Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

615 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 nov. 2021

Migrants : du naufrage aux larmes de crocodile

Qu’elles sèchent vite, les larmes de crocodile ! De plus en plus vite, car il y en a de moins en moins, de larmes. Même de crocodile. Et surtout pour les réfugiés. Vous vous rappelez la photo du petit corps d’Aylan, 3 ans, rejeté sur une plage de Bodrum en 2015 ? Nous oublierons tout aussi vite le naufrage qui a tué 27 migrants dans La Manche, mercredi. Place au Black Friday !

Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© RTS

Au début de ce siècle, cette tragédie aurait soulevé des torrents d’indignation. Des milliers de personnes seraient descendues dans la rue. Aujourd’hui, calme plat, contrairement aux bourrasques de novembre qui agitent La Manche. Les migrants n’ont ni nom, ni visage, ni même sépulture. Ils ne forment qu’une masse informe, indéterminée, inquiétante. Elle sert d’arguments aux politicards démagogues qui s’en servent comme d’un tremplin. Plus on tape sur les migrants et plus on récolte des voix. Car une grande partie de la population votante reste hostile à toute immigration même contrôlée. C’est simple au fond, très au fond, une campagne électorale…

Et pourtant, s’il existe un sujet qu’aucune solution simpliste ne saurait résoudre, c’est bien celui-ci.

Passez ses nerfs sur les passeurs

Le premier ministre britannique et le président français s’accusent mutuellement d’être responsables du naufrage. Et ne se mettent d’accord que pour cogner – en paroles verbeuses – sur les passeurs.

Les mafias des passeurs…Tiens, parlons-en ! Le trafic d’êtres humains s’organise selon la même architecture que celui des stupéfiants. Une pyramide, au sommet de laquelle règne les chefs mafieux et leurs conseillers financiers ; le milieu est occupé par les logisticiens des transports et les récolteurs de fonds ; en bas, fourmille le prolétariat des passeurs proprement (enfin si l’on ose dire !) dit qui effectuent le sale boulot « physique ».

Franck Dhersin, vice-président de la région Hauts-de-France (droite ex-LR) et maire de Téteghem près de Dunkerque a bien décrit cette situation à France-Info :

Il y a passeurs et passeurs. Il y a les petites mains qui travaillent sur le terrain, qui sont des centaines. Et quand la police française en arrête – elle en arrête beaucoup – 3-4 jours après, il y en a de nouveau. C'est comme les trafics de drogue, c'est exactement pareil  (lire ici l’article complet).

Frappez à la tête ! Elle est où la tête, chef ?

L’élu régional et local veut que l’on frappe à la tête. Et où se dresse-t-elle, cette tête ? Franck Dhersin a sa petite idée :

Les chefs de cette mafia sont à Londres, ils gagnent des centaines de millions d'euros chaque jour et ils réinvestissent l'argent à la City. Ils achètent des restaurants, des pizzerias, des hôtels, des immeubles. Ils renvoient aussi de l'argent au pays. Et la seule façon de les avoir, c'est un contrôle fiscal. 

On ne peut qu’approuver ses propos. Mais sans se bercer d’illusion. A partir du moment où une activité maffieuse génère un important volume de fonds, ses têtes disparaissent dans le brouillard. Elles disposent des moyens suffisants pour se dissimuler derrière des écrans de fumée par le truchement de cabinets d’avocats et de conseillers financiers.

L’argent sale profite à l’économie propre

Mais ces têtes de requins nagent aussi dans un courant plus profond. L’argent généré par les traites et les trafics se diffuse dans l’économie légale, pourvoyeuse de profits, d’emplois et de taxes. Ce qui est de nature à refroidir les ardeurs répressives dirigées vers le sommet. Autant se contenter du menu fretin.

Avec une parfaite hypocrisie, la société se satisfait de cette situation, malgré les tartarinades du Tout-Répressif.

32 milliards par an pour la traite des migrants

La drogue et la traite des migrants dégagent de gros chiffre d’affaires. Selon le site Planetoscope (lire ici), celui du trafic de stupéfiants s’élève en moyenne à 243 milliards d’euros par an. Le chiffre d’affaire de la traite des migrants est encore plus malaisé à établir. Selon Pierre Henry, directeur général de l'association terre d'asile, il se situerait aux alentours de 32 milliards de dollars (28,5 milliards d’euros) par an (lire ici).

Il en sera de même de la traite des migrants comme il en est du trafic de drogue. Plus les contrôles se durciront et plus les murs s’élèveront, plus les mafias prendront le contrôle de ce marché puisqu’elles seules disposent de la surface financière, de l’expérience et de la maîtrise de l’architecture criminelle.

L’Occident, grand fauteur de désordre au Moyen-Orient

L’Occident a semé le désordre au Moyen-Orient, dès la chute de l’Empire ottoman à l’issue de la Première Guerre mondiale, en découpant cette vaste région en fonction, non pas du bien commun des populations locales, mais des seuls intérêts des deux puissances coloniales.

