Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

401 Billets

0 Édition

Billet de blog 22 janvier 2023

Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

Chroniques d'un Soleil Vert (2017 - 2018) - 2/??

Edgardo s'offusque de la passion pour la guerre des yanomami, prie le Seigneur pour qu'il leur envoie un prédicateur assez fort. Silencieux je me souviens les vœux impies de Pierre Clastres : « Mille ans de guerres et de fêtes pour les yanomami » (Cf Le Dernier Cercle).

Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

17 août 2017. Ma chambre est au grand air. Je reçois la nuit la visite d'une foule de bichos.  Les araignées sont particulièrement nombreuses. Celles qui s'obstinent à pénétrer ma moustiquaire connaîtront une fin tragique. Les autres sont libres de passer. De nombreuses fourmis me grimpent dessus la nuit, leur espèce n'est pas agressive, elles ne me blessent jamais, mieux, elles s'occupent de faire le ménage. Les cadavres d'araignées intrépides sont emportés à toute vitesse par mes « amies ». Je reçois la visite de quelques souris aussi, particulièrement curieuses. Ces dernières s'attirent les foudres d’Edgardo [Un missionnaire évangéliste qui m’accueille avec sa femme chez eux] chaque matin lorsqu'il constate les menus dégâts. Cette nuit elles grignotèrent le tube de la cuisinière. Les problèmes s'accumulent. La pompe qui puise l'eau au fond du puits ne fonctionne plus. Aussi dans le trou on découvre la dépouille d'un crapaud. Il faut l'extraire avant qu'il ne pourrisse, et avec lui toute notre eau. Mon missionnaire d'ordinaire très calme est maintenant très nerveux. Je m'occupe de ce crapaud pour lui. Un bout de grillage, deux cordelettes, je le remonte facilement. La journée passe en petits travaux. De temps à autre un avion militaire nous survole. 

Quelques mots sur Edgardo. Il ne porte aucun signe ostensible de sa foi. La simplicité est de rigueur. Au quotidien je l'entends discuter avec les enfants du quartier et leurs parents mais sans jamais verser dans un catéchisme prosélyte. Il ne cite jamais « son livre » ni les prophètes, et se contente d'inculper des valeurs sommes toutes très générales. S'il doit officier comme prédicateur il prend mille précautions afin de baliser correctement, de circonscrire le temps dédié à son « Seigneur », à la prière et à l'oraison. Je devine chez lui la crainte d'abuser trop humainement du divin. Crainte légitime ? Probablement.

18 août. J'oublie Tobi, mon nouveau compagnon nocturne, un autre surveillant. Ce petit chien amical appartenait au voisin d'en face. La maison est aujourd'hui vide, celui qui l'occupait en couple avec une femme est mort. On lui vola sa moto mais on ne le laissa pas continuer sa vie. La femme a pris les affaires qu'elle pouvait emporter et a mis les voiles, laissant Tobi tout seul qui n'a pas tardé à se présenter chez Aida et Edgardo affamé. Les missionnaires qui ont beaucoup à faire avec les Hommes ne témoignent que peu d'intérêt pour les animaux en général. La Genèse ne dit-elle pas que les humains en disposeront à leur guise ? Mais Tobi est bien traité, il est de la (sainte) famille.

Un professeur retraité, taxiste à ses heures, me conduit sur sa moto vers le centre-ville. Il ne manque pas de critiques pour le peuple vénézuélien qui selon lui s'accommode trop facilement de l'autoritarisme du gouvernement. « Ici vois-tu, peu de personnes consultent internet régulièrement. C'est rare que quelqu'un ait un accès à domicile alors ce qu'il se passe dans le nord ou à la capitale les gens l'ignorent... Sais-tu que l'Assemblée Nationale a été dissoute aujourd'hui ? [je l’ignorais] Et bien ici tu ne verras pas une personne sur dix qui s'en préoccupe, non pas qu'elles soient maduristes, mais on vit dans l'isolement. » Je le questionne au sujet de la MUD (l'opposition). « L'ambition du pouvoir la caractérise, si je devais résumer, mais au moins cette assemblée nationale fut élue par le peuple, lors d’élections un tant soit peu légitimes [en 2015].  Les élections qu'on attend pour les gouverneurs des provinces sont une mascarade ne servant qu'à donner le change à l'internationale. En ce moment c'est le ribazón [période de l'année durant laquelle le poisson abonde dans le fleuve Orénoque], et les CLAP vont arriver [l’aide alimentaire, il faut tout de même payer pour son panier-carton et le prix varie d'un endroit à l’autre], les gens se tiennent à carreau mais tu verras dans un mois quand le prix du poisson aura grimpé, alors les gens auront l'estomac vide, les gamins seront tristes, des révoltes naissent comme ça... ».

