La belle au bois dormait

La société d'après guerres, tombée totalement sous le charme des sirènes de la consommation, s'est mollement assoupie socialement et politiquement, durant près de soixante dix ans. Une période bénite pour les progrès du néolibéralisme et de la religion de l'argent!

La Belle au Bois dormait...

Qui aurait pu prédire que son prince charmant porterait une tenue jaune fluo, aussi excentrique, et ne serait pas vraiment issu de la haute aristocratie?

Bien qu'il ait buté sur le piège politique de la confrontation violente et le manque de représentativité sociale dans son programme politique, le mouvement des Gilets Jaunes, tant imprévisible que spectaculaire, marque un renouveau de la vie sociale et politique inédit depuis soixante dix ans. Contrairement au mouvement de mai 68, qui part de revendications générales pour aboutir sur des revendications particulières, le mouvement des Gilets Jaunes n'a cessé d'ouvrir le champ de ses propositions, certes de façon un peu trop improvisée. Il constitue de ce fait un ferment beaucoup plus actif de remise en question politique et économique, dans la durée.

Il n'est guère envisageable que la société qui s'est assoupi à la faveur des Trente Glorieuses, ne retombe dans les limbes, tellement les motifs de rester en éveil sont nombreux: des risques majeurs, tant économiques qu'écologiques, infiniment plus immédiats qu'il y a cinquante ans - même si la menace se profilait déjà bel et bien à l'horizon.- Horizon que nous avons franchi, avec les chocs pétroliers, la crise financière de 2008, la paupérisation inexorable des populations dans les pays dits riches et les sécheresses durables et canicules estivales, pour ne citer que quelques exemples parmi bien d'autres.

Le chaos produit par un mouvement non contrarié de marchandisation des rapports sociaux et du vivant lui-même est d'une prégnance telle que les revendications à courts termes - les plus facilement mobilisatrices - ne sont pas restées sans suite dans le mouvement des Gilets Jaunes. Le réveil social est un peu difficile et contrariant. Le mouvement de sympathie spontané s'est émoussé dans les sondages; mais le travail de fond des esprits est clairement entrepris. Il s'agit d'une remise en cause générale; y compris des propres revendications de départ des protagonistes!

L’idyllique société de consommation n'est pas prête de retourner à son soumission insouciante et béate. Personne ne sait quelle forme cela prendra exactement; c'est pourquoi j'évoque seulement celles que je pense judicieuses et efficaces. Certaines sont déjà en place en matière d'écologie, qui n'est pas du tout, au départ, dans le faisceau des revendications primordiales des Gilets Jaunes. Cependant le mouvement concomitant des Marches pour le Climat, a montré que ces revendications n'étaient pas antagonistes, même si certaines contradictions sont apparus nettement.

La prise en compte des enjeux écologiques dans l'ordre du jour des mouvements sociaux de fond ne peut que fragiliser, sans recours à la violence, les positions politiques, économiques et financières dominantes; et orienter les stratégies vers plus de réalisme et de maturité politique et économique, sans avoir à perdre de crédibilité avec la désignation de boucs émissaires. Toutes et tous concernés; les plus aisées, les plus aux niveaux de revenus, étant les premiers concernés, ce qui va compliquer leur implication. Mais celle-ci n'est pas exclue pour autant; et n'est pas indispensable pour accentuer le mouvement de renouveau jusqu'alors entrepris...

Qui a dit que le mouvement des Gilets Jaunes n'était pas un candidat crédible au réveil de la société? En tout cas, je ne suis pas du tout de cet avis... La stratégie politique est grandement à affiner, le costume peut changer de couleur -même su son choix a été une intuition géniale;- mais qui peut honnêtement contester que le mouvement de réveil a été réellement et efficacement amorcé?...

 

Document 1: Gilets Jaunes, mouvement phénoménal  Source La Sociale

Document 2La marche pour le climat, “un mouvement qui se pérennise” Source France 24

Extrait: "Une marche a finalement été autorisée (le 1er mai), de la place d’Italie à Montparnasse entre 11 heures et midi, juste avant les défilés des syndicats et des Gilets jaunes. “Il est globalement dommage que le rassemblement initial ait été interdit, estime Martin Breton. C’est aussi une stratégie politique d’éviter que les différents mouvements se parlent et se rassemblent”, poursuit le militant du mouvement Youth For Climate," interviewé par Jean-Luc Mounier.