Au début de notre siècle, les Etats-Unis ont fait encore plus fort en multipliant les décisions désastreuses : la guerre en Irak déclenchée par Bush junior, l’abandon de la Syrie à son triste sort par Obama, le piteux retrait de l’Afghanistan ordonné par Biden.

Ce désordre établi a permis aux pires tyrans, aux « saigneurs » de la guerre, aux islamoterroristes, à la corruption himalayesque d’asseoir leur pouvoir au détriment d’une population qui subit des situations sociales, économiques et politiques effroyables. Ces peuples n’ont plus qu’une solution partir vers le seul Eldorado qui semble à portée, la riche Europe. Mais c’est l’étau polono-biélorusse ou les remous de La Manche qui les attendent.

Au pied du mur…

Maintenant, nous voilà au pied du mur. Et pas seulement de celui que veut construire la Pologne. Que faire de toutes ces douleurs dont l’Occident porte une part de responsabilité ?

Pour l’instant, rien, sinon jouer à l’autruche (ce qui, en passant, est le meilleur moyen de recevoir un coup de pied aux fesses !)

Nombre d’experts en trafic de stups le clament depuis des décennies : pour lutter efficacement contre les narcotrafiquants, assécher le marché en légalisant la drogue est l’une des premières mesures à prendre, avec l’accompagnement médico-social des consommateurs.

Outre qu’il faudrait que de nombreux pays prennent la même décision pour éviter le tourisme stupéfiant, il est improbable que les citoyens, surtout en France, élisent des candidats qui défendraient cette proposition. L’illusion répressive est assortie de trop d’attraits pour qu’on en sorte aisément.

La raison ne tonne plus en son cratère

Il risque fort d’en aller de même avec ces réfugiés que l’on appelle « migrants ». La solution rationnelle serait de les répartir entre les pays d’Europe, voire d’Occident. Quitte à contrôler strictement les nouveaux arrivants, car la tentation est forte chez les groupes ou Etats terroristes de profiter de l’immigration pour l’infiltrer.

Or, justement, le contrôle des individus est plus aisé à effectuer sur des populations qui sont entrées légalement sur les territoires occidentaux que sur des clandestins qui se sont faufilés entre les mailles du filet. Car de toute façon, aucune frontière est imperméable. Les murs, les barrières artificielles ou naturelles n’ont jamais empêché l’immigration.

Mais voilà, l’ambiance actuelle est tant accablée par le tintamarre des droitistes que la raison ne tient plus sa note avec sa petite voix fluette. Cela fait bien longtemps qu’elle ne tonne plus en son cratère ! On réfléchira plus tard. Trop tard.

Jean-Noël Cuénod

Vidéo : le témoignage des sauveteurs

Mort de 27 migrants dans la Manche : le récit poignant des sauveteurs en mer © L'Obs

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Discriminations
En Haute-Loire, au « pays des Justes » : la rumeur et les cendres
Le village de Saint-Jeures, réputé pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre, n’est pas épargné par l’islamophobie. Quand Yassine, un jeune chef d’entreprise à son aise, décide d’y faire construire une maison et d’installer sa famille, les pires bruits se mettent à courir. Jusqu’à l’incendie.
par Lou Syrah
Journal — Extrême droite
Les « VIP » de Villepinte : l’extrême droite et la droite dure en rangs serrés
Parmi les invités du meeting de Villepinte, des responsables identitaires, des anciens d’Ordre nouveau et du Gud et des royalistes côtoient les cathos tradis de La Manif pour tous et les transfuges du RN et de LR. La mouvance identitaire s’apprête à jouer un rôle majeur dans la campagne.
par Karl Laske et Jacques Massey
Journal — Médias
« Le Monde » : Matthieu Pigasse vend la moitié de ses parts à Xavier Niel
Après avoir cédé 49 % de ses parts en 2019 au milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, le banquier en cède à nouveau 49 % au patron de Free, qui devient l’actionnaire dominant du groupe de presse. En situation financière difficile, Matthieu Pigasse ne garde qu’une participation symbolique.
par Laurent Mauduit
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Le convivialisme, une force méta-politique
Vu d'ailleurs le convivialisme peut sembler chose bien étrange et hautement improbable. Parmi ses sympathisants, certains s'apprêtent à voter Mélenchon, d'autres Jadot, Taubira ou Hidalgo, d'autres encore Macron... Ce pluralisme atypique peut être interprété de bien des manières différentes. Les idées circulent, le convivialisme joue donc un rôle méta-politique. Par Alain Caillé.
par Les convivialistes
Billet de blog
Et si nous avions des débats constructifs ?
La journée internationale de l'éducation de l'UNESCO, le 24 janvier, est l'occasion de rappeler que les savoirs et expertises de toutes et de tous sont essentiels pour nourrir les conversations démocratiques.
par marie-cecile naves
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Une constituante sinon rien
A l’approche de la présidentielle, retour sur la question de la constituante. La constituante, c’est la seule question qui vaille, le seul objet politique qui pourrait mobiliser largement : les organisations politiques, le milieu associatif, les activistes, les citoyens de tous les horizons. Car sans cette réécriture des règles du jeu, nous savons que tout changera pour que rien ne change.
par Victoria Klotz