Ortega, Stiegler, Nouvelle Donne et nos rêves...

Il est des rapprochements qui parfois nous éclairent. Des lectures qui rétrospectivement permettent de mieux saisir un engagement. Voici quatre ans que j’ai adhéré à Nouvelle Donne. Les propositions qu’on y trouve, la charte éthique, correspondent à mes valeurs. Mais il existe aussi des motivations plus profondes. C’est ce que la lecture de deux auteurs européens m’a permis de comprendre.

« Telle est la tragique situation intime dans laquelle se trouvent déjà les meilleures jeunesses du monde. De se sentir libres, exemptes d’entraves, elles se sentent vides. Une vie en disponibilité est une plus grande négation de soi-même que la mort. Car vivre, c’est avoir à faire quelque chose de déterminé – remplir une charge – et dans la mesure où nous évitons de vouer notre existence à quelque chose, nous rendrons notre vie de plus en plus vide. On entendra bientôt par toute la planète un immense cri, qui montera vers les étoiles, comme le hurlement de chiens innombrables, demandant quelqu’un, quelque chose qui commande, qui impose une activité ou une obligation. »
José Ortega y Gasset, La Révolte des masses, 1929.

« Dans la disruption, la volonté, d’où qu’elle vienne, est par avance obsolète : elle y arrive toujours trop tard. C’est un stade extrême de la rationalisation qui est ainsi atteint, formant un seuil, c’est-à-dire une limite au-delà de laquelle est l’inconnu : il détruit la raison non seulement au sens où les savoirs rationnels s’en trouvent éliminés par la prolétarisation, mais au sens où les individus et les groupes, perdant la possibilité même d’exister (car on n’existe qu’en exprimant sa volonté), perdant ainsi toute raison de vivre, deviennent littéralement fous, et tendent à mépriser la vie – la leur et celle des autres. Il en résulte un risque d’explosion sociale mondiale précipitant l’humanité dans une barbarie sans nom. »
Bernard Stiegler, Dans la disruption, 2016.

À plus de 80 ans d’écart, deux philosophes très différents tant par l’expression, les références, l’histoire personnelle, la culture nationale (l’un est espagnol, l’autre est français) vivent des angoisses similaires. Celles liées à la perte des repères civilisationnels et celles liées au dépassement de l’individu par des forces non maîtrisées.

Le premier, José Ortega y Gasset (1883–1955), philosophe espagnol, libéral, auteur d’une pensée aristocratique, écrivit en 1929 La Révolte des masses. On y trouve l’analyse du basculement européen vers une modernité qui peut aller vers la catastrophe comme vers une vie meilleure. L’issue qu’il préconise est l’unité européenne : « Le temps est maintenant arrivé pour les Européens où l’Europe peut se convertir en idée nationale. » (p.252)

Le second, Bernard Stiegler (né en 1952), philosophe français, qui se déclare penseur de gauche, est l’auteur de nombreux livres. Il a publié en 2016 Dans la disruption, où il poursuit son analyse de notre époque et de son malaise, à travers une grille de lecture qui associe les réflexions sur le mécanisme et la technique, les pulsions, le consumérisme, la société du spectacle, et où ses expériences personnelles lui sont un levier pour penser un monde qui réussirait à s’extraire de notre « absence d’époque ».

Dans les deux cas, à partir de philosophies très différentes, ces hommes nous offrent des pensées de l’angoisse et de la démoralisation.

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