Coronavirus, réfugiés… Et l’Europe ?

Trois foyers de crises majeures à nos portes. A la frontière gréco-turque, Erdogan pousse des milliers de réfugiés vers l’Union européennes. Dans l’indifférence générale, un million d’enfants, de femmes et d’hommes sont en train de mourir de faim, de soif, de froid ou sous les bombardements dans la province syrienne d’Idleb. Et voilà le coronavirus qui s’installe partout. L’Europe dans tout ça?

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Déjà des émeutes ont éclaté sur l’île grecque de Lesbos pour s’opposer à l’arrivée des réfugiés. Pour leur faire la chasse, des milices se sont constituées. Des réfugiés sont molestés, des journalistes et photographes battus par des hordes déchaînées (notre photo : de courageux démocrates modérés se mettent à trois pour cogner un photographe). Mais avant de jeter la pierre ou la grenade lacrymo aux Grecs, constatons, une fois de plus, qu’ils ont été laissés seuls devant cet afflux par une Union européenne qui ne leur avait fait aucun cadeau lors de la crise économique grecque.

Le but d’Erdogan et son arrière-pensée kurde

Et ce ne sont pas les belles paroles de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen à la frontière gréco-turque qui changeront la donne. D’autant plus qu’Erdogan, n’a pas encore fini de distiller « ses » réfugiés vers l’Europe (lire aussi cet article de L’Express).

Son but ? Que l’UE soutienne son objectif visant à créer en Syrie un « bandeau de sécurité » pour y implanter deux millions de réfugiés syriens actuellement stationnés en Turquie, tout en « diluant » la population kurde présente dans cette région. Le pire est que le gouvernement turc peut à bon droit rappeler aux Européens que, depuis le début de la guerre en Syrie, son pays a accueilli quelque quatre millions de réfugiés, alors que la riche Europe n’en a accepté qu’environ 600 000 (en comptant la Suisse).

Fermer les frontières ? Une illusion

Face à cette situation, le premier réflexe est de fermer les frontières. La Grèce et l’Union européenne tentent de le faire actuellement. L’armée grecque garde la sienne pour empêcher les réfugiés de Turquie d’entrer. Des troupes turques s’échinent à les rejeter vers les Grecs. Cette situation est intenable, à l’évidence. Donc fermer les frontières, ça fait plaisir à la fachosphère, ça colore les harangues racistes, ça rassure les populations que l’islam inquiète, mais ça ne résout rien, même à court terme.

Nous pouvons, certes, nous retourner vers les coupables qui ont créé cet enfer : en premier lieu, Poutine et Obama. Sans l’appui militaire massif du potentat moscovite, le pouvoir du tyran Bachar el-Assad se serait effondré, même avec l’aide de l’Iran. Et l’ancien président américain, en n’intervenant pas en Syrie après l’emploi des gaz par les troupes d’el-Assad – alors qu’il avait menacé haut et fort de le faire – a laissé les manettes à Poutine.

 Mais à quoi bon vitupérer ? Le PrésiTsar occupe en toute logique l’espace que les Américains lui ont concédé. Et Obama bénéficie des joies de la retraite. Quant à Trump, il a renoncé à chercher le Proche-Orient sur une carte de géographie.

Catastrophe humanitaire dans la région d’Idleb

Si la situation est chaude à la frontière gréco-turque, elle est brûlante entre la Syrie et la Turquie. Qu’Erdogan arrête de pousser « ses » réfugiés vers l’Europe où qu’il réduise la tension avec la Russie, cela ne changera rien à cette réalité : la situation est telle en Syrie, surtout dans la région d’Idleb, qu’il y aura forcément un afflux de réfugiés. C’est du moins la conclusion que l’on tire des propos du médecin Hassan el-Abdullah, président de SOS Syrie-France, recueillis par L’Express :

Au moment où nous parlons, il fait -7°C à Idleb. Il n'y a pas d'abris, pas assez de tentes pour tout le monde. Des jeunes enfants et des personnes âgées se réfugient sous des oliviers, dans des structures abandonnées où il gèle. Celui qui ne meurt pas dans un bombardement meurt de faim ou de soif. Ceux qui sont blessés succombent, faute de médicament et de personnel médical. (On peut lire son interview intégrale ici).

Face à ces évènements gravissimes, auxquels s’ajoute la contamination par le coronavirus Covid-19, l’Europe devrait surgir sur le devant de la scène puisqu’elle est concernée au premier chef. Mais énoncer ce souhait provoque aussitôt rires et ricanements tant sa faiblesse atteint des abîmes jusqu’alors inexplorés. Même dans le cas du coronavirus, elle se montre incapable de coordonner les mesures adéquates, les pays la composant prenant des décisions contradictoires, ce qui accroît encore l’angoisse collective.

Le prix de la faiblesse européenne

Si les discours xénophobes et racistes trouvent autant d’oreilles complaisantes, si les partis national-démagogistes accumulent les succès électoraux, nous le devons avant tout au caractère anxiogène de cette absence de souveraineté européenne.

A l’évidence, la structure actuelle de l’UE empêche l’émergence de cette souveraineté continentale devenue indispensable dans le monde actuel qui a réduit l’indépendance réelle des Etats-Nations. Jamais une Europe dotée d’une diplomatie digne de ce nom, d’une armée dissuasive et d’une légitimité politique ne pourra voir le jour avec les 27 pays formant l’Union actuelle. Trop nombreux. Trop disparates économiquement et culturellement.

Seuls quelques Etats bien décidés à ne plus subir les humeurs de Trump, les humiliations d’Erdogan et les calculs de Poutine sont en situation de forger cette supra-souveraineté, autour de l’Allemagne et de la France, notamment. L’UE peut rester un espace économique. Mais pour passer à l’étape politique, l’Europe devra se trouver d’autres structures.

Jean-Noël Cuénod

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