Vichy, une «divine surprise» ?

Une fois de plus, la lecture de L’histoire refoulée, qui reprend la thèse de l’historien israélien Zeev Sternhell sur le fascisme français, nous convainc de sa pertinence. Non, Vichy n’a pas été une parenthèse. Par Sonia Combe

A propos de : Zeev Sternhell [dir.], L’histoire refoulée. La Rocque, Les Croix de feu et le fascisme français, Le Cerf, 2019, 384 p.

Cette recension est d'abord parue dans la revue en ligne En attendant Nadeau, numéro 86, 15/09/2019. Nous remercions la revue d'autoriser le CVUH à reproduire cet article, publié sur notre site le 18/10/2019.

 

Une fois de plus, la lecture de L’histoire refoulée, qui reprend la thèse de l’historien israélien Zeev Sternhell sur le fascisme français, nous convainc de sa pertinence. Non, Vichy n’a pas été une parenthèse. Oui, son régime s’inscrit bien dans une continuité qui remonte au 19e siècle et à une tradition, celle des anti-lumières. Demeure cependant la question : comment expliquer sa faible résonance dans l’historiographie française, alors que les historiens anglo-américains explorent toujours dans cette direction, ainsi qu’en attestent notamment leurs contributions dans cet ouvrage collectif ?

 

On trouvera partiellement la réponse dans l’introduction rédigée non par des historiens mais par des politistes (Didier Leschi et Laurent Kestel), nous y reviendrons, avant qu’ils cèdent la parole à Zeev Sternhell.

Rappelons brièvement la longue durée de la controverse qui oppose depuis plus de trente ans le chercheur israélien au bloc soudé des historiens français sur Vichy. Il ne s’agissait pas seulement de savoir ce qui s’était réellement passé entre 1940 et 1944, les faits avaient fini – tant bien que mal – par être établis et continuent à l’être, mais de leur interprétation et, surtout, du pourquoi et du comment de la débâcle intellectuelle et morale que représenta le régime de Vichy.

Au sortir de la guerre, dans leur désir de réconcilier le pays avec lui-même, des historiens allaient soutenir que les groupes de la droite autoritaire, nationaliste et anti-démocratique des années 1930 n’avaient été que marginaux, peu sérieux, insignifiants pour tout dire. C’est ainsi que furent en effet présentés les compagnons du colonel La Roque et les Croix de feu. La défaite de 1940 aurait finalement été une « divine surprise » pour ces soi-disant « groupuscules » (qui comprirent pourtant plus d’un million d’adhérents à leur apogée). En somme, rien ou si peu dans le terreau français n’aurait préparé au régime de Vichy, tombé en quelque sorte du ciel. Cette thèse lénifiante avait trouvé son idéologue en l’historien René Rémond et l’invention dans son ouvrage publié en 1954 de ses trois droites (« la trinité du légitimisme, de l’orléanisme et du bonapartisme »), toutes trois par nature allergiques au fascisme. Comment expliquer dès lors que la République soit tombée « comme un château de cartes » ?

Après que le chercheur américain Robert Paxton eût exposé dans La France de Vichy (1973) la célérité avec laquelle le régime de Pétain avait accepté la collaboration, dans Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983), Zeev Sternhell allait s’efforcer de mettre en évidence la montée en puissance de l’anti-parlementarisme et le « long travail de sape de la démocratie française » contre les Lumières tout au long du demi-siècle qui précéda 1940. Selon lui, « la facilité et le naturel avec lequel cette politique [i.e. la collaboration] fut acceptée dans tous les secteurs de la vie sociale, dans la fonction publique, l’administration, l’enseignement depuis l’école primaire jusqu’au Collège de France, ne prouvaient-ils pas qu’elle s’appuyait sur une longue tradition française non moins authentique et non moins présente et enracinée que la tradition démocratique et libérale ? »

Dans une contribution conséquente du présent ouvrage, Zeev Sternhell introduit la perspective comparative pour mieux comprendre la France de l’après-guerre. Partout dit-il, en Allemagne comme en Italie et en France, on assiste au « déploiement d’une vaste campagne de refoulement et d’apologie ». De Friedrich Meinecke à Ernst Nolte, lequel rendit Staline responsable de Hitler, en Allemagne, à Benedetto Croce pour lequel l’Italie, « pays de liberté [qui] aurait été pris en otage par une bande de malfaiteurs », le chemin est le même que celui qui conduisit en France de Robert Aron, premier historien de Vichy, à René Rémond. Dans chaque pays il allait se trouver des historiens pour voler au secours de la patrie, relativiser ses crimes et tergiverser sur ses errements. En ce sens, le cas français n’est pas unique. En revanche, la guerre contre les Lumières dans le pays qui les vit naître, l’est.

