Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

401 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 janvier 2023

Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

Chroniques d'un Soleil Vert (2017 - 2018) - 4/??

Le soir, je joue un peu avec Auwacä. Aux ombres chinoises insectoïdes. Je ne sais pas qui est le plus dans sa caverne, ce soir, elle ou moi. Elle qui bondit sur le mur-écran, moi qui tente de la soulever d'un doigté ténébreux. La nuit est calme pour l'instant mais le vent se lève. Il faut tenter de dormir.

Cristobal Flores Cienfuegos (avatar)

Cristobal Flores Cienfuegos

Rêveur

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
Búho, el gordo, en el pool del portugués © Salha

24 septembre 2017. J'ai bataillé toute la nuit qui ressemblait à un jour doré sous des cascades. Le ciel est en permanence illuminé par l'orage, le bel orage. Ses bourrasques me soulèvent, ses pluies se font horizontales, je dois sauter forcé et trempé de mon hamac. Le suspendre avec les fringues que j'ai sur moi et une serviette au plafond, juste en dessous de les tôles ondulées qui les abriteront un tant soit peu. Je place aussi un sac sur ma table de travail pour qu'il atteigne quasiment le toit : j'y dépose Auwacä à son sommet bien au sec. La petite est terrorisée par le tonnerre, et je me moque bien sûr d'elle. Marvin me signalait que ce devait être l'unique chat portant un nom yanomami car dans la jungle on en voit aucun. Je comprends, inondation, orage, humidité, ces chats depuis l'intronisation de Bastet s'étaient déjà quelque peu embourgeoisés, il faut bien le rappeler mais voyez aujourd'hui ; maisons joyeuses pour chat, litières, arbre-perchoirs, lits, cachettes dans les armoires, gâteaux, pâtés, bouillies, croquettes, bonbons. Auwacä est née pauvre mais elle ne le sait pas.  L'orage doit passer. En slip, tout mouillé, virée en planeur quand même, aucun vertige, affalé sur une chaise en plastique, le mp3 pendu à la poutre, je trouve le moment opportun pour écouter Black Light Burns - à fond car la pluie qui s'abat sur la tôle est comme une batterie infernale. La tempête se calme, je me sèche, remets mes fringues, retends mon hamac, m'endors avant la fin de la chanson. La nature aussi est désolée de ne pas pouvoir se contrôler. L'opération se répète trois fois au cours de la nuit, avec Björk et Sólstafir et Auwacä toujours qui pleure. Elle dormira beaucoup dans la matinée et me laissera un peu tranquille pour travailler.

Dimanche, début d'après-midi. J'entame la traduction d'un petit recueil que je souhaite vous livrer complet.

Le soir, je joue un peu avec Auwacä. Aux ombres chinoises insectoïdes. Je ne sais pas qui est le plus dans sa caverne, ce soir, elle ou moi. Elle qui bondit sur le mur-écran, moi qui tente de la soulever d'un doigté ténébreux. La nuit est calme pour l'instant mais le vent se lève. Il faut tenter de dormir. Parfois je compte les lucioles qui scintillent.

30 septembre. Chez Doña Maria je bois mon café, mange ma catalina rellena. Un voisin arrive qui lui demande une boisson gazeuse : « Doña Maria a toujours des bouteilles, on en trouve nulle part, ici seulement » - « Ils ne veulent plus les vendre, ils les gardent jusqu'à ce que les autorités se calment avec la régulation des prix ! » - « Ils spéculent sur le soda aussi ? » - « Si pues ». Doña Maria vend au prix de toujours, elle ne sera pas embêté par la guardia, sa fille dans les forces armées fricote avec le commandant del muelle, la base portuaire - j'ai cru comprendre.

Je travaille un peu l'artisanat à la choza azul, joue à l’Agiley [Jeu de cartes] avec Búho. J'ai toujours le siete de oro, la mona qu'il dit, il s'impatiente; mais il l'aura bientôt aussi.

Je traduis pour la documentation – et le rire – un papier du Kikirikí, édition 642, issu de la rubrique Amazonas, écrit par une journaliste de la ville il me semble, Carola Chávez. Le média est pro-gouvernemental, il se revendique toutefois d'une « pluralité d'opinions révolutionnaires ». L'article s''intitule Leçons d'une démocratie véritable :

.

