Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

660 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 sept. 2018

Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

Faut-il pendre les blancs ?

Le rappeur Nick Conrad n’était connu que par sa concierge et sa cour. Aujourd’hui, le voilà célèbre grâce à son clip à scandale intitulé « pendez les blancs ». Il a tout compris, Conrad. Pour percer dans le chaud-bise, il faut tout d’abord crever la croûte de fumier et faire le Zemmour en investissant dans le racisme bien gluant.

Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Petit rappel pour ceux qui viennent de débarquer de Proxima du Centaure. Le rappeur susmentionné – qui se présente en tant qu’ « artiste noir, Parisien fier et raffiné » – a commis un clip d’une petite dizaine de minutes où il met en scène le sort qu’il réserve à un blanc avec, entre autres gages de finesse, ces éloquentes paroles :  «Écartelez-les pour passer le temps, divertir les enfants noirs de tout âge petits et grands. Fouettez-les fort faites-le franchement, que ça pue la mort que ça pisse le sang!» Nous parvenons à la fine pointe du sublime avec ce doux songe : « Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs, attrapez-les vite et pendez leurs parents ». Tel un chœur antique, les comparses du rappeur psalmodient : « Pendez-les tous ! Pendez-les blancs ! »

Le clip – c’était son but – vérole les réseaux sociaux. Les médias installés le dénoncent, donnant ainsi un surcroît d’audience à la chose. Et puis, re-belote, les politiciens entament leur grand bal des faux-culs indignés, du ministre Collomb à Marine Le Pen, trop heureuse de condamner le racisme version noire.

Les sites concernés affirment que ce clip a été supprimé : pipeau à coulisse ! Le Plouc s’est contenté de gougueliser « pendez les blancs » pour retrouver en une seconde ce truc dans son intégralité.

Le ministre Collomb s’est empressé de saisir la justice. Le Parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit». La police a aussitôt interrogé Nick-le-Raffiné, « en audition libre ». Donc sans menottes, ni cellule. Au grand regret du rappeur, sans doute.

Pour sa défense, Conrad invoque l’usage du second degré. Il n’a pas voulu inciter à la haine du blanc : « Dans mon clip qui n'est que de la fiction, j'ai voulu inverser les rôles de l'homme blanc et de l'homme noir et proposer une perception différente de l'esclavage », fait-il savoir dans la médiasphère.

Que son clip ne soit « que de la fiction », c’est encore heureux. Dans le cas contraire, ce n’est pas pour « provocation publique à la commission d’un crime ou d’un délit» qu’il serait poursuivi mais pour « assassinat »!

Ensuite, voyons un peu ce second degré qui est brandi façon bouclier.

Au marché de Brive-la-Gaillarde…

Il est vrai que Georges Brassens, dans sa chanson « hécatombe » n’y est pas allé de main morte contre les malheureux gendarmes, torturés par les mégères du marché de Brive-la-Gaillarde. Sa première diffusion remonte à 1952, encore à l’époque des 78 tours. En voici quelques extraits (voir aussi la vidéo sous ce texte ) :

En voyant ces braves pandores
Être à deux doigts de succomber
Moi, je bichais car je les adore
Sous la forme de macchabées

(…)

Une autre fourre avec rudesse
Le crâne d'un de ses lourdauds
Entre ses gigantesques fesses
Qu'elle serre comme un étau.

(…)

Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons
Ces furies à peine si j'ose
Le dire tellement c'est bas
Leur auraient même coupé les choses
Par bonheur ils n'en avaient pas.

Pourtant, « Hécatombe » se situe à des années-lumière du rap de Conrad. Outre, que le racisme (la flicophobie n’est pas une expression raciste au sens strict du terme) y est absent, ce qui distingue clairement les deux textes, c’est l’humour. A écouter Brassens, on est mort, mais de rire. Soixante-six ans plus tard, sa chanson reste drôlissime. Alors qu’il serait vain de trouver la moindre trace d’humour dans « Pendez les blancs », même en cherchant bien, même en se forçant. Or, pour que le second degré fonctionne, il faut instiller au texte cette goutte d’humour qui permet de décoller le texte de sa signification immédiate. Si Nick-le-Raffiné avait vraiment voulu introduire le second degré dans son rap, ce qui reste à prouver, alors il a lamentablement échoué, faute de talent.

De même, les défenseurs du rappeur pourraient se prévaloir de cette célèbre formule rédigée par André Breton dans son « Second manifeste du surréalisme » :

L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.

Certes, l’humour n’y apparaît pas dans toute son évidence. Néanmoins, en se reportant à l’époque – 1929 – où elle fut conçue, elle présentait cet écart qui sépare la signification immédiate du texte de son appréhension distanciée. Bien sûr, la Première Guerre mondiale avait provoqué son lot de massacres. Toutefois, à l’époque, il était difficilement concevable qu’un quidam surgisse au coin de la rue pour tirer au hasard.

Mais tout a changé. Sans doute André Breton n’aurait-il pas pu écrire sa phrase aujourd’hui. Désormais, les quidams n’hésitent pas à appliquer la formule surréaliste au pied de la lettre, sur des campus aux Etats-Unis, sur des terrasses de bistrot à Paris ou ailleurs. Dès lors, l’effet de distance n’existe plus. Cette absence d’écart rend difficile, voire impossible le second degré en un tel contexte.

