L’appel des généraux: une sérieuse menace

« Une tentative de coup d’Ephad », la tribune au ton factieux des généraux retraités dans Valeurs Actuelles ? Le titre du Canard Enchaîné est plaisant. Mais un sondage d’opinion de Harris Interactive montre que cette démarche militaire n’a rien d’une promenade en déambulateur. 58% des Français soutiennent les signataires.

Dans cette affaire, Marine Le Pen n'avance pas masquée... Dans cette affaire, Marine Le Pen n'avance pas masquée...
Derrière ces vingt ci-devant généraux, plus de 5000 militaires, dont certains sont encore dans l’active, ont à ce jour signé cet appel publié par le magazine d’extrême-droite (on peut le lire ici).

Ils avaient bien choisi leur jour pour le lancer : le 21 avril 2021, pil-poil 60 ans après le putsch d’autres retraités du képi qui s’étaient emparés du pouvoir par la force à Alger. Le symbole a ses limites : les putschistes avaient dû regagner fissa leur niche après que le président de Gaulle eut donné de la voix.

Dans cette lettre ouverte, les képis dorés brassent tout ce qui ne va pas en France.

Un soutien populaire

 L’institut Harris Interactive en a retenu les points suivants (lire l’intégralité du rapport ici) :

– Dans certaines villes et certains quartiers les lois de la République ne s’appliquent pas : 86% des personnes interrogées approuvent cette affirmation des militaires ;

– en France, la violence augmente de jour en jour : 84% ;

– en France, il existe une forme d’antiracisme qui produit une haine entre les communautés :74% ;

– la société française est en train de se déliter : 73% ;

– en demandant aux policiers et aux gendarmes d’intervenir durant les manifestations des Gilets Jaunes, le gouvernement a provoqué une perte de confiance des Français dans les forces de l’ordre : 62%.

Rien de nouveaux : ces lieux devenus communs forment le bruit d’ambiance des virtuels cafés du commerce. Et ce constat n’importe qui pourrait le dresser. D’ailleurs, l’analyse de Harris Interactive démontre qu’il est partagé par les sympathisants de toutes les couleurs politique, y compris La France Insoumise.

Une menace qui appelle punitions

Les plumitifs galonnés ne se sont pas contentés de ces brèves de comptoir. Ils ont surtout lancé des menaces à l’encontre du gouvernement et même appelé les militaires d’active à la sédition comme le montre ce passage au style, disons, très « brodequin de marche à jambières attenantes »:

Si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national. 

Sous ce fatras grandiloquent apparaît un véritable appel à la rébellion militaire contre un gouvernement légitime et constitué démocratiquement. Une tentative factieuse qui mériterait le conseil de discipline, la radiation et les poursuites pénales.

On ne saurait reprocher aux militaires d’avoir exprimé leur opinion. En revanche, ils sont sortis du débat politique en brandissant la menace du recours à la force militaire. Dans une démocratie, c’est intolérable et appelle les plus sévères répliques.

Servir la soupe brune à Marine Le Pen

Il est tout aussi évident que ces apprentis putschistes servent la soupe brune à Marine Le Pen qui s’est empressée de les soutenir, de même que Dupont-Aignan, en teckel courant avec ses petites pattes pour quémander un câlin aux militaires.

Toutefois, se contenter de condamner les factieux ne servirait qu’à se donner bonne conscience à petit prix. Car il faut voir la triste réalité en face : « près d’un Français sur deux se déclare favorable à l’intervention de l’armée sans qu’on ne lui en donne l’ordre afin de garantir l’ordre et la sécurité en France », révèle le sondage Harris Interactive, soit 49% des personnes interrogées. Taux qui s’élève, sans surprise, à 83% pour les sympathisants du Rassemblement National et, plus choquant, à 57% pour ceux de LR, parti censé représenter la droite de gouvernement.

Cela dit, il s’est trouvé tout de même 38% de sympathisants de La France Insoumise et du PS ainsi que 33% de ceux du parti au pouvoir LREM pour soutenir « l’intervention de l’armée sans qu’on ne lui en donne l’ordre »!

Cela démontre à quel point la morale démocratique et républicaine s’est effondrée dans ce pays où l’Etat de droit semble faiblir chaque jour un peu plus.

Contre les képis, des bras cassés

C’est plus qu’un malaise qui traverse la France, c’est un coup de pioche sur son socle. Il n’est plus temps de répondre, façon sociologue qui voit les choses en surplomb, « la violence, l’islamisme et le séparatisme ne sont que des sentiments ressentis et non la réalité ». C’est comme la météo ; ce qui compte, ce n’est pas le niveau du thermomètre mais le froid que l’on éprouve.

Or, la France a froid. Cette impression qu’elle « se délite » est partagée bien au-delà des képis et des bérets.

 Dès lors, il faudra bien répondre aux défis des violences de tous types, à la remise en cause de la laïcité, fondement de l’harmonie sociale en France, au racisme anti-arabe et anti-noir, au néo-racisme qui veut séparer les Français en fonction de leur origine (cette fois-ci contre les blancs). Si rien n’est fait, Marine Le Pen sera la prochaine présidente.

Et pour tenter de ramer à contre-courant, nous n’avons que des rameurs aux bras cassés. Un président qui a laissé perdurer la dégradation urbaine et suburbaine. Une droite de gouvernement qui court après son extrême. Une gauche divisée en nains de jardin.

C’est dire à quel point nous sommes mal barrés sur cette galère.

Jean-Noël Cuénod

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