Plus tard je dois retrouver Marvin Borges, Penawä de son nom yanomami. Il est né dans une communauté méridionale, au sud, dans la sierra Parima qui s'étend entre le Venezuela et le Brésil. D'environ 20 ans, lui-même ne sachant pas bien, il se rappelle son enfance au shabono [Le auvent, traditionnelle demeure des communautés yanomami] à une époque où les missionnaires étaient nombreux dans sa zone. Nuevas tribus une organisation de missionnaires issue des États-Unis est un cas emblématique. Elle fut chassée manu militari par le gouvernement chaviste aux alentours de 2005. Accusée notamment d'espionnage pour le compte des nord-américains, d'extraction illégale d'or, de « transculturation » des indiens, la mission dut évacuer. Marvin est chrétien, toute sa communauté de Parima ne l'est pas. Il m'assure que les missionnaires ne faisaient pas travailler les indiens dans les mines, et qu'ils n'étaient pas des espions. Je le crois facilement. Reste la bonne parole, celle des évangiles... mais ce dont on accusait la mission par le terme de « transculturation » n'était pas tant d'apporter la doctrine du péché à des peuples qui l'ignorent que d'insinuer dans le cœur des natifs l'admiration pour l'Oncle Sam. Chavisme et christianisme font bon ménage par ailleurs. Mais il n'est pas question ici de mission catholique, peut-être l'aurez-vous deviné. 

Marvin donc, son nom chrétien est important à ses yeux, est d'une couleur de peau plutôt claire pour un « indien », il n'est guère de haute taille, dans les 1m55. Ces deux traits sont caractéristiques des yanomami encore que la  peau s'éclaircit à mesure que les communautés se font plus centrales (municipalité de l'Alto Orinoco sur les cartes de l’État). Dans les rues de Puerto Ayacucho en prenant en compte ces deux traits distinctifs on arrive à identifier la plupart d'entre eux de prime abord. Pour les quelques vingt autres ethnies, c'est plus compliqué... (métissages à part).

Marvin m'explique qu'il a étudié jusqu'à l'âge d'environ 13 ans dans la jungle au sein d’une école yanomami calquée sur celles des missions et certainement impulsée par l'une d'elles. Les classes se donnaient en yanomami, les professeurs étaient yanomami. « Les missionnaires apportaient la Bonne Nouvelle mais avec eux l'éducation, des médicaments, ils travaillaient aux infrastructures comme les écoles, les dispensaires, les cliniques et évacuaient par avion les blessés trop graves, principalement ceux mordus par les serpents ». On discute l'après midi, il est accueilli chez Aida [missionnaire chrétienne et épouse d’Edgardo] et Edgardo qui le connaissaient déjà. « Par exemple au shabono (le auvent), on gardait nos parures, nos bijoux, les arcs, tous ce que tu veux, on ne dérangeait pas nos frères chrétiens, et du côté des yanomami non chrétiens bien sûr, certains n'aimaient pas trop entendre parler de religion étrangère, mais même si la plupart n'étaient pas chrétiens, pour l'aide logistique, tout le monde tolérait les missionnaires. Pour te dire certains d’entre eux parlaient ma langue aussi bien que moi. J'étais plutôt jeune mais si tu demandes à ma grande sœur elle pourra mieux te dire ». Il sort son téléphone portable tactile pour me montrer sa frangine en photo. Drôle de transition. Je m'abstiens de vous décrire les parures, modifications corporelles, teintures, tonsures, cicatrices, traits et physiques des yanomami. J'ai vu des centaines de photos et lu des descriptions bien plus belles que celle que je pourrais vous livrer. Je vous laisse aller chercher... J'attends pour ma part toujours d'entrer dans un shabono mais voici le problème auquel se confronte Marvin - ou plutôt Penawä cette fois. Un seul avion militaire atterrit dans la Sierra Parima, manque de chance la zone est occupée par une communauté hostile à celle de Penawä. Il explique pour Edgardo et moi : « Si je débarque là-bas je suis mort, je me fais flécher. » Edgardo ne comprend pas. « Flécher ? Comment-ça ? Ce ne sont pas des yanomami ? » - « Bien sûr que si, c'est ce que je te dis, une communauté ennemie. S’ils me voient ils me reconnaîtront, même fringué comme-ça... » Edgardo est abasourdi. Il l'interroge : « Et à l'époque des Nuevas tribus, c'était aussi la guerre ? » - « C'était la paix, seules quelques communautés s'étaient éloignées et se montraient occasionnellement hostiles envers celles qui collaboraient avec les missionnaires » - « Et ailleurs ? Sur l'Alto Orinoco, et à l'intérieur, les yanomami ne vivent pas en paix ? » Marvin fait signe que non. « Plus de prédicateur ? » - « Aucun » - « Ay Chavez, maldito régimen comunistoïda ».

