la manifestation. C’était un père qui se dédiait à son travail de conducteur. Il a voulu aider quelqu’un et il est mort abattu devant chez lui.
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Jhon Mendoza Huaancca
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-Avec lui j’ai mangé le jour du 15 décembre, à deux heures de l’après-midi. On a parlé et il m’a dit: je vais revenir.
Jhovana est la grande soeur de Jhon Mendoza Huarancca (34 ans). Ils ont mangé ensemble. Trois heures plus tard elle a reçu un appel avec la tragique nouvelle. Elle s’est précipitée à l’hôpital. On lui a dit qu’il n’était pas là. Elle a insisté. Elle est entrée. Elle a cherché et il était là, dans une salle, son corps: « Non identifié ».
À Jhovana on lui a rapporté que son frère, vers cinq heures et demi, quand les tirs ont commencé, il s’est jeté dans un fossé. Un militaire s’est approché, l’a vu et a tiré sans avertissement.
Jhon Mendoza Huarancca gérait avec Jhovana un petite entreprise de transport. Avec ce commerce ils s’occupaient de leurs deux frères cadets ainsi que de leur mère, malade d’un cancer en phase terminale. Tout ça avant le tir au thorax qui a mis fin à sa vie.
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Leonardo Hancco Chacca
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-Il y a une vidéo où on le voit aidant des blessés.
David Hancco a pris connaissance de la mort de son frère à travers les réseaux sociaux. Le nom de Leonardo Hancco Chacca (32 ans) circulait la nuit même du 15 décembre, après cette journée terrifiante qu’a vécue Ayacucho.
Leonardo était sorti à cinq heures du matin, il participait à un piquet de grève. Il avait dit au revoir à son épouse Ruth Barcena. L’après-midi il a reçu une balle aux alentours de l’aéroport. Il a été transféré à l’hôpital régional. Il a subi une intervention chirurgicale. Il s’est battu, mais il a perdu la vie tôt le matin du 17 décembre.
Originaire de Espinar, Cusco, il s’était installé à Ayacucho avec son épouse. Il a dédié sa vie à son travail de conducteur de bus, il couvrait la route de Cangallo à Huancapi. Il laisse une fille de sept ans.
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Raúl García Gallo
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-J’y vais, je reviens.
Sept heures du matin. Jhanet Vianca Román Pareja a reçu ce court message de son époux, Raúl García Gallo (35 ans). Il se rendait à un piquet de grève lors de la journée de mobilisation à Ayacucho, contre le Congrès et la présidente Dina Boluarte.
Elle, elle est restée dans sa maison en bauge, dans le quartier populaire Palacios. À cinq heures de l’après-midi elle a reçu cet appel: « Ils ont tiré sur Rául ».
Elle s’est précipitée à l’hôpital et le personnel de santé lui a directement confirmé la tragédie: « Madame, vous devez être forte ». Ils lui ont expliqué qu’ils n’ont rien pu faire. Un balle est entrée par l’estomac et est ressortie par la ceinture.
Raúl García Gallo travaillait dans le bâtiment. Il avait avec Jhanet trois fils, aujourd’hui orphelins de leur père, de 14, 11 et 9 ans. Il avait un autre fils plus âgé qui, ironie de la vie, avait servi dans l’Armée. La même institution qui a mis un terme à la vie de son père.
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José Luis Aguilar Yucra
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-Va au cimetière, on dirait que c’est lui, ton fils.
Edith Aguila Yucra a reçu un appel dans la soirée, quand on savait déjà qu’il y avait des morts et des blessés. Elle vivait pas loin. À trois rues de là. Elle est sortie en trombe. Quand elle est arrivée, l’ambulance avait déjà récupéré le corps de son fils.
José Luis Aguila Yucra avait 20 ans et une fille de deux ans. Ce jour-là il était sorti pour travailler. Lors de son retour, en soirée, il a emprunté le chemin de toujours et il s’est retrouvé au milieu d’une fusillade. Des témoins l’ont vu qui penchait la tête à un coin de rue quand un projectile l’a atteint à la tête le laissant au sol, inerte.
