L'étude du « think tank » Fondapol sur l’antisémitisme en France a été reprise par de nombreux journaux. Elle se focalise en réalité sur l’antisémitisme dans la communauté musulmane, et ses conclusions semblent posées a priori : l’antisémitisme serait le principal problème de racisme en France  les sympathisants du FN et la communauté musulmane en sont majoritairement responsables, devant les sympathisants du Front de gauche.

Fondapol au pays de Zemmour

Instrumentalisation ou naufrage de l'enquête d'opinion

 

L'étude du « think tank » Fondapol sur l’antisémitisme en France1, a été reprise par de nombreux journaux dont Le Monde. Elle se focalise en réalité sur l’antisémitisme dans la communauté musulmane, et ses conclusions semblent posées a priori : l’antisémitisme serait le principal problème de racisme en France et les sympathisants du FN et la communauté musulmane en sont majoritairement responsables, devant les sympathisants du Front de gauche.

 Or cette étude est pleine d’approximations, de présupposés arbitraires, de questions orientées. Et pour autant qu’on puisse en juger, une méthodologie manquant de la plus nécessaire rigueur, alors que sur un sujet aussi sensible, qui risque d'alimenter une hostilité entre deux communautés, il aurait fallu redoubler de précautions.

 L’idée qu’il y aurait une «opinion musulmane » est une construction plus que sujette à caution, tant une telle appartenance est à la fois corrélée avec d'autres facteurs explicatifs (catégorie sociale, revenus, nationalité, appartenance à l'immigration, origine géographique, etc...) et inversement amalgame de très nombreuses situations différentes (de l'ouvrier d'origine algérienne au prince qatari) et de pratiques religieuses différentes (des wahabites au soufis, ismaéliens, druzes, etc..) ou athées. Le choix de la religion comme catégorie explicative n'est en rien anodine , et risque d'alimenter les discriminations.

La comparaison, récurrente dans le texte, des musulmans et des sympathisants du FN est d’ailleurs odieuse. Quel sens cela peut avoir, de comparer une catégorie socio-religieuses et une catégorie politique ? Est-ce une manière de renvoyer dos-à-dos une groupe politique, et l'objet de son ressentiment2 ? D'occulter les discriminations dont est victime la communauté musulmane ?  Il est d'ailleurs curieux de demander si les « musulmans » partagent plus de préjugés anti-sémites que la moyenne, sans poser la question « symétrique » : les « juifs » partagent-ils plus de préjugés contre les musulmans que la moyenne ?

L’analyse est émaillée d’autres affirmations, sinon contredites, du moins singulièrement remises en question par le sondage. Il est surprenant de limiter l’antisémitisme ou le racisme aux "préjugés". D'ailleurs lorsque l’enquête aborde des points concrets, et si on se limite aux personnes d’origine musulmane (si on comprend bien la terminologie du sondage, cela signifie ici musulmans non-croyants), leur aversion à l’encontre d’un Président de la république, maire, patron, banquier, médecin ou voisin juifs est systématiquement inférieure à celle exprimée par la moyenne de la population ! D’autres questions pratiques auraient pu être posées3.

On voit à quel point les conclusions de l’étude changent radicalement suivant que l’on modifie le type de questions, ou que l'on affine le périmètre de la population concernée

 Les auteurs affirment « En France, les actes antisémites représentent 50% de tous les actes racistes ». D’une part ils est sans doute plus exact de dire qu’ils constituent la moitié des « actes » racistes déclarés4 ! Mais comme le montrent les réponses au questionnaire, dans la moyenne de la population française, 50% trouvent qu’il y a trop de musulmans, et seuls 16% qu’il y a trop de juifs. Je ne sais si une telle affirmation est un « acte raciste », c’est en tous cas « un problème de racisme ». Prétendre alors, comme le font les auteurs de l’étude, que « l’évidence des données » montre qu’ « En France il y a plus de problèmes d’antisémitisme que de problèmes de racisme » (page 8 du rapport), est difficile à défendre. C'est même exactement le contraire que leurs données semblent montrer !

