Affaire Vincent Lambert: où est l’amour ?

Faut-il laisser Vincent Lambert s’en aller ou le maintenir en survie artificielle ? Où est l’amour, la compassion dans ce chaos médiatique où chacun y va de son avis, d’autant plus péremptoire qu’il est fondé sur l’ignorance ? Une chose au moins est certaine : cette affaire en dit long sur l’état de notre société.

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Tout d’abord, elle nous plonge dans l’épais brouillard qui efface la frontière, jadis si nette, entre la vie et la mort. Situation d’autant plus oppressante que la sécularisation a eu pour corolaire d’évacuer la mort des sociétés occidentales. Ne pouvant plus adhérer à la consolation administrée par les rituels sociaux des religions devenue inaudibles, l’Occidental tente compulsivement de chasser la mort. Il sait bien qu’elle interviendra un jour, le plus tard possible, mais pour le moment il ne veut pas le savoir.

Toutefois, la mort reste là, refoulée, tapie dans les plis de son inconscient, prête à l’envahir d’angoisses à la première alerte. Ne pas penser à la mort est l’un des plus sûr moyen de pourrir sa vie.

L’une des causes de ce mal-être qui se répand dans les pays sécularisés provient peut-être de cette perte des rituels liés à la mort. Les rituels ont pour fonction d’ouvrir la conscience au trépas afin d’apprivoiser cet inéluctable et de l’inscrire dans son projet de vie. Il en va ainsi des rites maçonniques qui mettent la mort en récit, sous des formes symboliques diverses. Une sorte de savoir-mourir pour tenter de mieux savoir vivre.

Ce que l’on qualifie de l’affreux mot d’« affaire » – comme si ce frère humain n’était qu’un dossier – nous rend également conscient des limites de la médecine qui, au stade actuel de ses connaissances, ne peut pas savoir si Vincent Lambert éprouve ou non une souffrance morale en restant dans cet état de conscience minimale. Or, en l’absence de cette connaissance comment prendre une décision quant à l’arrêt des traitements thérapeutiques, que ce soit dans un sens ou dans un autre ? La responsabilité laissée aux médecins, aux familles, aux juges est vertigineuse. La cascade de décisions faisant intervenir le Conseil d’Etat (en France, plus haute juridiction administrative), la Cour d’Appel, la Cour européenne des droits de l’homme et même l’ONU démontre bien à quel point nous sommes démunis.

Une autre tendance très actuelle est mise en lumière par cette situation : les déchirements entre les êtres créés par l’incapacité d’écouter autrui. Il n’y aurait pas eu d’ « affaire » Vincent Lambert si la famille du patient n’avait pas été déchirée entre deux camps. La femme de M. Lambert, son neveu et six de ses huit frères et sœurs souhaitent la fin de la survie ; ses parents, un frère et une sœur veulent sa poursuite. Il s’en est suivi une polémique, Mme Lambert accusant ses beaux-parents d’être instrumentalisés par la mouvance extrémiste du catholicisme français. Il est vrai que c’est l’avocat du mouvement intégriste Civitas qui les représente en justice. Ce déchirement intra-familial s’est développé en polémique idéologique entre une Eglise catholique qui veut imposer le « droit à la vie » coûte que coûte et les institutions laïques qui prêchent pour le « droit à mourir dans la dignité ».

Je ne connais pas Vincent Lambert, ni sa famille. Je ne dispose pas des compétences nécessaires pour trancher péremptoirement. Je me contente de voir en ce patient – c’est vraiment le terme qui convient – un prisonnier. Prisonnier de l’amour de ses parents qui ne veulent pas le voir partir. Prisonnier d’une polémique qui le transforme en icône d’une opinion ou d’une autre. Prisonnier des procédures judiciaires qui durent depuis 2013 en multipliant les décisions parfois contradictoires sans qu’un point final soit posé. Prisonnier aussi de cette survie dont on ne peut pas savoir s’il la souhaite ou s’il en souffre. 

Vincent Lambert nous tend un miroir. A nous de nous y voir tels que nous sommes avec nos haines, nos préjugés, nos angoisses afin de les surmonter. Peut-être alors aborderons-nous la fin de vie avec plus d’amour et moins d’idéologie.

Jean-Noël Cuénod

 

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