Balayer l’idée pieuse d’une droite française imperméable au fascisme revenait donc à mettre à mal le roman national élaboré par l’école française sur Vichy. Il serait faux de croire que nul ne l’avait mis en doute auparavant. Ainsi Robert Mandrou, un disciple de Lucien Febvre, devait-il relever l’inconsistance de la thèse des trois droites de René Rémond dans les Annales en 1955, mais il se trompa lourdement en l’exécutant hâtivement au prétexte qu’on allait bien vite l’oublier… Las, si on ne l’oublia pas, c’est parce qu’apportant de l’eau au moulin de l’exonération de la droite française et, partant, du gouvernement de Vichy, elle correspondait à ce que voulaient entendre les hommes politiques comme la société, et quoique les historiens soient supposés résister à l’air du temps, il leur arrive d’y succomber. René Rémond avait vu juste. Il fit école avec d’autant plus de succès que de la rue Saint Guillaume à la Sorbonne en passant par l’université de Nanterre, il cumula rapidement tous les pouvoirs ou presque dans les lieux où était professée l’histoire contemporaine, pour finir à l’Académie (L’Académie et non le Collège de France, ainsi que le fait judicieusement remarquer Sternhell).

Les mœurs du milieu

Sternhell dévoile dans cet ouvrage le retournement de son éditeur, Michel Winock, à la suite de la publication en 1983 de son livre Ni Droite ni Gauche : l’idéologie fasciste en France : « Soudain, sans crier gare, quelques semaines plus tard [après la sortie du livre, ndr], le ton change et mon éditeur, qui enseigne aussi à Sciences Po, où après la mort de Jean Touchard règne René Rémond, lance une attaque globale contre son propre auteur, phénomène sans précédent dans l’édition française. » Il est fréquent que les historiens étrangers soient mal reçus lorsqu’ils butinent sur les plates-bandes de l’historien national. Les historiens français n’ont pas l’apanage de ce réflexe provincial. Récemment, le spécialiste du nazisme, Christian Ingrao, à qui était posée dans une émission de France-Culture la question de la réception de ses recherches en Allemagne, mentionnait l’indifférence de ses collègues allemands. Mais le plus souvent ce n’est pas l’indifférence qui accueille l’historien venu d’ailleurs et qui ose se mêler de l’histoire de la France au risque de prendre ses distances du discours dominant, c’est la controverse sans gant. On notera au passage que même lorsqu’ils traitent d’un objet aussi peu chargé d’enjeux que le pain, ainsi que le relate le chercheur américain Steven Kaplan dans La France et son pain : histoire d’une passion [1], ils sont la cible de leurs collègues français. Mais gare à celui ou celle qui ose mettre le doigt là où l’histoire fait mal ! Histoire ancienne dont personne n’aime se souvenir, la réception du premier ouvrage de Paxton déjà mentionnée est connue : la basse besogne, consistant à décocher « la flèche assassine » contre le chercheur américain revint à un jeune chercheur qui allait faire carrière à Sciences-Po[2]. Foin de la politesse académique, les arguments les plus bas peuvent être utilisés. Dans certain cas, le chercheur étranger ne comprendrait pas les subtilités des archives françaises, ou consulterait les « mauvais » documents (sic !), dans d’autres cas, comme dans celui précisément de Sternhell, une trop grande proximité avec le sujet l’empêcherait d’être impartial[3]. Ceci n’est pas sans rappeler l’historien allemand Martin Broszat reprochant à l’historien du génocide juif, Saul Friedlaender, de ne pouvoir juger le régime nazi puisqu’il en avait été une victime (On devait découvrir après la mort de Broszat que lui-même avait été membre du parti hitlérien, le NSDAP, gage sans doute de son impartialité)[4].