A propos du négationnisme, l'étude affirme que «  Les opinions selon lesquelles la Shoah serait une exagération ou une invention ne trouvent aucun écho parmi les musulmans interrogés. Selon cette étude, il n’y a pas de négationnisme dans l’opinion musulmane, sinon à un niveau que l’on retrouve exactement dans l’univers du Front national »

Le moins que l'on puisse dire est que cette phrase est confuse. Or si le négationnisme c’est affirmer que la Shoah est une invention, les chiffres de l’enquête donnent 1% sur la population générale, 3% parmi ceux du Front National, 1% parmi les musulmans. Que veut alors dire cette phrase ? Par ailleurs, nous sommes là dans des chiffres qui ne sont plus significatifs. Sur l’échantillon de 575 personnes, 1% ce sera 6 personnes au plus. Et pour les proches du FN, 3% c’est sans doute moins de 5 personnes. Et si on se limite aux français d’origine musulmane, on trouve que 67% pensent que la Shoah est un crime monstrueux, contre 63% dans la population générale et 0% sont négationnistes contre 1 % dans la population générale5. Donc les personnes se définissant « d’origine musulmane »  sont à tous niveaux plus sensibles au drame de la Shoah que la moyenne de la population, même s’il semble difficile de l’affirmer péremptoirement, tant nous sommes dans des chiffres non-signficatifs.

 Que sous-entend une question comme « On ne parle pas assez de l’esclavagisme subi par la population noire » ? Qu’il y aurait une « concurrence des génocides » et qu’être d’accord avec cette affirmation c’est considérer que l’on parle trop de la Shoah ? Est-ce que la réponse à cette question n’est pas assez logiquement influencée par le fait d’être noir ou non (et là aussi, quelle est la proportion de noirs dans la population générale ? Parmi les musulmans ? ).

Le passage sur le sionisme est surprenant. Que le sionisme soit une idéologie raciste est un point de vue discutable, mais qui a été celui de l'ONU entre 1975 et 1991. Cela n’est pas en soi antisémite. L’amalgame entre antisémitisme et sionisme est exactement le genre de « suggestion » que l’on ne devrait pas voir dans une enquête sérieuse.

Et que signifie « Existe-t-il un complot sioniste à l’échelle mondiale  » ? Comment poser une telle question sans la replacer dans un contexte de « théorie du complot », auquel certaines communautés sont peut-être plus sensibles. Il aurait aussi fallu demander s'il existe-t-il un « complot américain à l’échelle mondiale   » ? un complot Anglo-saxon ? Ou si « Les attentats du 11 septembre ont réellement eu lieu ? » Est ce que qu’un « complot », cela signifie juste une « propagande » ? Du « lobbiying » ? De la corruption ? Que "Le protocole des Sages de Sion" n'est pas un faux ?

Le traitement de cette question est d'ailleurs très différent suivant qu'elle a été posée aux musulmans, ou aux personnes « faisant confiance aux sites de partage video ». Dans le second cas, elle est bien replacée dans un cadre complotiste général, dans le premier dans celui de l'antisémitisme. Les chiffres sont d'ailleurs frappants, la croyance dans l'existence d'une tel complot serait de 54 % chez les personnes « faisant confiance aux sites de partage video », 44 % chez les musulmans (mais  37 % si on se limite aux personnes d'origine musulmane), 37 % chez les sympathisants du FN, et 16 % dans la population générale. Et pourtant on choisit encore de comparer les musulmans aux sympathisants du FN, plutôt qu'aux "adeptes de sites de partage video"...

 Une telle enquête pose plus généralement la question de l’usage des statistiques, qui ne peuvent s'utiliser sans une réflexion concrète sur la distinction essentielle entre causalité et corrélation. Les statistiques ne montrent, au mieux, qu’une corrélation, et on sait que l'on peut corréler à peu près n’importe quoi7. Il est donc essentiel de n’utiliser les statistiques que si on peut proposer un début d’explication plausible. Ainsi une statistique liant cancer du poumon et tabac a un sens parce qu’on a au moins un début (en fait un mécanisme assez précis) d’explication. Inversement une statistique montrant que  les dépenses en Science et technologie aux US sont « corrélées » avec le nombre de suicides par pendaison ou étouffement n'en a pas. Et la consommation de glaces est corrélée au nombre de noyades, simplement parce qu'on mange des galces et on se baigne lorsqu'il fait chaud en été.   Ces principes de bon sens sont ici totalement ignorés.

