Une Russie malade de son nationalisme
La Russie connaît une histoire hors des processus qui marquent toutes les grandes puissances modernes : vieille nation, elle vit en retard et avec un décalage certain, la maladie sénile du nationalisme : l’impérialisme. Poutine, homme du XXe siècle, n’a pas un instant réfléchi à ce qui aurait pu faire de son pays une grande nation au XXIe siècle. Il est resté prisonnier de fantasmes du XIXe siècle. Mais imaginons qu’il n’ait pas été au pouvoir depuis 2000, ou même sa disparition en 2026 : rien n’aurait été fondamentalement différent. Je fais ici l’hypothèse que la Russie est structurellement bloquée par la rencontre de son histoire avec ses caractéristiques géographiques.
La Russie est un pays géant dont la taille est un handicap plus qu’un atout. Mais surtout, les conditions d’accès à la modernité de son État (la reconnaissance de l’État de droit comme prémisse à toute action politique ; une administration efficace, autonome du pouvoir politique ; un contrôle du territoire et des populations légitimés par des processus démocratiques ; un discours et une idéologie d’autopromotion nationale qui équilibrent la définition du citoyen autochtone et de l’étranger avec le respect des droits humains ; une capacité à établir des relations avec les autres pays dans le cadre des lois internationales et le respect des peuples à disposer d’eux-mêmes...) n’ont jamais été propices à la construction d’un État non seulement sûr de lui, mais suffisamment serein pour ne pas mettre en péril la paix intérieure ou extérieure.
La névrose obsidionale des élites russes
En 2014-2022, l’attaque illégale contre son voisin ukrainien relève de cette faiblesse en montrant à quel point la recherche de la restauration d’un empire perdu est consubstantielle à un État qui ne se comprend pas, du point de vue de ses élites, autrement qu’en danger perpétuel. La Russie, par l’immensité de son territoire, mais aussi à cause du manque d’interfaces efficaces avec le reste du monde et qui lui semblent sécurisées, souffre de manière quasi ontologique d’une névrose obsidionale. La peur du siège permanent, qui fut confortée par de longues périodes effectivement organisées en ce sens (les États-tampons après la Première Guerre mondiale, la politique d’endiguement des États-Unis après 1945, la rupture avec la Chine dans les années 1960...), structure depuis toujours un État russe qui représente alors un danger répété pour la paix dans le monde.
L’échec de l’Occident : Poutine
L’incapacité de l’Occident (par orgueil – la fin de l’histoire ! – et par rapacité – la course aux profits et le dépeçage de l’économie au nom de l’efficacité capitaliste –) à aider nos voisins russes à sortir du monde soviétique a conforté l’élite politique russe, composée des héritiers apparatchiks de l’URSS, du KGB et des mafieux prédateurs, dans la lecture paranoïaque du monde. Cette grille de compréhension s’est construite dans le cadre d’un effondrement qui fut aussi moral, terreau particulièrement efficace pour l’émergence des idéologies d’extrême droite. Poutine est l’enfant de ce contexte.
Un appel à l’action pour l’Europe
C’est dans les années 1990 que nous, Occidentaux, avons préparé collectivement les difficultés des années 2020. Nous n’en sortirons qu’en montrant aux Russes et à leur nouveau « petit père des peuples » que les démocraties sont des organisations bien plus fortes et résistantes qu’ils ne le croient. Les Européens ne peuvent plus faire semblant de croire à la sagesse des potentats : les pays dirigés par des fous furieux sont devenus trop nombreux. Pour l'heure, il faut que les Européens fassent de leurs coopération une force fédérale à la hauteur des menaces.
Vers une paix durable avec la Russie
Mais si nous voulons être à la hauteur d’un avenir digne pour nos enfants, c’est dès aujourd’hui qu’il faut préparer une paix solide avec la Russie. Une vraie paix, et non pas une parenthèse entre deux périodes de tension où l’ours russe donnera encore des coups de griffes parce qu’il aura peur, à nouveau, d’être étouffé par le reste du monde. C’est pourquoi nous devons collectivement, nations européennes intégrées dans l’UE et celles hors UE, les pays voisins de la Russie en Asie comme dans l’Arctique, organiser pour le temps d’après l'actuelle guerre russo-européenne, un congrès qui organise concrètement les relations spécifiques de la Russie avec le reste du monde.
Une nouvelle architecture géopolitique pour la Russie et ses voisins
Les décisions qui y seront prises ne devront pas être imposées, mais perçues par la Russie comme un moment exceptionnel de libération, comme la bouffée d’oxygène qu’un homme en train de se noyer depuis trop longtemps peut enfin avaler, alors qu’il n’y croyait plus. Il faut que la Russie et tous ses voisins créent une structure qui organise des voies d’échanges entre la Russie et le reste du monde : chaque direction prise depuis la Russie doit aboutir à des routes internationales qui, sous l’égide de l’ONU, assureront à ce pays un accès définitif au monde. Les détroits, où qu’ils soient, doivent être neutralisés et ne plus être sous la protection de pays perçus comme d’éventuels ennemis. Des coentreprises réciproques entre la Russie et les pays voisins, donnant accès au monde, seront créées (autoroutes, canaux, voies ferrées...), permettant à la Russie de ne pas dépendre de pays qui feraient de ces accès de pures rentes de situation, avec toujours un pouvoir de sanction contre la Russie, mais aussi aux pays voisins de profiter des avantages économiques d’un tel pays. Les recours aux fonds européens, aux investissements chinois, japonais, indiens ou turcs ainsi qu’à la Banque mondiale pour le financement d’un côté, tout comme les recours aux sociétés civiles, notamment en Russie, pour la créativité des solutions concrètes sur les terrains, sont évidemment indispensables.
Alors que la Chine s’approprie des territoires pour construire sa nouvelle « Route de la soie », il faut au contraire imaginer une Russie dont les pays voisins seront devenus une gigantesque interface, une assurance pour la communication avec tous les autres pays. Les apaisements moral, intellectuel et politique qui résulteront de telles dispositions auront, c’est le pari, un effet sur la modernisation étatique de la Russie, mais aussi sur les tensions à travers le monde, tant la Russie cherche, dans son voisinage comme sur d’autres continents, à sauvegarder son existence par le recours à la force.
Cette proposition ne sera valable qu'avec une génération de femmes et d'hommes politiques suffisamment éveillés et sensibles à l'histoire (1). Cette génération devra aussi, dans le même temps, prendre en compte les autres défis, notamment écologiques (sinon tout le reste est inutile) et démographiques (les déséquilibres des évolutions entre continents seront porteurs de transformations politiques inédites).
(1) Autant dire un monde qui ne serait plus soumis à des milliardaires incultes. Des sociétés qui admettent parmi elles la possibilité de l'existence de milliardaire sont des sociétés qui acceptent leur propre effondrement. Mais c'est (presque) une autre histoire.