« Je rentre dans des crèches, je tue des bébés blancs », éructe Nick Conrad… Mais c’est exactement ce que Mohamed Merah a fait à l’école juive de Toulouse au matin du 19 mars 2012 ! Où est l’écart ? Où se trouve la distance ? Où se cache l’humour ? Dans quel recoin dénicher le moindre fragment de second degré ? Indéfendable, Nick-le-Raffiné !

Loin de briser les codes du racisme blanc, il les renforce en leur donnant une forme de légitimité : « Vous voyez, tout le monde est raciste, même eux. Alors, pourquoi se gêner ? »

S’il n’y avait pas eu tout ce ramdam à propos du clip, Le Plouc n’aura même pas songé à l’évoquer. Le silence est la meilleure des armes pour faire taire les imbéciles.

 Mais voilà, le silence est rigoureusement incompatible avec notre société média-mercantile. Et les réactions qui miment l’indignation relèvent avant tout du marketing politico-médiatique : il s’agit de profiter du beuze pour faire propagande de sa came électorale. Quant à l’intrusion de la justice dans cette affaire, elle ne fera que nimber le rappeur raciste de la précieuse aura du « Bad Boy ».

C’est bon pour le bizness, ça, coco !

Jean –Noël Cuénod

Georges Brassens - Hécatombe © Chansons, Folklore et Variété

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Lula se présente en apaiseur des années Bolsonaro
Dimanche 2 octobre, les Brésiliens choisissent entre Jair Bolsonaro et Lula da Silva. Après un mandat marqué par les violences et une politique favorable aux plus riches, l'ancien chef d’état affirme vouloir réconcilier le pays. Avec l’espoir de l’emporter dès le premier tour.
par François Bougon
Journal — Santé
En ville, à la mer et à la montagne : là où se trouvent les oasis médicaux
Cause sans cesse perdue, la lutte contre les déserts médicaux masque une autre réalité : les médecins libéraux s’installent toujours plus nombreux comme spécialistes dans quelques zones privilégiées. Ils sont aussi toujours plus nombreux à pratiquer des dépassements d’honoraires.
par Caroline Coq-Chodorge et Donatien Huet
Journal — France
Télémédecine : derrière « Sauv Life », le business contestable d’un médecin de l’AP-HP
Pour désengorger les urgences, le ministre de la santé pousse les « unités mobiles de télémédecine », officiellement opérées par une association, Sauv Life, qui envoie, via le 15, des infirmiers dotés de mallettes de télémédecine au chevet des patients. En coulisses, cette expérimentation soulève des questions sur le niveau du service rendu, le coût et les procédures de commande publique. Contre-enquête sur un chouchou des médias.
par Stéphanie Fontaine
Journal — Terrorisme
Une section informatique aveugle à ses propres alertes
Dans les deux années précédant la tuerie à la préfecture de police, les alertes se sont multipliées au sein de la « S21 », la section où travaillait Mickaël Harpon. Sans jamais que cela ne porte à conséquence pour le futur terroriste.
par Matthieu Suc

La sélection du Club

Billet de blog
Brésil : lettre ouverte aux membres du Tribunal Supérieur Électoral
En notre qualité d’avocats de Monsieur Lula nous avions interpellé sur l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques à l’origine des poursuites et de la détention arbitraires subies par notre client. Nous dénonçons les attaques ignominieuses de Monsieur Bolsonaro à l’encontre de Monsieur Lula et sa remise en cause systématique de décisions judiciaires l’ayant définitivement mis hors de cause. Par William Bourdon et Amélie Lefebvre.
par w.bourdon
Billet de blog
L'affrontement bolsonariste du « Bien » contre le « Mal » : erreur philosophique et faux antagonisme
[Rediffusion] Au Brésil, les fanatisés bolsonaristes se présentent en porteurs du bien. Si toute réalité humaine porte, mélangées ensemble, les dimensions de bien et de mal, lorsqu'un groupe fanatique et son chef optent pour la haine, l'esprit de vengeance, le mensonge, la violence, la magnification de la dictature et la torture à l'aide de fake news, ils ne peuvent pas prétendre « nous sommes des hommes bons ».
par Leonardo Boff
Billet de blog
Les élections au Brésil : changement de cap, ou prélude à un coup d’État ?
Les élections qui se dérouleront au Brésil les 2 et 30 octobre prochain auront un impact énorme pour les Brésiliens, mais aussi pour le reste du monde, tant les programmes des deux principaux candidats s’opposent. Tous les sondages indiquent que Lula sera élu, mais la question qui hante les Brésiliens est de savoir si l’armée acceptera la défaite de Bolsonaro. Par Michel Gevers.
par Carta Academica
Billet de blog
Billet du Brésil #5 / Dimanche, un coup d’État est-il possible ?
S'accrochant au pouvoir, Jair Bolsonaro laisse planer le doute sur l'éventualité d'un coup d'Etat, en cas de défaite aux élections. Mais les conditions sont-elles vraiment réunies pour garantir son succès ?
par Timotinho