Le 1er novembre 1970, les flammes ravageaient le dancing « 5-7 » à Saint-Laurent-du-Pont dans le département français de l’Isère. Bilan: 146 morts, jeunes pour la plupart. Huit jours plus tard, le général de Gaulle mourait à Colombey. Juste après, l’Hebdo-Harakiri associait ces deux événements en publiant sa célèbre couverture: Bal tragique à Colombey, 1 mort.
Le lendemain de cette parution, le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin interdisait l’hebdomadaire à l’affichage et à la vente aux mineurs. Pour contourner cette décision, l’équipe du journal a changé son titre. Charlie Hebdo était né.
Un quart de siècle plus tard, un drame de même nature frappe la Suisse, à Crans-Montana, station d’hiver en Valais.
Charlie-Hebdo refait polémique avec son dessin « Les brûlés font du ski - La comédie de l’année » publié le jour même où la Suisse décrète le deuil national.
L’humour noir, plus que le rire
Certes, il est discutable de comparer deux dessins à des époques aussi différentes. Néanmoins, des points communs subsistent. Avec cette question: quelle est la différence entre les deux?
L’un comme l’autre ne provoquent pas un rire désopilant. Un ricanement peut-être. Et encore. Mais le rire n’est pas forcément le propre de l’humour noir. Son but est aussi – surtout – de déranger, voire de lancer un message politique fort.
Cruelle, la couverture d’Hara-Kiri le fut pour les familles des victimes du « 5-7 » et celle du général de Gaulle. Néanmoins, cette cruauté développait un indéniable aspect politique et social. C’était la France toujours en quête du « Grand Homme » qui était ainsi mise en face d’elle-même.
L’absence d’empathie est-elle un délit?
Dans le cas du dessin se rapportant au drame de Crans-Montana, on serait bien en peine de trouver le moindre message politique ou social. Il ne remet en cause ni la politique suisse ni la société en général. Il ne met pas le pays en face de lui-même.
Dérangeant, le dessin? Assurément! La méchanceté gratuite l’est toujours. Se moquer de jeunes victimes décédées dans d’atroces souffrances ou qui sont atteintes cruellement dans leur chair dénote d’une absence d’empathie assez inquiétante de la part des auteurs.
Toutefois, faut-il que la justice intervienne contre Charlie-Hebdo? La question se pose désormais puisque plainte pénale contre le journal a été déposée à Sion, capitale du Valais. Elle vise l’article 135 du Code pénal suisse. Cette disposition réprime: les actes de cruauté envers des êtres humains ou des animaux portant gravement atteinte à la dignité humaine, sans présenter aucune valeur d’ordre culturel ou scientifique digne de protection. Le condamné écope d’une amende ou de trois ans de prison au maximum.
Cette plainte a au moins un mérite, elle met en lumière un débat essentiel à mener dans l’état actuel du monde.
Différence de droits entre la Suisse et la France
La France ne connaît pas une disposition strictement semblable à cet article 135 comme l’explique cette remarquable étude d’une juriste française, Nathalie Droin, maître de conférences de droit public à l’Université de Bourgogne.
L’une des plaignantes suisses, l’écrivaine Béatrice Riand résume bien la situation : « Nous posons la question de ce qui prime entre la dignité humaine et la liberté d’expression » .
Avec cet article 135, le droit suisse protège donc plus la dignité humaine que la liberté d’expression alors que le droit français prend le parti inverse.
A l’heure où les Etats-Unis de Trump-Vance-Musk font sombrer notre époque dans la diffusion à haute dose d’infox semant le racisme, la haine et les atteintes à la dignité humaine, il est tentant de tout faire pour freiner cette avalanche, y compris de limiter la liberté d’expression.
Sans liberté d’expression point de dignité humaine
Tentative pleine de périls: la liberté est le fondement même de l’humanité. Sans liberté, point de dignité humaine. La première a donc préséance sur la seconde.
Cela ne signifie pas pour autant délaisser la protection de la dignité humaine. Il faut au contraire répondre quotidiennement aux atteintes portées par ses ennemis sur le plan médiatique, social et politique. Pour ce faire, il faut en appeler à une mobilisation des citoyens et non à celle des tribunaux. Car s’attaquer à la liberté d’expression pour assurer la défense de la dignité humaine, c’est saper sa base même.
Le bon espace pour la justice
De plus, personne n’est forcé d’acheter, ni de lire Charlie-Hebdo ni même de lui faire mauvaise publicité.
La plainte pénale contre l’hebdomadaire recèle aussi l’inconvénient de distraire l’attention des médias quant à l’objet majeur de la justice dans ce contexte, à savoir jeter la lumière sur les causes de ce drame effroyable.
C’est là que l’on attend la justice. Pas ailleurs.
Jean-Noël Cuénod