Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

405 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 janvier 2023

Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

Chroniques d'un Soleil Vert (2017 - 2018) - 3/??

Les files sur plusieurs cuadras de véhicules attendant leur tour à la pompe sont impressionnantes. Mais toutes ces épaves qui stationnent ne rempliront pas à coup sûr leur réservoir - pas une goutte pour « les fraudeurs » sans sympathie avec la Guardia, le lynchage est gratuit, comme les médicaments pour les connectés au pouvoir - los enchufados.

Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

22 septembre 2017. Comme tous les jours, avant d'arriver à la choza azul, je m'arrête chez Doña Maria pour un café avec panela. Elle discute avec un voisin au sujet des CLAP, l'aide alimentaire, la corruption organisée autour : « Ils voulaient de nouveau nous la facturer 10 500 bolivars esta caja, soit 2000 bolos de plus qu'ailleurs ! Et on est dans un quartier humilde... » - « C'est ça señora, un quartier de pauvres pour le dire autrement ! Mais ils croient peut-être que pour être indigenas on va se laisser entuber plus facilement ! Qu'ils essaient à nouveau de nous voler, et c'est le fonctionnaire qui finira pendu à un arbre la prochaine fois qu'on le verra ! » - « Bah et la chica de l'institution me raconte qu'elle nous facture 2000 de plus ici à cause du transport qui demande 100 000 bolos, elle ose me dire ça. On est 370 familles dans ce quartier. Ils se mettent dans les poches 740 000 bolivars, il est où ce camion si coûteux ? » - « Parce qu'elle a cru que tu savais pas compter Doña Maria, pour ça qu'elle t'a dit ça, mais qu'elle essaie encore de nous la mettre à l'envers et nous on va l'attendre avec des machettes et des arcs ! » C'est ça mes amis ! Sortez les machettes et les arcs, dormez sur des planches, brûlez du caoutchouc, couchez avec la mapanare [la Bothrops atrox, le serpent Fer de Lance, il y a ici polysémie aussi…] dehors, enivrez-vous des étoiles et des flammes ! Nous ne serons pas plus riches demain, ça non... la peur ne change pas ainsi volontiers de camp mes amis.

Nous embarquons avec Fredi pour une ballade en forêt, al monte jusqu'à l’arroyo alimenté par les nombreuses pluies de cette fin d'hiver... Nous zigzaguons pas mal, nous nous perdons quelques fois, retrouvons la piste et la suivons rigoureusement. Virée en planeur [hommage aux deux chiens], promenade en forêt, quel vertige ! Pas vraiment bon, la perdition. Nous plaisantons tout le chemin : « Je connais la mapanare qui habite par ici, elle s'appelle Rosalinda et elle apprécie qu'on lui dise qu'elle est belle, si tu ne lui dis pas Oe mi linda voy pasando elle t'attaque à coup-sûr, fais gaffe Búho » ! - « La dernière fois que je suis venu dans ce coin Franchua je la tenais par la main la mapanare ! » - « Tu la tenais par la main pendant qu'elle te tenait par la queue ma sale bête ! » 36 shots lors de cette seule après-midi dévorés par la jungle, comidos por el monte. 

Nous arrivons à notre bassin d'eau douce et transparente, bordé de papillons, de lézards, de moustiques. Il est haut l’arroyo aujourd'hui. De quoi piquer quelques plongeons. Búho arbore un tatouage de hibou dans le dos entre les deux omoplates, d'où ce surnom plutôt raccord avec sa personnalité. 

Le retour n'est pas une partie de plaisir. Nous nous égarons à plusieurs reprise. Mon ami dont l'esprit plane tout là-haut avec les aigles ne m'aide pas beaucoup. La meilleure méthode est simple. Aller de piste en piste. Marcher sur des sentiers connus jusqu'à d'autres sentiers connus aussi. Ne jamais s'aventurer à l'aveugle. Savoir que l'orientation est pénible quand la visibilité est réduite. Prendre rapidement conscience d'une fausse route empruntée. Si perdu, revenir toujours à un lieu connu et retenter ainsi sa chance de parvenir jusqu'à un autre lieu connu.  Quelques kilomètres peuvent suffire à s’égarer, même moins. 

La soirée me vaudra des réprimandes de la part de la señora madre de Fredi. Il ne vole pas très haut le gaillard une cargaison de rhum dans le gosier ! Jorge el cafetero me commentera : « Ouais ce matin Búho était pâle comme un clown et il suait qu'on sentait le rhum jusque là ! » Un autre [Walter Benjamin, en vérité] a dit on peut mettre dans son lit des livres et des putains à quoi j’ajoute: et des bouteilles.