 Cela ne signifie pas que l'on ne puisse pas -par souci du politiquement correct- faire de sondage dans lequel les « musulmans » apparaîtraient éventuellement comme catégorie explicative, mais il faut alors affiner suffisamment les questions, pour être raisonnablement sûr que la religion est une catégorie pertinente d'explication, et non pas d'autres catégories corrélées.

 

On peut cependant prendre le prétexte de cette étude pour se poser des questions, qu'il faudrait étudier avec une autre rigueur et un minimum de vision.  Pour de nombreux auteurs (en particulier H. Arendt) une des formes d'antisémitisme exprime de manière « détournée» 8 l'hostilité envers  le gouvernement et les institutions. C'est classiquement le cas de l'antisémitisme politique, qu'il soit d'extrême droite ou d'extrême gauche, qui s'accompagne comme le souligne l'étude, d'une défiance envers les institutions. Il y a d'autres formes d'antisémitisme, dont certaines liées à d'autres faits (les conflits qui émaillent le Moyen-Orient ? ),  peut-être influencé par d'autres acteurs (les sites internet « proches du djihadisme » ?), ou associés à une forme de petite criminalité7. Il n'y a là rien de très nouveau, et des sociologues comme  L. Mucchielli ou  M. Wievorka9 ont depuis longtemps étudié ces questions, d'une manière autrement rigoureuse et approfondie.  Or les seuls auteurs cités par cette étude sont  P.A. Targuieff (connu pour son "agacement" envers la "diabolisation" du FN, l'étude actuelle contribuant sans aucun doute à sa « dédiabolisation »)  et  J.C Rufin (qui n'est pas sociologue).

Que pourrait-on d’ailleurs conclure de cette enquête, même en passant outre à ses défauts méthodologiques ?

Que les Musulmans, et surtout les musulmans pratiquants sont plus anti-sémites que la moyenne de la population ? Que les imams de France prêchent l’antisémitisme , et qu’il est donc temps que la république permette une formation d’imams français ?  Qu’il existe une animosité entre les communautés (et comment le savoir si on ne pose pas aux « juifs » les questions symétriques), sur fond de guerre au Moyen-Orient ?

Aucune piste n’est fournie au lecteur. Comme si les conclusions, que l’on évoquait au début étaient sous-entendues, mais qu'on laissait aux Zemmour10 le soin de dire tout haut que « les antisémites se trouvent majoritairement parmi les musulmans et les sympathisants du FN ».

L'étude se conclut par « Nous avons décidé de demander à l’Ifop d’interroger un échantillon exclusivement composé de personnes d’origine musulmane, c’est-à-dire de personnes déclarant être nées dans une famille musulmane. Ces personnes peuvent être de nationalité française ou non. Nous espérons que cette première étude permettra de donner le jour à une série de nouvelles enquêtes en sciences sociales. Cela nous aidera à mieux connaître notre société, à mieux nous comprendre pour avoir plus de chances d’agir utilement dans l’intérêt de tous » .

On doit surtout espérer qu'une "étude" basées sur tant de préjugés et de manque de rigueur et de réflexion, alimentant des amalgames odieux, reste comme l'exemple éclatant de ce qu'il ne faut pas faire.



Appendice : voici quelques autres incongruités de cette étude

 L’échantillonnage semble extrêmement biaisé (nationalité française pour le premier, musulman de toute nationalité pour le second), les méthodes de sondage ne sont pas les mêmes (internet ou face-à-face, sur-représentation des jeunes ensuite « compensée » (??), aucune comparaison avec d’autres populations majoritairement immigrées et originaires des mêmes régions mais non-musulmane. Il est clair qu’une partie de la population musulmane est sur-représentée dans les classes sociales défavorisées, dans lesquelles l’antisémitisme est sans doute (comme le FN) sur-représenté.