Document 3: Une action intelligente et coordonnée donnant du crédit aux discours écologiques Source Mediapart

 

Annexe 1: Commentaires des propositions des "Gilets Jaunes" actualisée en février 2019 Source Dossier dans Marianne: Les propositions du "vrai débat" 22-28 mars et 19 et 25 avril 2019

Je voudrais d'abord relever le fait qu'assez peu de participants ont contribué à une enquête menée, à l’initiative du mouvement, sur une hiérarchisation des propositions faites. De plus cet échantillon, certes non négligeable (plusieurs dizaine de milliers de personnes), ne pourrait être considéré représentatif, d'un point de vue statistique.

Ce qui me marque, ensuite, c'est la prédominance des propositions relevant du changement de fonctionnement des institutions. Ce sont les premières propositions des opposants à un pouvoir en place: modifier les conditions d'assise de ce pouvoir. Ce parait évident et indispensable... Mais, à mon sens, cela peut manquer de profondeur de champ. En effet, en changeant le mode possible participation, on ne parvient pas forcément à une participation meilleure et effective; pour preuve la faible participation à cette enquête, pourtant interne au mouvement.

Le changement des institutions est symbolique, et sans doute non durable, s'il n'est pas accompagné d'une demande effective de changements de politique, qui ne peut être porté dans l'état actuel verrouillé - et, par certains aspects, décadant - des institutions. C'est pourquoi, j'ai regardé de près les autres propositions. Elles relèvent de propositions économiques et sociales, fiscales et écologiques, toutes assez partielles, mais néanmoins pour certaines, assez significatives.

Le refus de réponse du pouvoir actuel a ces propositions constructives est encore plus éclairante. Je ne parle, évidemment, pas du refus de prise en compte des réformes institutionnelles; comme celle de la prise en compte du vote blanc - qui de l’avoue même du Garde des Sceaux aurait un impact trop fort sur "la légitimité des élus". Ou encore, la réduction du train de vie des élus.... (L'affaire de Rugy, parmi d'autres, a montré la pertinence du sujet.)

J'ai surtout relevé le refus de la nationalisation des autoroutes et du secteur des énergies; le refus d'aider les agriculteurs en production biologique et de l'interdiction du glyphosate; et, surtout, en vingtième -et dernière- proposition: la fin du libre-échange. Je commenterais seulement cette dernière mesure, qui appliquée immédiatement, changerait d'une manière tellement radical les biens et services accessibles, sans parler des répercutions globales sur l'économie, que je doute qu'elle soit même acceptée par le plus intransigeant des militants... Pourtant, l'agriculture biologique ne pourra se développer vraiment sans être à l’abri de la concurrence déloyal - et déplorable - de agro-industrie mondialisée.

Il s'agit, avant tout d'évaluer ce que les personnes qui revendiquent sont prêtes réellement à porter. Le conscience d'une souveraineté commune qui est progressivement confisquée - par les gouvernements de Gauche et de Droite - au profit des intérêts privés est un axe très fort, sur lequel il est possible de s'appuyer. Les domaines agricoles, ceux de l'énergie et des infrastructures sont chers à notre population. Ce sont des priorités. Et, si l'on regarde, ce qui, dans les institutions bloque la mise en oeuvre des mesures attendues, pourtant, par une grande majorité des personnes, il y a certes un état d'esprit des élites politiques et leur accointance avec les meneurs du jeu économique; mais aussi, dans le cas le l'agriculture , un "syndicat" qui se dit majoritaire, mais n'est plus du tout représentatif.

Ce sont les faux-semblants de consensus et de démocratie, qu'il convient de faire éclater, à partir de remises en cause et propositions précises et authentiques, comme celles précédemment exposées, avec une meilleure priorisation et compréhension de leur imbrication. Le mouvement des Gilets Jaunes a largement amorcé cette voie.

 

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