Vincent Lambert et le désarroi du XXIe siècle

Vincent Lambert s’en va vers sa fin corporelle. Après un arrêt de la Cour de cassation, les médecins de l’hôpital de Reims ont annoncé, mardi, l’arrêt des traitements le maintenant en vie. Au-delà du déchirement familial entre les parents d’un côté, l’épouse et une partie de la fratrie de l’autre, notre XXIe siècle se rend compte que face à la mort, il semble plus démuni que le Moyen-Age.

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Jadis, le ciel était clair : après la mort, l’âme s’envole vers le jugement divin. Perspective inconfortable, certes. Le péché était passible de la souffrance éternelle et il fallait mériter le paradis, ce qui n’était pas gagné d’avance. Mais au moins, il se passait bien quelque chose post-mortem. Omniprésente dans la vie quotidienne, la mort était une compagne aux contours nettement dessinés, à laquelle chacun s’était habitué. C’était moins elle qui était redoutée que ce qui allait se produire après.

Depuis, les sociétés désécularisées baignent dans un agnosticisme aussi vague qu’indifférent, voir une forme d’athéisme mou. Dans cette optique, la mort n’est qu’un grand trou noir au fond duquel tout prend fin. En manière de piteuse autodéfense devant ce sinistre sort, nous avons banni le trépas de notre vie. Même les corbillards ont été priés de ne plus vêtir de noir leur carrosserie. Cachez ce défunt que je ne saurais voir ! Mais voilà, elle a toujours le dernier mot, cette gueuse. Lorsqu’elle le prononce, nous voilà pris au dépourvu, courant en tous sens, affolés, comme des poules poursuivies par le coutelas du boucher.

Les conquêtes du pouvoir médical n’ont fait que repousser l’échéance, tout en rendant floue la frontière entre la vie et la mort. Sur le fil de cette limite, nous errons dans le brouillard. D’autant plus que les moyens de maintenir artificiellement la vie – plutôt, la survie  – s’accroissent régulièrement.

Plus la frontière devient floue, plus la tentation est grande de saisir les juges qui ne sont, a priori,pas plus compétents que d’autres humains pour régler un ensemble de questions aussi complexes. Concernant le maintien ou non des traitements vitaux pour Vincent Lambert, sept instances – Tribunal administratif, Cour d’appel, Tribunal des Tutelles, Cour de cassation, Conseil d’Etat (En France, plus haute juridiction administrative), Cour européenne des droits de l’homme, Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU –  ont été saisies pour prononcer vingt-une décisions. Signe de cette complexité, l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme confirmant la fin des traitements n’a été approuvé que par douze juges contre cinq.

Le cas de Vincent Lambert utilisé par les intégristes

Dès lors, la mort nous pose cette question : pour vous, bipèdes du XXIe siècle, qu’est-ce que la vie ? Un frémissement sur un écran de contrôle ? Une relation consciente avec l’environnement ? Nous sommes trop frêles d’épaule pour apporter une réponse claire et convaincante.

Ce n’est pas l’avis de l’Eglise catholique qui, elle, est sûre de son fait : il faut préserver la vie, coûte que coûte, même si elle est réduite à presque rien. Ce « presque » suffit. Pratiquants fervents et militants, les parents de M. Lambert ont reçu un appui sans faille provenant des milieux les plus rigides du catholicisme français. Vincent Lambert est ainsi pris comme porte-drapeau de la cause des intégristes comme le montre ce tweet de Civitas qui profite de ce cas douloureux pour débiter sa haine, et de la République et de la Franc-Maçonnerie. Les parents de Vincent Lambert sont-ils au courant de cette utilisation de leur fils à des fins de basse propagande ? 

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Le mouvement « pro-vie » – qui anime les intégristes catholiques et évangéliques – combat sur deux fronts : la lutte contre l’interruption volontaire de grossesse et l’opposition au droit de mourir dans la dignité. Dans les deux cas, c’est moins la vie qu’il veut protéger que la liberté qu’il cherche à réduire. Les intégristes ne supportent pas le libre choix qui s’oppose à leur conception autoritaire des rapports humains. La défense de la vie n’est donc pour eux que le faux-nez de l’ordre moral qu’ils cherchent à imposer à l’ensemble de la société.

L’Eglise catholique croit-elle en la vie éternelle ?

Ce qui est étrange dans l’attitude de l’Eglise catholique, c’est qu’en défendant à tout prix la vie terrestre, elle semble ne pas croire au message évangélique de vie éternelle qu’elle est censée proclamer. S’il y a une vie après la mort, pourquoi s’y accrocher avec frénésie, au risque d’empêcher l’âme de prendre son envol ? Pourquoi l’Eglise Romaine hésite-t-elle à s’en remettre à Dieu en qui elle prétend placer toute sa confiance ?

Je ne sais pas si les juges ont eu tort ou raison d’autoriser l’arrêt des traitements de Vincent Lambert. Pour se prononcer, il faudrait disposer de toutes les pièces du dossier. Et même dans ce cas, prendre une telle décision serait au-dessus de mes faibles forces. Dès lors, toutes les prises de positions péremptoires dans un contexte aussi complexe demeurent hautement suspectes.

« Dieu est dans la relation à l’autre », disait jadis un jeune pasteur qui, depuis, a rejoint son créateur. Cette relation d’amour ou d’affection entre celui qui s’en va et les siens n’a pas dit son dernier mot lorsque l’ultime soupir a été rendu. L’important est de partir dans le silence de la sérénité et non dans le fracas des polémiques.

Jean-Noël Cuénod

 

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