Marlène ou l’arène des nuits
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ÉCHANGE DES SANGS
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85. ÉCHANGE TON SANG
AVEC LES HARPIES !
86. ÉCHANGE TON SANG
AVEC BAYANE YAGUATINGA !
87. ÉCHANGE TON SANG
AVEC VASSILISSA !
88. ÉCHANGE TON SANG
AVEC LES CHAMANES NUES !
89. ÉCHANGE TON SANG
AVEC LES FLAMMES !
90. SI LE COMBAT SE TERMINE SANS TOI,
ÉCHANGE TON SANG
AVEC TES OMBRES !
91. RÉVEILLE TES OMBRES
JUSQU’AU SANG !
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Slogans, Maria Soudaïeva (traduit du russe par Antoine Volodine)
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Et tu disais
je ne cherche en toi
ni la fleur ni le ruisseau
en toi je veux la montagne
de terres lointaines oubliées
je veux les galeries nouvelles
pour y tapir
ma sordide armée
de projections et de flammes
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Et tu disais
la bête en moi qui meurt
voudrait ton sang et tes os
pour renaître à la nuit
émanée de nos yeux enchaînés
Et tu disais
nous n’irons pas très loin
toutes les deux dehors
quel goût ressort de nos
sororités sans rivages
Et tu sais
sur la terre ne demeure
que la trace ou le souvenir
d’une renaissance ou d’un suicide
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Et tu demandais n’aimant que les mortes
et tes inventions
qui a tué Maria Soudaïeva?
qui a tué Nelly Arcan?
qui a tué Alejandra Pizarnik?
qui a tué Sarah Kane?
qui a tué la Violeta?
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Personne. Toute l’humanité. Dieu. Les mots. L’amour. Le langage. Le rien.
Et c’est ainsi on se lèche un peu les plaies
pour se noyer du feu d’une interminable
chair
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Et tu disais
il y a les douzes
il y a les treizes…
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Et tu taisais ta pensée
Promesses ou espoirs
des accidents
Défaites et amours
des accidents
Courages et violences
des accidents
Peines et mutilations
des accidents
Histoires et justices
des accidents
Moeurs et institutions
des accidents
Les ironies tragiques et les malheurs cyniques
des accidents
Dieu ou le dogme
des accidents
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Seule réside au fond de l’inchangé du caché
la liberté éclose au milieu d’un désir ancillaire
et la substance n’est rien sinon
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Nul besoin de l’humaniser
Nul besoin de la faire progresser
Elle est là nue de l’étoile
Elle est là orpheline sortant de la Cité
des frères et des soeurs
Elle est là l’idiote qui parlait à la foudre
Elle est là l’amour qui pointait vers son coeur
le revolver
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Nous ne nous appartenons plus
Nous servent la soupe froide
L’État le Capital
un millénaire que je déteste vos femmes
vos hommes
Qu’un long suicide inconscient a le sens de
votre rationalité comptable…
On se syndique du vent de l’hiver
on traque d’impossibles chevaux sauvages
sur des plaines de béton
Nous échouons de statues masculines en couleurs
inconsistantes des jours de la douleur
qui n’enfantent que des putains.
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Nous nous aimons nous nous détruisons
Marlène.
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Le fichier pdf: marlene-ou-larene-des-nuits
L’opinion qui l’emporte est celle qui veut que Maria Soudaïeva ne soit qu’une simple émanation fabriquée par l’écrivain Antoine Volodine…
Éléments biographiques (par Antoine Volodine):
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Maria Soudaïeva est née en 1954 à Vladivostok, d’un père russe et d’une mère coréenne.
Dans le cadre de missions que son père géologue effectuait hors de l’URSS, elle a vécu en Corée et en Chine, mais surtout au Vietnam, où elle a passé son enfance. Elle a longtemps séjourné à Hanoï. Elle y a appris le français.
De santé fragile, souffrant de troubles psychiques, elle a souvent été hospitalisée. Les séjours en milieu psychiatrique l’ont rendue particulièrement sensible au monde de la maladie mentale, que l’on retrouve dans ses textes, associé à un monde totalitaire fantasmatique et à une réflexion sans complaisance sur le socialisme réel dans lequel elle a été élevée.
Ses études ont été contrariées par les voyages et les périodes d’hospitalisation. Après le lycée, elle a suivi un premier cycle de biologie qu’elle n’a pas terminé. Très douée en langue, elle a travaillé dans divers bureaux touristiques comme guide-interprète, en URSS et, après la disparition de l’URSS, au Vietnam.
En compagnie de son frère Ivan Soudaïev, elle a composé pendant la perestroïka des nouvelles et un roman, Un dimanche sur l’Abakan (Voskresenie na Abakanie), dont des extraits sont parus dans une revue underground d’Extrême-Orient.
Ses rapports conflictuels avec la société post-soviétique (elle n’accepte pas la perspective d’une société marchande, elle dénonce la mafia) la conduisent à fonder, avec Ivan Soudaïev, un éphémère groupe anarchiste. Au début des années 90, elle songe à s’exiler pour toujours en Asie du Sud-Est, en dépit de sa mauvaise santé et d’une situation professionnelle précaire. Puis elle revient à Vladivostok.
Elle s’est donné la mort en février 2003.
Ses manuscrits, dont certaines pages ont été écrites directement en français ou autotraduites, ont été consservés par sa famille.