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Luis Miguel Urbano Sacsara
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-Je sors, je dois aller au travail. Après on a le championnat, j’aurais pas l’temps.
Vilma Sacsara a reçu ce dernier message de son fils, Luis Miguel Urbano Sacsara (22 ans), une fois sorti de chez lui, à deux patés de maisons du Cimetière. « Fais très attention mon fils, c’est très dangereux », elle lui a répondu.
Luis Miguel avait 22 ans. Il étudiait l’Administration à l’institut privé CESDE. Il est sorti de son domicile à trois heures et demi de l’après-midi.
Quatre heures plus tard, vers sept heures du soir, Vilma a reçu un appel en provenance de l’hôpital. « Vous êtes madame la mèe de Luis Miguel Urbano Sacsara? ». Il était décédé avec un impact de balle.
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Clemer Fabricio Rojas García
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-Monsieur, le gamin il a pris une balle, ils l’ont emmené!
Reider Rojas Jáuregui était inquiet à cause de la fusillade qui résonnait dans la ville. Son fils, Clemer Fabricio Rojas García (23 ans), avait accompagné jusqu’à midi sa mère, Nilda García, au marché Magdalena. Il lui a dit que la marche avait été pacifique et que les personnes maintenant s’en allaient.
Mais ensuite on a entendu des coups de feu. À quatre heures de l’après-midi, Reider Rojas décide d’appeler son fils. Une autre voix lui dit qu’on l’a emmené à l’hôpital. Originaire de Quinoa, Clemer Rojas étudiait la Mécanique Automobile à Senati. Durant un an il a servi dans l’Armée.
Après l’appel amer, père et mère se sont précipités à l’hôpital régional et ont identifié le corps sans vie de Clemer, qui était l’ainé de deux enfants.
Reider et Nilda veulent se remettre de la perte inattendue de leur fils ainé. Le second pas sera la quête de justice. Nilda, sa mère, a hérité en plus d’une mission: Défendre l’honneur de son fils, qu’un certain secteur politique et médiatique a voulu étiqueté comme violent.
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Josué Sañudo Quispe
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L’après-midi pluvieuse du 17 décembre, une foule de personnes liées aux congrégations religieuses est arrivée au cimetière général d’Ayacucho. Une banderole immense annonçait alors le nom d’une autre des neuf victimes de la répression militaire: Josué Sañudo Quispe (31 ans).
Avec rage et indignation, le père de Josué, don Germán Sañudo, s’est excusé par téléphone de ne pas pouvoir donner un témoignage de son fils. Il a néanmoins donné une bonne raison à cela: la stigmatisation d’une société mal informée qui juge, sans plus de réflexion, les victimes de la violence.
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Cristopher
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-Allô, fiston, est-ce que ça va?
-Vous êtes le père du gamin?
-Oui, qu’est-ce qu’il s’est passé?
-Votre fils est à l’hôpital.
Raúl Ramos Loayza était à Quinoa, à une heure d’Ayacucho, quand il a passé cet appel à son fils, le 16 décembre, un jour après la fusillade des militaires.
Mais la voix du médecin et la nouvelle qu’il était à l’hôpital l’a surpris et il a immédiatement appelé son autre fille pour qu’elle aille au plus vite à l’hôpital.
Le jour de la mobilisation, le garçon avait dit à sa mère, Hilaria Aime, qu’il allait au cimetière pour gagner un peu d’argent. Son travail consistait à nettoyer les tombes et arroser les fleurs.
Le cimetière se trouve non loin de l’aéroport, où les militaires avaient pris position et ils réprimaient en tirant sur les groupes qu’ils considéraient comme partie prenante de la grève.
C’est alors que le garçon s’est retrouvé aux abords du cimetière et il a reçu une balle dans le dos. Il s’appelait Cristopher. Il avait seulement 15 ans.
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