C’est peu ou prou ce qui passe en France, le comble étant que des historiens français ont pu, dit Sternhell, s’arroger une supériorité sur lui pour avoir été témoin de la période de Vichy ! Mais alors, se demande le chercheur israélien, s’ils furent contemporains de la période, comment les partisans de René Rémond et Rémond lui-même, avaient-ils pu oublier que le best seller de l’Occupation, Les Décombres, de Lucien Rebatet, cet «  appel au meurtre de la ‘juiverie’ » s’était vendu à près de 200 000 exemplaires à l’été 1942, ou encore que le film de propagande antisémite nazi Le Juif Süss, projeté jusqu’en 1944, avait pu avoir un million de téléspectateurs ? Prompts par ailleurs à délégitimer le témoin qui, n’étant pas auréolé d’un titre scolaire, ne saurait être objectif, ces mêmes historiens s’arrogeaient cette vertu première de la discipline.

On aurait pu croire la controverse close, René Rémond n’étant plus de ce monde et une nouvelle génération ayant pris la relève. Ce serait faux. Dans un bel élan de loyauté assorti de bénéfices (pas que) symboliques ou secondaires, les élèves des « maitres » deviennent généralement leurs épigones. La belle revue sur papier glacé qu’est L’Histoire leur sert volontiers de relais auprès du grand public éclairé, vulgarisant leurs écrits qui, à vrai dire, n’ont guère besoin de l’être tant ils sont limpides. Le discours de Rémond est donc encore hégémonique. Ou, plus exactement, et pour être honnête, si on ne le reprend pas à son compte, on le contourne. Bien qu’il ne le mentionne pas, il n’aura pas échappé à Zeev Sternhell, que dix ans après la sortie de Ni gauche ni droite, comme si son livre n’avait pas existé, le directeur de l’IHTP, laboratoire du CNRS, en charge de l’histoire contemporaine, allait proclamer à son tour que l’Occupation aurait pris une « place démesurée dans l’histoire nationale », qu’elle tournerait « à l’obsession » car les Français se sentiraient coupables de leur attitude durant la dernière guerre. Dénonçant un « judéo-centrisme aux effets pervers », il affirmait qu’on aurait fini par oublier « les attitudes empreintes de courage, voire d’héroïsme qui furent plus nombreuses qu’on ne le croit ». S’interdisant toute référence aux antécédents de ce Vichy «tombé du ciel », l’essai était émaillé de platitudes, ainsi : « On oublie parfois que les crimes majeurs de l’époque, à commencer par l’extermination des Juifs furent prémédités par les nazis et non par Vichy ». [5]

L’un des récents efforts du refoulement et de défense de l’honneur national, relevé par Sternhell, sera le livre de Pierre Laborie au titre agressif Le chagrin et le venin (2015). Ce dernier se voulait une réfutation globale du film documentaire de Marcel Ophuls, Le chagrin et la pitié (1969), coupable d’avoir produit une « vulgate », celle d’une résistance qui aurait été minoritaire en France. Il faut dire que Laborie englobe sous le terme de résistance « une multitude de petits gestes imperceptibles », qui furent sans aucun doute une réalité, les occupants d’un pays étant rarement aimés, mais ne pas dénoncer des Juifs ou des résistants n’est pas vraiment un acte de résistance, fut-il, comme on l’espère, le comportement dominant. La démarche conciliatrice, qui vise à réhabiliter la société française, peut d’ailleurs être interprétée comme une atteinte à la mémoire des vrais résistants. Mais de cela l’historien n’en a cure car il veut affirmer que la France méritait de siéger parmi les puissances victorieuses qui contraignirent l’Allemagne à la capitulation…

La Chagrin et le venin faisait écho à l’entreprise un an plus tôt de l’équipe Serge Bernstein - Jean-Noël Jeanneney - Michel Winock qui continuait à alimenter le mythe français déconstruit par Sternhell. Dans l’introduction à l’ouvrage collectif Fascisme Français ? La controverse, dirigé par Serge Berstein et Michel Winock[6], Jean-Noël Jeanneney parle d’un « réflexe de fierté égratigné » et n’hésite pas à déclarer vouloir résister à la « tentation d’une sorte de masochisme national appliqué au passé de la France ». Cela en est presque touchant. Voilà l’historien encore et toujours « prêtre et soldat au service d’une nation sacralisée » (Steven Englund). Adepte irréductible de la réconciliation, Jeanneney n’avait-il pas proposé en 2018 l’inscription sur le livre des commémorations nationales de l’écrivain antisémite Maurras ? Seraient-ils désormais à la retraite que le triumvirat n’en aura pas moins formé la génération suivante soucieuse de son avenir académique sur lequel ils ont encore quelque influence (Dans un étonnant « Que sais-je » sur Le métier d’historien, Guy Thuillier et Jean Tulard relevaient que, dans la discipline historienne, les ouvrages « à contre courant » étaient rarissimes et le penser conforme, « largement pratiqué »...). Ce qui explique que si, d’un côté, Vichy continue à être exploré, ainsi, par exemple, les travaux de Laurent Joly, de l’autre côté, à notre connaissance, nul ne se risque à remettre frontalement en cause le discours encore propagé par le triumvirat cité plus haut.

