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Billet de blog 25 nov. 2021

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L’association russe Mémorial menacée

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Le jeudi 11 novembre, le procureur général de Russie a demandé la dissolution de l’ONG Mémorial au motif qu’elle ne respecterait pas la loi de 2012 sur les « agents de l’étranger »[1] et violerait la constitution. On peut y voir la poursuite de la politique répressive de Vladimir Poutine, qui touche non seulement le célèbre Alexeï Navalny, mais aussi de simples manifestants ou de jeunes militants de gauche[2]. Sachant ce que signifiait l’existence de l’association en URSS à la fin des années 1980, seuls les plus de 50 ans peuvent toutefois comprendre la charge symbolique de l’attaque contre Mémorial.

Gorbatchev est au pouvoir depuis 1985 et il parle de pérestroïka (reconstruction) et de glasnost’ (transparence) à partir de 1986. En février 1987, lors d’une rencontre avec les représentants des principaux médias soviétiques, il déclare qu’ « il ne doit pas y avoir de noms oubliés et de taches blanches dans l’histoire et la littérature ». Certains historiens (dont Iouri Afanassiev) s’engouffrent dans la brèche et l’expression de « taches blanches » fait florès. Pour les combler, les magazines et les revues multiplient les articles. À cette époque, il s’agit surtout de réintégrer dans l’histoire des communistes proches de Lénine et éliminés sous Staline[3]. Ces publications sont dûment autorisées car l’histoire est devenue une arme aux mains de Gorbatchev dans les luttes de pouvoir internes à la nomenklatoura

Néanmoins, à la différence du Dégel khrouchtchevien, il y a une véritable appropriation de ces débats par la population. Peut-être de peur que la fenêtre ne se referme, tout le monde se jette sur ces publications et les kiosques sont dévalisés dès qu’une revue annonce qu’elle va lever un nouveau tabou historique. Surtout, l’histoire devient un objet public : on ne veut pas laisser l’État décider quelles victimes doivent être commémorées et comment. Ainsi, naît l’idée de créer un complexe mémoriel, un « mémorial » des victimes du stalinisme. L’initiative moscovite de 1987 devient une « organisation informelle » (selon la terminologie de l’époque) et son exemple est vite suivi dans d’autres villes d’Union soviétique. Le congrès constitutif de la « société bénévole historique et éducative pan-soviétique “Mémorial” » se tient en janvier 1989[4].

Dès lors, l’association se retrouve au centre des soubresauts qui agitent la société soviétique, mais ce n’est pas la même histoire qui s’écrit à différents niveaux. Sur la scène médiatique, un théâtre d’ombres oppose une « gauche » de plus en plus libérale et des « conservateurs » néostaliniens. Dans ce cadre, les dirigeants de l’association, l’historien Iouri Afanassiev et le physicien dissident Andréï Sakaharov, doublent rapidement Gorbatchev dans la voie de la contestation, au point d’oser mettre en cause le « choix socialiste » de 1917. Dans le pays, l’enjeu est autre. La réalisation du projet originel qui prévoyait un monument aux victimes des répressions, un musée, des archives et une bibliothèque pousse les sections locales à recueillir des témoignages et à solliciter la communication des archives. Ainsi, les noms des réprimés anonymes ressurgissent et on commence à identifier les lieux d’exécutions de masse.

Ce travail, prélude à la révolution archivistique et historiographique qui bouleversera la soviétologie au tournant des années 1990, n’a rien de facile. Au sommet, l’État essaie de freiner le processus qu’il a pourtant autorisé. Par exemple, les œuvres de Boukharine sont rendues au public en 1988-1989 car son « socialisme de marché » promu dans les années 1920 inspire le pouvoir gorbatchévien. Mais Bakounine et Trotski ne sont exhumés qu’en 1989-1990 et Kropotkine attend 1991. Localement, les bourreaux ou leurs descendants directs sont toujours en place et s’opposent par tous les moyens aux recherches sur la répression. Le 5 mai 1990, on retrouve par exemple Piotr Siouda en sang et agonisant dans la rue : fils d’un vieux bolchevik éliminé sous Staline et ouvrier ayant participé à la révolte de Novotcherkassk en 1962, il en défendait la mémoire et cherchait les lieux d’inhumation secrets des fusillés lors de l’émeute[5].

Notons de plus que le champ mémoriel est l’objet d’une lutte féroce pendant la pérestroïka. En face de Mémorial, une autre association, Pamiat’ (La Mémoire), défend un nationalisme russe traditionaliste et antisémite. À l’origine, à Moscou en 1980, cette dernière était un groupe de préservation des monuments historiques. Avant l’officialisation des autres associations informelles, elle se transforme dès 1986 en « organisation socio-politique » sous le nom d’« Union patriotique “La Mémoire” » et défend ouvertement un programme monarchiste ultra-réactionnaire dans une presse librement distribuée en masse. Le mouvement bénéficie en effet de l’appui du « parti russe », un puissant courant nationaliste dans l’appareil du PCUS et de l’État soviétique[6].

La dissolution de l’URSS referme brusquement la parenthèse de la pérestroïka. Les livres d’histoire retrouvent des tirages confidentiels car l’effondrement économique a mis fin à la floraison éditoriale. De toute façon, les Russes ne se soucient plus du passé mais de l’avenir immédiat : il s’agit de survivre sans travail rémunérateur et avec une inflation à deux chiffres. Dans ce cadre, Mémorial paraît suivre les vents idéologiques dominants. En Ukraine, la filiale de l’association prend son indépendance au diapason du pays et promeut le nouveau roman national victimaire[7]. Dans la Russie de Boris Eltsine, l’anticommunisme officiel[8] s’accorde bien avec la dénonciation de la répression soviétique de masse par Mémorial.