Ce matin, en suivant sur la télé espagnole les protestations en Catalogne, j'ai compris qu'il y a beaucoup de choses que l'on ne peut pas faire dans une démocratie. Heureusement que dans cette « dictature bananière » on puisse encore regarder la télé des pays civilisés, et ainsi apprendre ce qu'il est convenu de faire et ne pas faire dans une démocratie véritable.

Comprenez que la première chose interdite est de convoquer un référendum qui  n'est pas prévu par la Constitution, on ne peut pas, point final. Vous ne pouvez pas non plus faire de propagande pour cet événement illégale usant des moyens de communications traditionnels et alternatifs parce que la police vous tombe dessus et la petite fête est finie. Appeler au référendum est un coup d’État, nous explique le gouvernement espagnol. Ça Alors!

On ne peut pas non plus insulter, toucher, pousser ou lancer des objets sur les policiers, tu vois. Le faire implique de commettre un grave délit puni par la prison... Et dire qu'en Catalogne les policiers ne se prennent pas du mortier et des cocktails molotov sur la tête.

On ne peut pas, sous aucun prétexte, utiliser des mineurs dans les protestations, il n'est pas non plus permis qu'ils sortent eux-mêmes des collège pour protester. Non, non et non! Dans une démocratie véritable, les adolescents sont sacrés. C'est sûr en Catalogne personne ne paie les gamins défavorisés pour qu'ils fabriquent des bombes incendiaires. T'imagines une telle barbarie?

On ne peut pas, - non monsieur! - bloquer les voies publiques. Quel désordre que ceci? Et encore que les catalans ne bloquent pas les rues en séquestrant les bus et les camions qu'ils enflamment au milieu de la route.

Dans une démocratie véritable comme la démocratie espagnole, les maires sont responsables de ce qu'il se passe dans la ville et ceux qui trempèrent dans des activités illégales, comme ce référendum, ont déjà été présentés devant le juge pour qu'il applique la procédure judiciaire adéquate. Et qu'on ne vienne pas avec ces histoires de prisonniers politiques, parce que les prisonniers politiques sont tous au Venezuela, où certains maires de l'opposition firent tout ce qui est ultra-interdit en Espagne, et provoquèrent de surcroît une vague de violence qui laissa son cortège de morts et de blessés. Néanmoins c'est certain, qu'ici, ils ne protestaient pas pour être catalans et indépendants, mais plutôt pour destituer le Président élu par une majorité - bien que ce dernier soit toujours qualifié de dictateur par le gouvernement espagnol.

Nous verrons bien si les catalans voteront, dangereusement, ou bien si leurs voix seront écrasées dans la violence, comme on le fait dans les démocraties véritables.

.

Soirée au pool. Pour une fois je vois une autre table que la notre occupée. Le patron portugais est joyeux. Le plus cocasse avec cet homme c'est qu'il voudrait bien retourner vers son pays natal mais il a une peur panique de l'avion... Quand il arriva au Venezuela ce fut sa première fois. Plus jamais c'est plus jamais. Un peu plus tard dans la soirée comme à l'accoutumée nous nous retrouvons tous les quatre : le patron, Búho, el gordo, et moi, le portugais est victime d'une chute de tension. Il se fait vieux commente Búho. « S'il meurt, il va nous payer sa première tournée, les trois on repart avec dix bouteilles de rhum chacun ! » - « T'as raison gordo si c'est pas nous t'façon ce sera les flics ! » Salud. 

La nuit, tempête me pisse dessus. Qu'elle fasse ce qu'elle veut ! Je suis claqué et je dors quand même. Je balance mais ne bouge pas.

1er octobre. Hier au soir un homme du barrio [El Escondido] est mort. Le paludisme depuis trop longtemps l'affaiblissait. La chloroquine de phosphate (l'Aralen) attaque aussi le foie. Son organisme défaillait de partout. Pour guérir il faut bien se nourrir, c'est pas facile en ce moment... Nombreux sont mes voisins qui reviennent de la mine ces jours-ci. Pour certains je ne les connaissais pas car ils étaient absents du quartier depuis plusieurs mois. Ces retours de la jungle favorisent la contagion du parasite dans les urbanisations marginales où les demeures sont précaires et les moustiquaires absentes. La plaga va progresser. Aucune prévention véritable n'est prévue par le gouvernement socialiste : un minimum serait de distribuer des chinchorros, des moustiquaires gratuitement.

.

.

*

* * *

*

Le fichier pdf:

chroniques-dun-soleil-vert-extraits-4 (pdf, 78.9 kB)

.

.


Illustration 3
El chinchorros, hamac et moustiquaire © Salha

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.