Liban, l’effondrement de la théo-klépto-cratie

Dans les décombres du port de Beyrouth, on chercherait en vain les débris de l’État. Cela fait longtemps qu’il n’existe plus au Liban, si tant est qu’il existât un jour. L’explosion de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium abandonnées depuis six ans au milieu d’un quartier résidentiel n’est qu’une marque de plus – certes effroyablement spectaculaire – de l’irresponsabilité du «gouvernement» libanais.

 © Reuters (Mohamed Azakir) © Reuters (Mohamed Azakir)
Cette présence massive d’un produit hautement explosif a été dénoncée régulièrement par la presse beyrouthine ; la douane portuaire avait saisi, en vain, la justice à six reprises pour en réclamer la réexportation, selon le remarquable journal francophone L’Orient-Le Jour.

Le système libanais basé sur la théokléptocratie[1] semble parvenu à son stade ultime : celui d’un conglomérat de clans mafieux n’ayant plus aucun moyen pour alimenter ses sujets.

Le Liban n’a jamais été « la Suisse du Proche-Orient »

Depuis plusieurs années, l’économie libanaise ne fonctionne plus. Beyrouth était pourtant appelée jadis « la Suisse du Proche-Orient » par des médiacrates ne connaissant pas le Liban et encore moins la Suisse[2].

Sa prospérité de jadis s’appuyait sur le secteur financier et les transactions commerciales menées par les nombreux réseaux internationaux de sa diaspora. La livre libanaise a été considérée pendant des lustres comme une monnaie forte et stable. A la veille de la guerre civile qui a ensanglanté le Liban entre 1975 et 1990, 1 dollar valait 3 livres libanaises ; au cours de vendredi 7 août 2020, pour un dollar vous recevez… 1507, 94 livres ! Déstabilisé par cet interminable conflit interne, la place financière libanaise a été supplantée au Proche-Orient par celle de Dubaï. L’autre rare point fort de l’économie libanaise, l’agriculture, a sombré à son tour sous les coups de la guerre civile.

Les ferments anciens de l’actuelle décomposition

Cela dit, si le Liban ne s’est jamais remis de ce long épisode belliqueux, les ferments de la décomposition vibrionnaient déjà dès la naissance de son « Etat ». Placé comme la Syrie, sous mandat[3] de la France par la Société des Nations avant la Seconde Guerre mondiale, le Liban a subi les vicissitudes dues à l’effondrement de l’armée française en 1940, aux querelles en Syrie et au Liban entre représentants de la France Libre du général de Gaulle et ceux du régime de Vichy, ainsi qu’aux manœuvres britanniques pour tenter d’amener Syriens et Libanais dans l’orbite de Sa Très Gracieuse (mais Gourmande) Majesté. Finalement, les Libanais ont obtenu leur indépendance. La France mandataire avait proposé d’instaurer une République, sinon laïque du moins formée de partis créés en fonction d’une idéologie et non sur des bases confessionnelles. Sous les moustaches sunnites, chrétiennes et chiites, les sourires ont fleuri : « Ces Français un peu simple ne comprendront jamais rien à notre Orient aussi compliqué que religieux ». Un parti au Liban, ce n’est que le bras politique d’une confession ; à son tour, la confession regroupe des clans. Et ces clans sont basés sur les relations familiales. En fin de compte, ce sont les familles les plus puissantes qui dominent chaque confession.

Si le Liban se proclame République, ce n’est que par pure cosmétique, une sorte de rouge à lèvre français sur la médiévale figure de la féodalité. Même si certains au Liban préfèrent le terme de « factionnalisme » pour qualifier le régime actuel, à la suite du journaliste Samir Kassir du mensuel L’Orient-Express (lire l’article ici via Courrier International).

Un Pacte National oral et compliqué

Les bases du Liban actuel ont été jetées en 1943 par le Pacte National qui est un accord certes mais non-écrit ! Les différentes factions se sont entendues pour se partager le pouvoir, de bas en haut. Les sièges à la Chambre des Députés, les postes de d’administration, de l’armée sont attribués en fonction d’une répartition complexes entre les confessions. Or, le Liban en abrite… dix-huit officiellement enregistrées : cinq ressortissent à l’islam et douze, au christianisme[4]. Au sommet de l’ « Etat », l’arrangement suivant est conclu : le président de la République est chrétien maronite, le premier ministre, musulman sunnite, le président de la Chambre des députés, musulman chiite.

Les maronites disposent également du commandement de l’armée et des services de renseignement et les sunnites, de celui des forces de sécurité intérieure. Mais d’autres confessions ont droit à certains ministères et les fonctionnaires sont également nommé en fonction de leur appartenance confessionnelle.

Au sein de chaque grand groupe religieux, l’harmonie ne règne guère voire pas du tout, comme entre musulmans sunnites et chiites. Mais même à l’intérieur de chaque confession, des oppositions claniques peuvent surgir à tout moment, comme entre le Parti de Dieu Hezbollah chiite et le Parti Amal tout aussi chiite. Selon la formule chère à Henry Laurens, grand spécialiste de l’Histoire du Proche-Orient, « Si vous avez compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’aura mal expliqué. »

L’appartenance confessionnelle régit l’individu

Ce système familial-clanique en réalité, et confessionnel en apparence, s’impose dans la vie même de chaque Libanais. Selon le site Géographie et Cultures, « au Liban, l’appartenance religieuse est transmise par le père. Elle fait partie intégrante de l’identité religieuse du citoyen jusqu’à sa mort, régissant l’état-civil, le statut personnel et les droits de succession. » (lire l’article ici).

