Interview de Michèle Riot-Sarcey parue dans Télérama

Entretien publié dans Télérama (28 février 2018), repris sur le site du CVUH le 4 mars 2018.

Vous défendez l’idée que les individus et les collectifs ont toujours puisé dans le passé la force d’agir. Qu’entendez-vous par là ?

Depuis des temps immémoriaux, le passé ne cesse de resurgir dans le présent. Pas de manière nostalgique, mais comme une référence le plus souvent porteuse d’espoir. Un moteur d’action. Car ces remémorations individuelles ou collectives – bien différentes des commémorations qui, elles, figent le passé à jamais et laissent de côté les les expériences inabouties - permettent aux citoyens de retrouver l’étincelle des expériences enfouies. Encore récemment, des mouvements comme Nuit Debout ou le Printemps arabe en ont donné l’exemple. En 2011, quand la vague de protestation née en Tunisie s’est propagée à d’autres pays, j’ai été étonnée de constater combien était active – y compris de manière inconsciente – la référence au Printemps des peuples. En effet, on retrouve dans ces soulèvements populaires cette liberté « vraie » qui était présente en germe dans les révolutions européennes de 1848. Ce principe, cette idée, a pris sens dans ce moment exceptionnel et éphémère. Les acteurs de Nuit Debout ont cherché, quant à eux, à suspendre le temps, faisant ainsi écho aux révolutionnaires de Juillet 1830 qui auraient, a-t-on écrit, tiré sur les horloges pour arrêter le temps, afin d’immortaliser le moment. En actualisant des principes comme la liberté ou la démocratie, les « insurgé.es » se réapproprient des événements restés jusqu’alors inachevés ou incompris. Ces références permettent de faire revivre des idées qui avaient été refoulées. 

Comment ces épisodes, parfois oubliés, en viennent-ils à s’immiscer dans le présent ?

Le plus souvent, cette remémoration est soudaine et spontanée. Elle surgit au détour d’une manifestation, d’un film, d’un débat, d’une lecture que l’on n’avait pas comprise, d’un cours dont on avait pas saisi la portée… La Recherche du temps perdu illustre assez bien ce processus de surgissement du passé : à la manière de la madeleine de Proust, sans savoir pourquoi, soudainement émergent des fragments du passé qui restaient tapis dans les mémoires. En psychanalyse, le processus analytique démontre bien lui aussi comment l’individu est agi par son inconscient, dans un mouvement qui le dépasse. Corriger le présent exige de sa part de saisir le refoulement qui bloque l’action. C’est ce que firent, en 1924, des membres du parlement italien lorsqu’ils décidèrent de faire sécession sur l’Aventin, l’une des sept collines de Rome, pour protester contre la naissance du régime fasciste. Par ce geste, ils ont réactivé une expérience révolutionnaire datant du Ve siècle avant notre ère, sans chercher à l’imiter : pendant l’Antiquité, la plèbe s’était retirée plusieurs fois sur l’Aventin pour obtenir la reconnaissance de ses droits.

Quels sont les contextes les plus propices à ce surgissement ? 

Le passé réapparaît dans des moments de crise, de conflit, de tension. Pendant la Révolution française, bien sûr, qui se nourrit de la société des Anciens pour « ouvrir la voie à l’impossible », selon l’expression d’Edgar Quinet. « Il faut que le peuple ranime son énergie au souvenir de Lacédémone et d’Athènes », explique Robespierre en août 1793. Comme nombre d’orateurs, ce dernier invoque les idéaux de l’Antiquité grecque et romaine. Concrètement, il propose par exemple à la Convention un plan d’éducation qui fait référence au modèle spartiate, marqué par une discipline austère dans les pensionnats pour filles et garçons qui vise à former « une race renouvelée ». Cette référence à l’antique permet d’interrompre le fil d’une longue histoire royale et de ranimer le feu révolutionnaire. A son tour, Mai-68 convoquera les souvenirs de la Commune, du Front populaire ou de la Seconde guerre mondiale face au « vertige de l’inédit ». Tandis que le philosophe Raymond Aron crée des parallèles historiques pour disqualifier le présent dans La Révolution introuvable, d’autres font revivre le passé. Le 10 mai, on entend ce cri : « C’est la revanche de la Commune ! » Et sur les murs de la Sorbonne, on peut lire : « Vive la Commune »

On se réfère aussi au passé dans des moments tragiques…

Dans les temps d’incertitude, la référence au passé vient combler un manque, parfois conjurer une angoisse. C’est pour cela qu’il refait surface par exemple à l’époque de la famine dans l’Irlande du milieu du XIXe siècle, comme au cours de la séquence de déstabilisation politique et de fragilité économique qu’a connue Florence au XIVe siècle. Le passé est aussi présent au fond de l’abîme des camps de concentration. Ainsi dans Si c’est un homme, Primo Levi se réfère à L’Enfer de Dante, dans lequel Ulysse fait le récit de sa propre fin. Ce n’est pas qu’un miroir de l’enfer concentrationnaire, mais surtout un un acte de remémoration qui éclaire l’inacceptable autant que l’inconcevable, et intervient comme un sauvetage.

Il existe également des usages très critiquables du passé, des manières de l’instrumentaliser pour légitimer une cause, n’est-ce pas ?