Durant cette nuit à la dérive j'apprends que le vendeur de la Bodega, à côté del estadio béisbol, travaillait pour la Odebrecht sur le projet d'un troisième pont passant par dessus l'Orénoque, plus en aval, en Oriente. Dans la sécurité du personnel, qu'il était. Pour les histoires impliquant l'entreprise que l'on sait, le projet fut abandonné. L'ami a immigré ici en Amazonas et donne dorénavant dans la vente. Aucune chance qu'on ne construise de sitôt un pont pour traverser l'Orinoco et encore moins ici dans cette région. Depuis Puerto Páez, chalana na’ más !

23 septembre. En plus de m'informer à la choza azul de l'état de mon camarade de beuverie, j'y récupère mon ami Marvin. Nous révisons un peu le yanomami. Parlons surtout de sa première semaine à l'université. Unefa. La structure pédagogique tenue par des militaires ressemble à un camp disciplinaire. On leur donne des ordres à tout bout de champs. Ils doivent se ranger sans cesse comme des oignons, comme chiens d’cagnard, tenir la leçon assis sur l’asphalte brûlante. Ceux qui n'ont pas l'abnégation nécessaire pour se tondre le crâne sont invités à quitter les rangs. Ceux qui n'ont pas les chaussures noires, ou la volonté d'obéir au doigt et à l’œil sont priés de déguerpir. Marvin est pris à parti devant tout le monde. « Ici tu n'arrives pas avec du gel dans les cheveux, on est pas en discothèque chamo. Va t'enlever ça et reviens ! » Du plomb dans la tête, je ne sais pas qui en a le plus. C'est vrai qu'il est coquet cet indien. Les yanomami du fait de leur petite taille arrivent en ville avec un « désavantage » certain quand il s'agit d'aller conquérir la gente féminine. Mais que veulent-ils ? N'est pas marié à la jungle qui veut non plus. 

L'après-midi passe en petits travaux. Le soir vers dix-huit heures je me rends à la choza azul puis sur la colline avec Fredi et un autre pana. On ne voit pas beaucoup de voitures circuler. L'essence bien qu'à bas prix est rationnée par l'armée. Les files sur plusieurs cuadras de véhicules attendant leur tour à la pompe sont impressionnantes. Mais toutes ces épaves qui stationnent ne rempliront pas à coup sûr leur réservoir - pas une goutte pour « les fraudeurs » sans sympathie avec la Guardia, le lynchage est gratuit, comme les médicaments pour les connectés au pouvoir - los enchufados. Souvent un bus passe vide devant la foule nombreuse qui enrage alors mais le chauffeur souriant lui lâche un : « no hay gasolina ! ». L'essence pour la majeure partie est siphonnée au profit de la Colombie. « Il faudrait hausser dix fois son prix ici » disent certains pour qu'il soit au niveau de celui de l'essence colombienne. La gasolina est depuis longtemps l'objet d'une contrebande effrénée. L'Orénoque est une frontière poreuse, très poreuse. Les gens confrontés à ce problème du transport en deviennent nerveux. S'organisent pour limiter les allers et venues, ceux qui faisaient le taxi il y a peu préfèrent dorénavant garder leur essence pour une course plus rentable ou une quelconque urgence personnelle. Aujourd'hui qu'une tentative de régulation chaotique des prix intervient, de nombreux biens de consommation ont vu leur rareté augmenter. Le sucre et le café en poudre sont parmi les cas les plus notoires puisque leur disparition des échoppes a mis tout le monde un peu plus nerveux encore. On trouve évidemment du café déjà préparé servi au gobelet dans la rue, un peu partout - vente à la sauvette. Le sombre breuvage moins bien assombri, sucré d'une quelconque façon, souvent à la panela, a vu ses tarifs augmenter et sa qualité baisser en ces jours d'interventions dites « régulatrices ». Les voitures croisent l'intérêt des cafetières : travailler aux bonnes heures ainsi qu'aux bons endroits et à bon prix, s'économiser tout le reste.

.

.

*

* * *

*

Le fichier pdf:

chroniques-dun-soleil-vert-extraits-3-1 (pdf, 119.6 kB)

.

.


Illustration 2
Qu'un ciel rêvé d'émeraude © Salha

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.