Si vous êtes athée ou si vous êtes croyant sans être embrigadé dans une confession en particulier, vous devrez vous plier aux droits issus de la confession de papa !

Certes, le Pacte National de 1943 a été modifié par les Accords de Taef en 1989 mais sans changer fondamentalement l’organisation clanique du Liban.

Lorsque les fonds issus du commerce et de la banque abondaient les caisses en suffisance, chaque grande famille pouvait se partager le gâteau et en distribuer des parts à ses propres affidés. Mais lorsque la guerre a tari ces sources, le crime organisé est devenu de plus en plus opérant et trouvait dans ce système clanique le terrain idéal pour se développer et imposer la corruption à tous les niveaux.

 Dès lors, les chefs clans se sont de moins en moins souciés de leur clientèle afin de tenter de sauver le plus possible de meubles pour leur propre compte.

Vers la laïcité, un chemin riche en coupe-gorge

D’où ce chaos dans lequel les Libanais se débattent. Depuis plusieurs mois, ils manifestent pour un bouleversement complet des institutions et rejettent tout rafistolage bancal, genre Accords de Taef. Nombre d’entre eux plébiscitent l’organisation laïque de l’Etat.

Or, rien n’est plus éloigné de la laïcité que l’actuel Liban. Cela dit, le système confessionnel, cachant mal sa réalité clanique puis mafieuse et s’effondrant dans la poussière comme un vieux trône vermoulu, une organisation de type laïque apparaît comme un recours possible pour un nouveau Liban.

Toutefois, le chemin pour y parvenir tient plus du sentier tortueux, riche en précipices et en coupe-gorge, que de l’autoroute à quatre voies. Tout d’abord, la laïcité n’appartient pas à la culture de cette région, c’est le moins que l’on puisse en dire. Non seulement, l’islam s’y oppose mais le christianisme oriental ne paraît pas beaucoup mieux disposé à son endroit.

Le poids militaire des milices

Autre lourde hypothèque qui pèse sur la laïcité : le poids militaire des milices confessionnelles. Ainsi, la force la plus importante du Liban, ce n’est pas l’armée officielle mais les milices, ou plutôt l’armée du Hezbollah chiite composée de 20.000 à 25.000 combattants bien formés et aguerris par leur présence importante dans la guerre en Syrie aux côtés de leur grand frère, l’Iran.

Grâce à Téhéran, le Hezbollah dispose, selon le journaliste Georges Malbrunot du Figaro, de chars T-55 d’origine russe, de véhicules de transport de troupes, d’un grand nombre de pièces d’artillerie, dont canons tractés, lance-roquettes, missiles antichars, armes antiaériennes, missiles de longue et moyenne portée.

Il est difficile d’imaginer que disposant d’un tel arsenal, le Hezbollah accepte sans coup férir de laisser s’installer un régime authentiquement démocratique, laïque et républicain.

Cela dit, le protecteur iranien n’est pas non plus au mieux de sa forme sur le plan économique. Or, sans l’appui de Téhéran et de ses pasdarans mafieux, le Hezbollah ne pèsera pas aussi lourd.

Cette laïcité qui semble aussi souhaitable qu’inatteignable à court terme, il faudra bien un jour ou l’autre que les différents acteurs de la scène de ce pays la considèrent, car le statu quo est devenu insupportable aux Libanais, toutes confessions confondues. Mais surtout, que les parrains déconsidérés des clans et les Etats « amis » laissent les Libanais trouver eux-mêmes la formule qui leur convient.

Jean-Noël Cuénod

[1] Mot forgé à partir des termes grecs : théo=dieu ; klepto=voler, dérober ; cratos=pouvoir. En l’occurrence, le mot « dieu » ne se réfère pas à la puissance divine, Eternel Créateur, Ordonnateur des mouvements de la vie et de l’univers, autrement dit à la suite, notamment, de Cicéron (De la nature des dieux), de Jean Calvin (Institution de la religion chrétienne) et de la Franc-Maçonnerie, au Grand Architecte de l’Univers. Il se rapporte à ce dieu minuscule créé par les hommes de pouvoir pour exploiter et opprimer leur semblable.

[2] Cette appellation superficielle d’est développée à partir du système bancaire libanais, très performant autrefois. Mais de la Suisse, le Liban n’avait ni la stabilité sociale et politique ni une forte industrie dans des secteurs-clef comme la pharmacie, l’agro-alimentaire, entre autres.

[3] Les Libanais ne font tellement pas confiance à ceux qui sont censés les gouverner que 50 000 d’entre eux ont signé une pétition qui réclame le retour du mandat de la France sur le Liban ! La pétition circule encore (lire ici).

[4] La dix-huitième est la confession juive qui ne compte plus qu’une centaine de membres dûment enregistrés concentrée vers Beyrouth. Ils étaient encore 20.000 en 1948.

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