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Billet de blog 25 févr. 2021

Philippe Jaccottet a pris ses quartiers d’ailleurs

Anne Perrier, André du Bouchet, Yves Bonnefoy et aujourd’hui Philippe Jaccottet…L’une après l’autre les grandes voix s’éteignent dans les brumes de la plaine. Nous nous sentons bien seuls. Il fait froid au cœur. Leur disparition n’a pas fait flamber les médias. Dieu merci. L’époque – qui a le mauvais goût très sûr – ne mérite pas ces grands maîtres en poésie.

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Né à Moudon (canton de Vaud) le 30 juin 1925, le poète, critique et traducteur suisse Philippe Jaccottet a donc pris ses quartiers d’ailleurs, hier à Grignan, village en Drôme provençale qu’il a fait sien dès 1953 avec son épouse artiste-peintre, Anne-Marie Haesler.

Son œuvre considérable s’étend sur trois quarts de siècles et compte une cinquantaine de recueils, carnets et récits, des Trois poèmes aux démons, précédés d’Agitato parus en 1945 Aux Portes de France (Porrentruy, aujourd’hui canton du Jura) jusqu’aux ultimes, La Clarté Notre-Dame et Le dernier livre de Madrigaux, publiés tous deux en 2021 chez Gallimard.

Considérable, son œuvre de traducteur l’est tout autant, citons entre bien d’autres : L’Odyssée d’Homère, les œuvres de Rainer Maria Rilke, celles de Thomas Mann (Mort à Venise), de Hölderlin, de Robert Musil qu’il a contribué de façon déterminante à faire connaître aux lecteurs de langue française.

Jaccottet est entré en poésie sous l’éclairage de son mentor, le poète, vaudois comme lui, Gustave Roud, injustement méconnu hors des étroites frontières de la Suisse romande. Pourtant, Roud a su faire chanter la terre comme personne.

Paysages de l’enfance

Comme la plupart des poètes suisses, Philippe Jaccottet a noué un rapport intime et exigeant avec la nature. Vivre ses premières années sous le regard des montagnes, bercé par le chant des forêts, consolé par la houle des blés et rafraichit par l’odeur du lac vous marque à jamais son artiste.

Cela dit, Jaccottet ne saurait être qualifié de poète naturaliste. Il ne se contente pas d’évoquer les éléments de la nature, de les célébrer ; il les transforme, les reconstitue, les transmue. Il rend à la réalité sa part d’invisible et son parfum de fleur sauvage que la prose quotidienne a éventé.

Le critique français Jean-Michel Maulpoix – qui a consacré un remarquable cours à la poétique de Philippe Jaccottet (on peut le lire ici) – met en garde le lecteur hâtif … Ne pas se leurrer sur l’apparence « simple » de nombre de poèmes de Philippe Jaccottet. L’écriture est pour lui le lieu du labeur le plus rigoureux et le plus exigeant. S’il avoue écrire par inspirations, émotions, il se présente en même temps comme un tenant du classicisme : « pour le poète d’aujourd’hui, la création doit être une longue patience ». La poésie, affirme-t-il, est « un domaine où le scrupule est de rigueur ». Une fois de plus, la traduction est son modèle…Elle suppose une attention au moindre mot, à la moindre nuance. Respect dans sa propre parole de la parole d’autrui.

La liberté des contraintes

Le poète s’oblige donc aux contraintes mais c’est pour mieux devenir libre après s’en être rendu le maître. L’émotion est présente, non pas comme un événement passionnel – qui, par l’éblouissement qu’il procure, ferait écran à la réalité – mais en tant qu’aiguiseur de regard, qu’affuteur des sensations. De cette lame effilée, le poète perce délicatement l’écorce du monde pour en faire couler tout son jus, à la manière de ces arpenteurs du désert qui transpercent l’écorce des cactus pour en boire l’eau fraîche qu’ils contiennent.

« L’effacement soit ma façon de resplendir »

Le mot ultime appartient, cela va de soi, au poète. Voici donc « Que la fin nous illumine »:

Sombre ennemi qui nous combats et nous resserres,

laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,

vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :

et que je sois changé en éclair à la fin.

Moins il y a d’avidité et de faconde

en nos propos, mieux on les néglige pour voir

jusque dans leur hésitation briller le monde

entre le matin ivre et la légèreté du soir.

Moins nos larmes apparaîtront brouillant nos yeux

et nos personnes par la crainte garrottées,

plus les regards iront s’éclaircissant et mieux

les égarés verront les portes enterrées.

L’effacement soit ma façon de resplendir,

la pauvreté surcharge de fruits notre table,

la mort, prochaine ou vague selon son désir,

soit l’aliment de la lumière inépuisable.

A Philippe Jaccottet, merci.

Jean-Noël Cuénod

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