Emmanuel Macron ou le 14 juillet du futile et de l’utile

Avec Macron, c’est toujours le même topo. Avant son intervention publique, les médias moulinent pour monter la mayonnaise : « Vous allez voir ! Un nouveau tournant sera annoncé. Si, si ! Peut pas faire autrement à 600 jours de la fin de son mandat ! Il doit renverser la table ». Mais la table campe sur ses pieds et la mayonnaise ne prend pas.

Emmanuel Macron en plein tic mitterrandien. Emmanuel Macron en plein tic mitterrandien.

Il en fut de cette interview du 14 juillet comme des autres prestations télévisuelles fulminées des hauteurs élyséennes. Tenue présidentielle de combat composée d’un costume bleu pétrole, d’une cravate couleur marine nationale, avec juste une micro-touche de couleur offerte par la framboise de la Légion d’honneur sur son canapé de Chantilly.  Regard d’azur en plongée dans les yeux des Françaises-Français. Gestuelle sobre et précise avec l’étonnante reprise du tic de François Mitterrand, les doigts d’une main grattant le dos de l’autre. Discours dont la forme déterminée est destinée à camoufler le flou du fond (pas facile à prononcer d’une traite, essayez donc pour voir !)

La liste habituelle

Après cette interview présentée comme une « première » de ce quinquennat, nous ne sommes guère avancés, le président ayant redéployé la liste de ses projets mille fois énoncée : pas de hausse d’impôts malgré les aides massives pour soutenir l’emploi mis à mal par le confinement, la dette aussi étalée que « la mer toujours recommencée » (Paul Valéry), plus d’apprentissages et moins de stages (on fait comment ?), masques obligatoires dans les lieux confinés (on croyait que c’était déjà chose faite mais non-appliquée), caméra-piéton pour les flics en intervention, réforme de la Constitution qui ne mange pas de pain afin d’y inclure la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la biodiversité.

Le président français a voulu placer le défilé du 14-Juillet sur les Champs-Elysées sous signe de la gratitude envers les soignants et tous ceux qui sont placés en première ligne de la « guerre » contre la Covid-19. Lors de son interview télévisée, il a furtivement abordé les inégalités que le confinement et la contamination ont rendues plus visibles. Mais sans se prononcer sur la plus criante d’entre elles : celles qui séparent les Chevaliers de l’Utile aux Champions du Futile.

Chevaliers de l’Utile et Champions du Futile

Les professions essentielles au fonctionnement quotidien de la société – infirmières, infirmiers, aides-soignantes, personnel des maisons de retraites, éboueurs, caissières de supermarché, livreurs – figurent au nombre des plus chichement rémunérées et des plus mal considérées socialement (« Si tu ne travailles pas à l’école, tu finiras comme la dame à la caisse !»[1]).

 Comme par hasard, ces professions sont particulièrement exposées lors des périodes de contamination. Comme par hasard, les femmes y sont souvent majoritaires. Les Chevaliers, ou plutôt les Chevalières de l’Utile sont transparentes au regard de la société. Mais sans eux, sans elles, le pays ne fonctionne plus.

A contrario, les Champions du Futile gagnent gros et leurs risques d’attraper la Covid-19 restent mesurés. Comparer, par exemple, le salaire d’un footeux à celui d’un éboueur a de quoi donner le vertige. « Comparaison n’est pas raison » me rétorquerez-vous. « Cela n’a pas de sens de mettre en parallèle la situation d’une vedette du PSG avec celle d’un agent de la voirie parisienne ». C’est vrai. Cela n’a de sens… Dans la mesure où l’on peut fort bien se passer du footballeur mais en aucun cas de l’éboueur. Un mois sans match au Stade de France et un mois avec des poubelles qui débordent sur les trottoirs et les rues de Paris, cela ne saurait se comparer, en effet !

De même, les indécents avantages que s’octroient les hauts dirigeants des groupes financiers ou industriel deviennent de plus en plus insupportables au regard des Chevalières et des Chevaliers de l’Utile. « Oui, mais contrairement aux footeux, ils sont utiles, eux. Il est normal que l’on paye grassement les meilleurs », poursuivrez-vous.

 Certes, mais à la condition qu’ils fassent bien leur boulot. Or, les exemples ne manquent pas de grands patrons dont les erreurs et les incompétences ont été récompensées par des parachutes dorés. Qu’une caissière commette des erreurs, et vous verrez la couleur de son parachute !

A cette injustice fondamentale et à toutes les autres qui en découlent plus ou moins directement, Emmanuel Macron n’a rien à répondre. Ce qui est d’ailleurs compréhensible. Pour inverser la situation des Chevaliers de l’Utile avec celle des Champions du Futile, il faudrait un changement radical de société. Et ce n’est pas pour ça que ce président a été élu.

Jean-Noël Cuénod

[1] A lire « Les Tribulations d’une caissière » d’Anna Sam paru chez Stock en 2008)

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