Brévèmes 40 à 58
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40/ Ton créateur te maudira, Et c’est la peur de l’impure au sujet de l’époque, Que ton épousée éprouvera à ton sujet, Sur tes remparts, Babylone, j’ai armé tes sentinelles, de jour et de nuit, jamais ils ne se tairont, Vous qui vous souvenez plus du frère ni de la soeur, pas de rappel pour vous.
41/ Et la légende disait ceci: l’unique erreur fut qu’un singe devint trop intelligent, l’ange ne s’agenouilla pas et fut puni. Ensuite vint le temps de lui donner raison quand son erreur fut prouvée: son orgueil. Les oiseaux avaient disparu, les loups, les ours, les baleines, les requins. Mais qu’avaient dit-il dit, lui le plus sage parmi les anges de l’Eternel? Probablement quelque chose de maladroit…
42/ Passez, passez, passez par les multiples mortes, Frayeurs par le chemin de mon peuple Nivelez, nivelez, nivelez la barricade, ôtes-leurs les balles Abaissez les ponts pour mes peuples Voici devant elle ta récompense est devant elle ton salaire On l’appellera: « le peuple frère » Quant à toi on te dira: « Perdu, usurpateur, blasphémateur, malade et fou » « Village peu étudié »…
43/ romantiser consiste à « tout embrasser du regard et à s’élever infiniment au-dessus du conditionné, et même au-dessus de l’art, de la vertu ou de la génialité propres » « A le sens de la poésie […] celui qui la considère comme un individu. » « N’y a-t-il pas des individus qui contiennent en eux des systèmes entiers d’individus? » Friedrich Schlegel
44/ Les prédictions ne sont rien. Prévoir, anticiper, se tromper, élucider mais se tromper encore et encore. Voilà bien le chemin. Je ne crois pas en cet Alexandrisme universitaire de l’époque. Voilà pourquoi la solitude me guette. J’ai assez fait pleurer les miens. Décevoir et se voir déçu. C’est ainsi qu’on dit, la vie n’est qu’une sombre maladie.
45/ Nous faisons partie d’une communauté mais cette communauté n’est qu’une branche d’une communauté bien plus grande encore et plus ancienne. D’ère en ère nous venons, nous les hérétiques, nous les hétérodoxes, nous les sombres, nous les ennemis du pouvoir. Nous les faiseurs d’éphémérides, nous les faiseurs d’éphémèrités passagères. Nous les faiseurs d’afidélité consentie. Nous les faiseurs de passés qu’on dirait alternatifs ou fictionnels quand ils ne sont qu’absents et réécris par les puissants.
46/ “Le récit est « traductible », pas le poème. Rien sur le rythme. Tout se passe comme si, au-delà de la phrase, le discours n’avait pas de signifiants, pas de langage. Uniquement une grammaire narrative d’actions, de personnages, de fonctions, de rapports au narrateur, de types de narrateur. Dans les récits, Todorov ne s’intéresse qu’à la fiction. C’est la narratologie.” Henri Meschonnic, Critique du rythme
47/ Maintenant j’ouvre les portes en moi du mauvais dieu, du roi sans royaume, du prince sans principauté, de l’hôtel sans hôtesse, sans gérant. La parole n’est pas un cri, la parole n’est pas un bruit, la parole est peut-être déjà musique, la parole est peut-être déjà présente avant le verbe, la parole existait avant le premier homme. Énigmatique pensée.
48/ Qu’un triste chien m’a mordu un jour et je lui suis demeuré fidèle. Je ne me souvenais plus de son nom mais de ses crocs, de ses yeux, de sa voix. Et je suis demeuré fidèle à sa morsure. Il était là, je sais qu’il était là.
49/ Demain ne vient jamais. Car à peine est-il ici que la mort vient le tuer. La brillance de demain tient au fait qu’il ne brille pas. Sa patience est infinie. Demain est un dieu auquel peu d’humains croient. Demain est une mathématique infinitésimale. C'est un concept vacant et maudit.
50/ Que vous dire de plus? Je ne suis ni écrivain ni véritablement bon à quelque chose d’autre que tisser. Je suis tisseur. Je sais tisser. Voilà mon métier. Le nœud nietzschéen ou le nœud péruvien servant de pont de Turin à Huamanga. Si Dieu n’est pas mort, je trouverai le moyen de tuer à nouveau cette idée - celle de Dieu et son idée - qui s’est prise dans la toile des tréfonds de notre cerveau pour y tendre un piège. Dieu n’est pas utile. Il est. Et nous nous débarrasserons de lui.
51/ L’aphorisme n’a pas tué Jaurès mais la lettre, le journal, la presse, la vie des fous, leurs armes, leurs mots, leurs tartufferies. Et quoi? Je me suis fait moi aussi lapider de pierres injustes. J’ai survécu mais à quoi bon? Je dois repartir à la guerre, je dois finir aux ordres de mon âme malade.
52/ L’histoire voulut que nous naissions à la fin des temps tranquilles. Enfant quand il pleuvait en juin nous pensions: Misère nous n’irons pas jouer dehors. Aujourd’hui nous pleurons de joie. Triste époque.
53/ Mon luciférisme n’est qu’un animalisme chrétien hérétique. La bête est d’abord celle qui sait sentir l’âme. Les chiens obéissent à ce qu’ils connaissent. Leur habitus est plus parfait et moins capitalistique que celui de l’humain. Le chien est né de la Cité mais l’Etat est né des chiens. Que direz-vous dire? Que je mens, assurément. Et c’est vrai.
54/ Le sacrifice est sotériologique dit-on, mais on ne dit jamais que la sotériologie est un sacrifice des peuples. Avant de trouver le sommeil je me suis posé la question: le front n’est-il qu’un premier et dernier jour? Non. Voilà qui est certain. La fin n’existe pas. Ni pour la mémoire, ni pour la vie, ni pour la mort, ni pour l’Histoire.
55/ Et les enfants jouaient sans se préoccuper du bruit des balles. Qu’une sorcellerie étrange régnait ici. Les chiens savaient mais pas l’enfance. Où était-ce l’association des balles et des pétards. Ma confusion est celle d’une ampoule qui se brise. Servir ou tuer? Je ne sais que dire de plus…
56/ “Le Héros saisit la petit[e] Fable qui avait failli tomber. Le panache du casque d’Éros flottait dans les airs. - Jette ton épée, cria Fable, et réveille ton amante! Éros laissa tomber le glaive, vola vers la Princesse et baisa ses douces lèvres d’un baiser brûlant. Elle ouvrit ses grands yeux sombres, reconnut son bien-aimé: un long baiser scella l’union éternelle.” Novalis, Heinrich von Ofterdingen, Romantiques allemands I
57/ Que rien ne serve ici aux développements du fascisme larvé en lequel nous vivons. Para-fascistes et souverainistes de pacotilles se croient envahis par des épaves. Mais que ce monde est triste. Je dois bien le dire: Je suis un être mélancolique. Un poing serré, j'avance dans la rue la tête courbée et toujours pensive. Le pas lent et maladroit.
58/ Comment vont-ils le prendre? Suis-je vraiment ce que je suis. Si je ne suis rien alors ce rien est déjà beaucoup trop. Je voudrais n’être rien. Mais je suis. Et elles sont. Ils sont. Nous sommes. Les flics de la pensée voudraient nous séparer les unes des uns des autres. Nous savons que c’est un piège. Mais le piège s’est refermé sur nos chevilles. Et nos chaînes bougent sans se défaire.
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Brévèmes de 40 à 58