La méthode des quotas devrait s’appliquer en essayant de faire une liste raisonnable des facteurs influençant le résultat. Or l'étude se limite à « âge, sexe, profession » et on nous informe que «  Lors du terrain, les personnes âgées de 16 à 17 ans ont été sur-représentées afin d’obtenir des effectifs suffisants, puis ont été remis à leur poids réel lors du traitement statistique de l’étude » ce qui laisse craindre que la fiabilité est bien inférieure à celle que donneraient un échantillon de 575 personnes, qui est déjà en lui-même trop faible.

 

Les musulmans sont en bien plus grand nombre que le reste de la population,

- de nationalité étrangère

-originaires de pays qui n’ont jamais eu de relation avec la Shoah (i.e. non européens).

- originaires de pays en conflit (réel ou rhétorique) avec Israël

- appartenant à des classes sociales défavorisées

- maîtrisant plus souvent avec difficulté la langue ou n'ayant pas fait leurs études primaires et secondaires en France (et certaines questions sont souvent difficiles à appréhender hors de ce contexte )

- plus souvent « croyants et pratiquants »

 

Dans le détail des questions posées, dans un premier groupe de questions, la question « Existe-t-il un complot sioniste à l’échelle mondiale » posée dans le premier sondage semble remplacée par « les juifs sont injustement attaqués lorsque les choses vont mal » dans le second. La question du complot est, elle, posée en l'attribuant à Dieudonné, (« estimez-vous que Dieudonné a plutôt raison ou plutôt tort quand il dit que : »)

 

L’amalgame entre les différents items est parfois surprenante. Ainsi l’étude semble dire que si un membre de votre famille est juif, vous avez deux fois plus de chances d’être « d’accord avec 3 items » parmi les préjugés antisémites. On ne précise pas de quels préjugés il s’agit, mais cela est tout de même surprenant. Ni de quel membre de la famille (ou belle-famille :=) ) il s'agit ?

 

Références:

 

http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2014/11/14/selon-une-enquete-l-antisemitisme-s-etend_4524020_3224.html

http://www.liberation.fr/societe/2014/10/23/l-antisemitisme-une-specificite-francaise_1127750

 http://blogs.mediapart.fr/blog/laurent-mucchielli/260310/la-plupart-des-trafiquants-de-drogues-sont-ils-noirs-et-arabes

 http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/120410/eric-zemmour-lepreuve-des-statistiques

Notes:

http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2014/11/CONF2press-Antisemitisme-DOC-6-web11h51.pdf

reprise dans Le Monde

http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2014/11/14/selon-une-enquete-l-antisemitisme-s-etend_4524020_3224.html

2Puisque l'étude nous dit que parmi les sympathisants du FN, 99 % pensent qu'il y a trop de musulmans en France !

3jusqu’au caricatural, mais pas sans intérêt « que diriez vous si votre fille épousait un juif », qui n’a là encore de sens que si on pose aux juifs la question symétrique.

4 Les auteurs de l'étude semblent oublier qu'apposer  des graffiti, ou lancer un Molotov sur une synagogue ou une mosquée est un "acte raciste" qui sera systématiquement déclaré mais que refuser une embauche  parce qu'on a l'air arabe ou juif est AUSSI un "acte raciste", mais sera rarement déclaré. Les statistiques d'"actes racistes" mesurent donc très différemment "les différentes catégories d'actes". Encore un aspect du sondage dont l'analyse est déficiente.

5Mais bien entendu c'est encore un chiffre non significatif !

6 cf. le site http://tylervigen.com/

7 et donc "plus ou moins acceptable", suivant les circonstances, par le gouvernement

8  peut-être apparentée à la destruction des établissements scolaires (et donc rejoint le premier par son hostilité envers les institution

9 dont l'ouvrage "La tentation antisémite. Haine des juifs dans la France d’aujourd’hui" (Paris, Lafont, 2005) n'occulte d'ailleurs pas le développement de l' antisémitisme dans les milieux des jeunes issus de l'immigration, mais avec des nuances et une rigueur qui manquent ici.

10 De qui on pourrait dire qu'il « dit tout haut ce que les gens qui ne pensent pas disent tout bas »

 

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