#BienvenueEnFrance

Cet article de Nelcya Delanoë a été publié pour la première fois sur le site du CVUH le 6 janvier 2019

Lors des Rencontres universitaires de la francophonie du 19 novembre 2018, le Premier ministre Édouard Philippe a annoncé sa décision d’augmenter les droits d’inscription des étudiants et des étudiantes étrangers et étrangères extracommunautaires dès la prochaine rentrée universitaire.

Leurs frais d’inscription passeront de 170 € par an en licence à 2 770 € ; de 243 € par an en master à 3 770 € ; et de 380 € par an en doctorat à 3 770 €, calcul conforté par un amendement sagace du Sénat du 8 février 2018 et un rapport confidentiel de la Cour des comptes révélé par Le Monde du 21 novembre 2018.

Il s’agit selon le Premier ministre, avec la mise en place du label « Bienvenue en France » ou « Choose France » si on préfère, d’« opérer une forme de révolution pour que notre attractivité ne soit plus tant fondée sur la quasi-gratuité que sur un vrai choix, un vrai désir, celui de l’excellence. »

Soit 500 000 étudiants en 2027 (contre 320 000 en 2018), grâce à un plan budgété – cinq millions d’euros pour la prospection lancée à l’international anglophone par les universités, vingt millions pour qu’elles implantent des instances universitaires à l’étranger francophone. Le tout complété, dans les universités françaises, de cours en anglais doublés de cours intensifs de français, ou « sas d’insertion ». Sans oublier le « fond d’amorçage » de dix millions permettant à chaque étudiant étranger de pouvoir compter sur un professeur référent.

Le nombre de bourses passera de 7 000 aujourd’hui à 21 000 en 2019, dont 6 000 gérées par les universités. Enfin, les procédures de visa seront simplifiées.

Et le Premier ministre d’expliquer : « Un étudiant étranger fortuné qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années. C’est injuste. »

Un écho en somme aux déclarations du président de la République à l’Institut de France en mars 2018 :

« […] La France devra accroître le nombre d’étudiants étrangers sur son territoire et le nombre de ceux qui viennent des pays émergents doublera […]. Étudiants indiens, russes, chinois seront plus nombreux et devront l’être. »

D’abondants commentaires de presse ont critiqué ces décisions, des lycéens et des étudiants ont bloqué leurs établissements en novembre-décembre 2018 entre autres contre elles, de nombreuses instances universitaires, syndicales ou pas, ont annoncé haut et fort leur rejet de ce choix qui rompt avec une perspective éducative à laquelle tous sont attachés.

Il s’agit en effet de changer le statut de l’enseignement public national – secondaire (un baccalauréat par lycée) et supérieur (Parcoursup, ou la fin du choix de ses études). Il s’agit de le rendre payant, sélectif et d’en contrôler l’accès – l’augmentation des frais d’inscription des non Européens annonçant celle des Européens/Français. Il s’agit d’ouvrir largement le marché bancaire des prêts étudiants – on connaît aujourd’hui les dégâts liés à la bulle financière de ces prêts aux États-Unis. Il s’agit enfin de contrôler et limiter les flux migratoires des étudiants non européens francophones pauvres et de les remplacer par des flux d’étudiants riches, le plus souvent non francophones – Chinois, Coréens, Vietnamiens, Japonais, Russes… Il s’agit en somme d’installer l’une des composantes du soft power.

Tout ceci est clair pour tout le monde.

Ce qui l’est moins est ce rapport à l’histoire qu’implique l’éviction des étudiants africains (45 % des étudiants étrangers non européens en France en 2018) et maghrébins (11,8 % en 2013-2014). Nombre d’entre eux n’auront en effet pas les moyens de faire face à ces augmentations faramineuses et l’ont déjà fait savoir.

Or ces jeunes sont des descendants, directs ou pas, de soldats africains et maghrébins de l’armée française, eux-mêmes non français ou citoyens de deuxième zone. Incorporés, de gré ou de force, ces derniers ont en tout cas combattu pour la France au cours de deux guerres mondiales et de plusieurs guerres coloniales.

Libérés de leur engagement pour la France, ils ont eu droit à une pension d’anciens combattants. Celle-ci était « cristallisée », c’est le terme, c’est-à-dire nettement et définitivement inférieure à celle de leurs frères soldats français et, pour toucher leur pension, ces soldats non français devaient résider en France au moins six mois par an. Ainsi ces vieux messieurs étaient-ils contraints de quitter famille et pays pour des foyers de travailleurs glacés. Là ils attendaient. Leur pension ne fut « dé-cristallisée » qu’en janvier 2011. Ils étaient presque tous morts, ce qui était le but.

Histoire coloniale feuilletée, complexe, douloureuse et désormais évidée. Post-coloniale ? Elle écrase en tout cas et efface celle de générations d’hommes, les anciens de bien des étudiants et étudiantes venus d’Afrique et du Maghreb. Envers ces jeunes et leurs pères, grands-pères ou autres, aucune reconnaissance de lien avec un passé français, ni dette du sang ni dette de solidarité. Tout juste un court visa.

L’honneur perdu de qui ?

Nelcya Delanoë, pour le CVUH

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