Hormis les politistes, qui échappent au contrôle de la corporation. On se souvient que lorsque l’historien berlinois, Ernst Nolte, rendit publique au milieu des années 1980 sa thèse de l’antériorité du goulag sur Auschwitz, ce n’est pas un historien qui monta au créneau pour dénoncer la relativisation des crimes du 3e Reich qui en découlait, mais le philosophe et sociologue, Jürgen Habermas. Ainsi fut lancé le fameux Historikerstreit en 1985 qui, pour l’heure, tient encore lieu de boussole en Allemagne. En France, comme le rappellent dans leur introduction Didier Leschi et Laurent Kestel, c’est un politiste, Michel Dobry, spécialiste des crises politiques, qui joua ce rôle. Contre les tenants de la thèse qu’il nomma « immunitaire », Dobry procéda à une déconstruction méthodique de ses présupposés intellectuels, notamment sur la finalité des classements en sciences sociales réductrice de la complexité des objets (1989)[7]. Quoique fortement titré lui-aussi et enseignant à la Sorbonne, il fut snobé par ses pairs, mais peut-être, fut-ce l’inverse : ils ne se seraient tout simplement pas sentis de taille à dialoguer avec lui. Intellectuel intransigeant, Michel Dobry est connu pour ne faire aucune concession à la pensée commune et débusquer les composantes idéologiques dissimulées à l’arrière-plan. Mais lorsque Gérard Noiriel, un historien cette fois, publia un peu plus tard Les origines républicaines de Vichy (1996), il subit le même mépris : de quoi se mêlait, figurez-vous, un spécialiste de l’immigration en France dans l’entre-deux-guerres ? On se permettra de rappeler ici la campagne contre une historienne férue d’archives qui publia un pavé sur la collaboration du patronat français, la guerre au communisme justifiant la collaboration avec l’Allemagne nazie. Il s’en suivit une indignation collective hors du commun et l’argument le plus vulgaire fut opposé à Annie Lacroix-Riz : cette héritière des papiers Riz-Lacroix - ce qu’elle n’était en rien – n’aurait-elle pas réglé ses comptes avec son milieu d’origine ?[8]

On notera à ce sujet que l’historien des idées, Zeev Sternhell, n’évoque que brièvement le rôle des élites économiques, lequel est davantage traité dans les contributions de Didier Leschi et Laurent Kestel à partir de leurs travaux sur La Roque et les Croix de feu. Il faudrait aussi mentionner les articles des quatre historiens anglophones qui traitent, avec la distance que permet leur position d’extériorité, d’autres aspects peu étudiés par les historiens français, souvent pour les raisons que nous venons d’évoquer. On terminera par un éloge à la langue de Sternhell qui écrit directement en français. Un style direct et sans concession, jubilatoire et implacable.

Sonia Combe

 

[1] Albin Michel, 2010.

[2] Dans Le Monde du 12 août 2008, Thomas Wieder parle de la « flèche assassine » décochée contre Paxton par Alain-Gérard Slama.

[3] Ainsi Serge Bernstein dans l’ouvrage cité plus bas.

[4] Il faut d’ailleurs admettre qu’avec L’Etat Hitlérien (1969) Brozsat avait accompli un vrai travail de connaisseur. Ce fut plus tard qu’il dérapa, lorsqu’il se lança dans une croisade pour « contextualiser » (i.e. désidéologiser) le 3e Reich. C’est souvent sur le tard que les historiens sont ressaisis par l’amour de la patrie…

[5] Henry Rousso, Eric Conan, Vichy, un passé qui ne passe pas, Fayard, 1994

[6] CNRS éditions, 2014.

[7] « Février 1934 et la découverte de l’allergie de la société française à la ‘Révolution fasciste », Revue française de sociologie, 1989, n°3/4. Voir également « Penser-classer, Genèse, 2005/2.

[8] Industriels et banquiers français sous l’Occupation, Armand Colin 1999.

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