La survenue d’un événement incite toujours les commentateurs, les analystes ou les acteurs qui en sont les contemporains à se tourner vers le passé. À l’évidence, la pensée a besoin de ce support pour s’orienter dans le présent. Mais il n’est pas rare que le passé soit alors reconstruit, mythifié, idéalisé, instrumentalisé. Dans certains cas, il tient lieu de modèle. L’exemplum antique est une forme de récit qui repose sur une anecdote autour d’une situation-type, comme la modestie de Cincinnatus, le patriotisme de Decius ou la loyauté de Régulus, laquelle fonctionne à la manière d’un mythe et a pour mission de guider les comportements humains. Mais se référer au passé, c’est aussi inscrire un moment dans une tradition qui fait fi des aspérités propres à la marche de l’histoire : le discours républicain idéalise ainsi l’idéal civique de l’Antiquité. Enfin, on peut manipuler et déformer le passé à des fins de propagande ou de désinformation, comme le faisait Mussolini en demandant à être représenté en Auguste pour légitimer son pouvoir. Dans ce cas, le passé est taillé à la mesure de celui qui l’instrumentalise.

En 2005, vous avez participé à la création du Comité de vigilance contre les usages publics de l’histoire, en réaction une loi qui préconisait d’enseigner les « effets positifs » de la colonisation…

Avec Nicolas Offenstadt et Gérard Noiriel, nous avions été alertés par la proposition d’une loi qui tentait de règlementer l’histoire coloniale et effaçait les antagonismes. Il était alors question de mettre en valeur « les aspects positifs de la colonisation ». Ce type d’usage délibéré et conscient du passé revient à réécrire l’histoire en fonction de ses intérêts propres, afin de légitimer une orientation politique, un pouvoir, un mode de gouvernement. C’est très différent de la référence qui s’immisce dans le présent sans crier gare et donne une seconde chance à des idées qui n’ont pu s’accomplir.  En ressuscitant une histoire inachevée, cette remémoration s’oppose aux commémorations qui figent le passé à jamais et laissent de côté les expériences inabouties.

Invoquer des figures historiques mythiques semble être devenu un passage obligé pour les hommes politiques aujourd’hui. Pourquoi, à votre avis ?

On a tous besoin de figures positives, en particulier à une époque où l’on ne cesse de nous répéter, depuis que Fukuyama a annoncé la fin de l’histoire, qu’il n’existe pas d’alternative au modèle néolibéral. Les espoirs de libération nationale aussi bien que ceux initiés par les mouvements ouvriers sont à terre, si bien que les liens entre passé, présent et avenir se sont défaits. Du même coup, même si c’est illusoire, le seul sauvetage possible consiste à se construire une filiation mythique. C’est ce que fait d’ailleurs Emmanuel Macron lorsqu’il inscrit ses pas dans les traces laissées par le philosophe Paul Ricœur ou par Saint-Simon dont la pensée « réformatrice » eut une réelle influence au XIXe siècle. Voilà l’exemple même d’un homme politique qui se sert de l’histoire et, ce faisant, en vient à écarter, tout comme ses prédécesseurs libéraux, les idées utopiques des années 1830, lesquelles ont elles aussi considérablement inspiré les acteurs des révolutions du XIXe siècle.

Pourquoi les populismes ont-ils tant besoin de convoquer le passé ?

Celui-ci leur sert à construire une identité mythique du peuple, à instaurer artificiellement une communauté unifiée qui n’existe pas. Mais tout ceci n’est pas nouveau. Au début du XIXe siècle, les historiens modernes réécrivaient l’histoire pour conforter l’idée d’un peuple uni, le Tiers-Etat, luttant collectivement pour la liberté. Et ce depuis la Grèce antique. Reste qu’aujourd’hui, les usages « communautaristes » de l’histoire répondent davantage à un réflexe sécuritaire, un repli sur soi, qu’ils ne cherchent à se référer à l’universelle liberté. Il serait beaucoup plus rationnel et pertinent d’imaginer la coexistence de collectifs divers constitués d’individus différents les uns des autres, afin de reconstruire une perspective d’avenir où chacun puisse trouver sa place à partir de cette réalité plurielle.

Du passé, on ne pourra donc jamais faire table rase ?

C’est certain. Pour imposer leur vision politique, tous les idéologues du XXe siècle ont essayé de nier les possibles contenus dans les espoirs non réalisés d’hier. C’est aussi vrai des tenants d’un ordre néolibéral qui emporte tout sur son passage et ne s’embarrasse d’aucune forme de tradition, au point de chercher à instituer une amnésie collective, laquelle empêche les hommes d’agir en les enchaînant à un présent perpétuel. Le rôle de l’historien, c’est de restituer la constellation d’événements restés inachevés dans le moment historique qui les a vu naître, de saisir le processus discontinu et souterrain qui les achemine jusqu’au présent : la linéarité des causes et des effets est trompeuse, elle laisse croire que tout ce qui n’est pas advenu hier n’adviendra jamais. Or c’est inexact. Le passé oublié, incomplet, revient en dépit de son effacement. D’ailleurs aujourd’hui, les utopies qui ont longtemps été rejetées resurgissent à la marge, dans des mouvements associatifs qui aspirent à la liberté comme à la démocratie. Il ne faut pas s’en laisser compter. Ce qui a été possible à un moment donné subsiste dans le souterrain des mémoires. C’est cela qui est extraordinaire.

PR par Marion Rousset

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.