Ce parti-pris libéral pousse certaines figures de l’association à participer comme experts au procès du Tribunal constitutionnel contre le Parti communiste en 1992. Cela n’empêche pas le « centre de défense des droits humains “Mémorial” »[9] de dénoncer aussi les violations des droits humains lors de la première guerre en Tchétchénie[10]. Parallèlement, le centre de documentation Mémorial poursuit son travail : depuis les années 1990, il publie des livres sur le système des camps, les organes de répression et les campagnes qui ont visé telle ou telle catégorie de citoyens soviétiques. Son site propose une base de données des victimes comprenant plus de trois millions d’entrées[11]. Les mémoires recueillis sont également recensés en ligne[12] et l’internaute a accès à leurs résumés. Ces outils sont aussi utiles pour les descendants des victimes qu’indispensables pour les chercheurs du monde entier.

La procédure actuelle contre Mémorial ne semble malheureusement pas résulter d’une absurdité bureaucratique mais répond à une logique indéniable. Le locataire du Kremlin est un ancien du KGB et il se vante d’une ascendance « tchékiste » que ne saurait salir le rappel du passé. S’il faut invoquer des morts, ce seront les soldats de 1941-1945 dont les photos brandies dans les commémorations forment un « bataillon immortel »[13]. Par contre, Iouri Dmitriev, historien et membre de Mémorial, qui fut l’un des découvreurs du site d’exécution de Sandormokh en Carélie a été condamné à 13 ans de prison. Un dossier d’accusation fabriqué l’accuse de pédophilie[14]. Le chef d’accusation contre Mémorial, celui d’être un « agent de l’étranger », rappelle quant à lui moins la Grande Terreur de 1937-1938 qui visait les soi-disant « ennemis du peuple » que la campagne xénophobe et antisémite contre les « cosmopolites sans racines » en 1949-1953. Avec Vladimir Poutine, c’est bien le « Parti russe » qui est au pouvoir.

Éric Aunoble

Pétition internationale : NE TOUCHEZ PAS À « MEMORIAL » !

METTONS UN COUP D’ARRÊT AU PROJET DE LIQUIDATION DE CES ORGANISATIONS DONT LE TRAVAIL EST D’UN INTÉRÊT VITAL POUR TOUS ! https://www.change.org/p/n%D0%B5-touchez-pas-%C3%A0-memorial

Site de Mémorial France : http://memorial-france.org/


[1]https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/russie-4-ans-loi-agent-de-letranger.

[2]Nicolas Ruisseau, « Lourdes condamnations en Russie contre des jeunes antifascistes pour “terrorisme” », Le Monde, 12 février 2020.

[3]Istorija bez “belyx pjaten”. Dajdžest pressy (1987-1988) [L’Histoire sans « taches blanches » : Florilège de la presse  (1987-1988)], Leningrad : Lenizdat & SKF Čelovek, 1990.

[4]« Quand et comment a été créé Mémorial », https://memorial-france.org/quand-et-comment-a-ete-cree-memorial/.

[5]Emma Siuda, « Pamjati tovarišča » [À la mémoire d’un camarade], https://piter.anarhist.org/o47-15.htm. Éric Aunoble, « Une Tragédie rouge », Le Monde diplomatique, novembre 2021, https://www.monde-diplomatique.fr/2021/11/AUNOBLE/64008.

[6]Voir Moshé Lewin, Russie/URSS/Russie (1917-1991). Paris : Éditions Syllepse, 2017 ; pp. 221-223. Nikolaï Mitrokhin, Russkaja partija. Dviženie russkikh nacionalistov v SSSR 1953-1985 [Le Parti russe. Le mouvement des nationalistes russes en URSS 1953-1985]. — Moscou : NLO, 2003.

[7]Olha Ostriitchouk Zazulya, « Des victimes du stalinisme à la nation victime. De la commémoration en Ukraine (1989-2007) », Le Débat, 2009/3 n° 155, p. 141-151 ; http://www.cairn.info/revue-le-debat-2009-3-page-141.htm.

[8]Korine Amacher, « Révolutions et révolutionnaires en Russie entre rejet et obsession », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 2014/45, pp. 129-173 https://www.cairn.info/revue-revue-d-etudes-comparatives-est-ouest1-2014-2-page-129.htm.

[9]Créé en 1992.

[10]Rossija – Čečnja: cepʹ ošibok i prestuplenij [Russie-Tchétchénie: une suite d’erreurs et de crimes. 1994–1996]. 1994–1996, Moscou : Mémorial, 1996. Sous Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov, la pression sur Mémorial en Tchétchénie s’est accrue : sa responsable, Natalia Estemirova, est assassinée en juillet 2009 ; son successeur, Oïoub Titiev, est condamné à quatre ans de colonie pénitentiaire en mars 2019.

[11]https://base.memo.ru/.

[12]https://memoirs.memo.ru/.

[13]Mischa Gabowitsch, « Le 8/9 Mai », in Russie, Ukraine, Pologne : Histoire partagée, mémoires divisées, dir. K. Amacher, E. Aunoble et A. Portnov,  Lausanne, éd. Antipodes, 2021.  https://tinyurl.com/44yschnd.

[14]« En Russie, la peine de l’historien Iouri Dmitriev alourdie à 13 ans de prison », Le Monde avec Reuters, 29 septembre 2020.


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