Les communautés comptent de nombreux morts pour cause de paludisme, dengue, malaria, ainsi que d’autres maladies transmises sexuellement notamment par les bûcherons illégaux ou même les fameux Garimpeiros brésiliens, ainsi que l’armée vénézuélienne ou la guerrilla  « colombienne » de l’ELN… Notre ami « indien » et « chrétien » de Puerto Ayacucho est préoccupé par le sort qui attend sa tribu. Il s'est inscrit à la faculté de médecine, il a assurément les moyens intellectuels pour réussir mais financièrement c'est un véritable parcours du combattant. Ne serait-ce que la toile pour la blouse et le pantalon représente une petite fortune. Marvin raconte « j'ai souvent pensé à abandonner, car je suis seul ici, je n'ai aucune famille. Il y a bien des yanomami mais personne de ma parenté. C'est une galère de tous les jours pour se loger, se nourrir, se laver, se vêtir. Très dure cette vie à la ville [Penawä est toujours souriant, les traits radieux], mais j'y suis depuis sept ans, si je retourne dans ma communauté sans diplôme, sans rien qui ait valu la peine de partir si longtemps, qu'est-ce que je vais y faire ? C'est pour ça que je veux étudier la médecine, ou au moins l'infirmerie. Aujourd'hui je suis décidé, mais trois fois j'ai tenté de prendre l'avion pour rentrer chez moi. Deux fois il était complet, la dernière fois les militaires m'ont dit qu'ils ne me débarqueraient qu'à cet endroit où je ne peux pas y mettre les pieds ! ». Edgardo s'offusque de la passion pour la guerre des yanomami, prie le Seigneur pour qu'il leur envoie un prédicateur assez fort. Silencieux je me souviens les vœux impies de Pierre Clastres : « Mille ans de guerres et de fêtes pour les yanomami » (Cf Le Dernier Cercle). Bien que la « guerre » soit chez les yanomami de faible intensité elle révulse la chrétienté qui ne peut s'abstenir d'y voir l’œuvre des ténèbres. Je me passe ici de discuter l'anthropologie politique des chrétiens, mythifiée à l'instar de celle des indiens – à l'instar de celle de quiconque. Je me borne à signaler que je ne souscris aucunement à cet universalisme pacifique bien que fort charitable. « Mille ans de guerres et mille ans de fêtes (et donc mille ans de drogues) pour vous mes frères, Amen ». Je vous laisse avec quelques références pour celles et ceux qui voudraient plus amplement interroger la question.

.

Sur les sociétés forestières en général :

-Marshall Salhins: Âge de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives. Traduit en français. (Préface de Pierre Clastres)

-Pierre Clastres: La société contre l’État, et Le Grand Parler : mythes et chants sacrés des Indiens Guarani ainsi que Recherches d'Anthropologie politique (contient Archéologie de la violence : la guerre dans la société primitive.), ou encore Chronique des indiens Guayaki 

-Hélène Clastres La Terre sans Mal.

.

Sur les yanomami spécifiquement :

-Jacques Lizot Les cercles de Feu : faits et dits des Yanomami et Les Yanomami centraux.

Voilà pour ce que j'ai pu lire, en partie, lire en français (parfois il y a longtemps) et jugé à mes frais intéressant. Ça date un peu, mais ce sont des travaux de qualité. Je recommande pas la lecture de ce pleutre et pervers de Napoléon Chagnon par contre, et en particulier son livre The fierce people… sur les yanomami.

.

Amitiés.

.

.

*

* * *

*

Le fichier pdf:

chroniques-dun-soleil-vert-extraits-2 (pdf, 80.5 kB)

.

.


Illustration 2
Quel horizon © Salha

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.