Climat : un modèle économique obsolète nous défie. Les Européens doivent y répondre !

La perturbation anthropique du climat n'est pas liée à un développement inévitable et indispensable de nos sociétés occidentales. Le recours à des énergies fossiles bon marché a été un choix de civilisation. Mais il nous est encore possible de faire, maintenant, nos choix pour corriger le tir : un traité qui pérenniserait un budget européen pour financer la transition énergétique est possible.

Faut-il absolument attribuer le réchauffement climatique à l'action humaine ? La question n'est pas récente1, et l'idée d'effet de serre apparaît dès 1824 avec Fourier. Les évolutions du climat à l'échelle des millions d'années est avant tout due à la position de la Terre sur son orbite. Mais les variations de l'effet de serre jouent un rôle d'amplificateur, et l'anthropisation du climat est devenu un élément primordial pour comprendre les évolutions récentes.

En brûlant du charbon, du pétrole, du gaz naturel ou du bois, en produisant du ciment, nous émettons du dioxyde de carbone (CO2). Or l'économie mondiale, qui s'est adaptée au XXe s. au modèle occidental industriel particulièrement énergivore, a doublé ces émissions entre 1970 et 2015.

Qu'en est-il de la France ? En 2014, nous avons émis 459 millions de tonnes équivalent CO2 (c'est moins de 1% des émissions mondiales – et l'Europe représente, elle, 10%). 70% des ces émissions sont liées à l'énergie (les 30 % restants se répartissent entre l'agriculture (17%), les produits industriels (8,7%) et les déchets (4,2%)). Cela représente 5 tonnes de CO2 par habitant. Mais attention ! Si on prend en compte notre consommation et non seulement notre production, notre empreinte passe à 8,3 tonnes par habitant !

Alors pourquoi une telle production de CO2 ? Parce que notre modèle économique, depuis le XIXe s., s'appuie sur une énergie bon marché, abondante, efficace, facilement transportable, et qui permet de remplacer, au fur et à mesure des innovations technologiques, l'énergie humaine par les énergies fossiles. Pendant la grande dépression de la fin du XIXe s., les principaux pays industrialisés ont multiplié par 2, 3 ou 4 leur consommation de charbon : la restauration des profits se faisait en remplaçant le travail humain, trop coûteux, par celui des machines alimentées par les énergies fossiles2. Depuis, la logique s'est élargie au pétrole et au gaz naturel. Si après l'expansion incroyable des « Trente Glorieuses », le recours à ces énergies a un peu marqué le pas3 dans les vieux pays industrialisés, la mondialisation s'est substituée à l'essor occidental pour relancer la machine à produire des gaz à effet de serre.

Le modèle consumériste s'impose à une population mondiale qui augmente sans cesse (1,5 milliard d'habitants en 1900, 7,5 milliards aujourd'hui, 10 milliards sans doute dans trente ans). « Alors que l'épargne, la sobriété et la réparation deviennent des valeurs obsolètes (…), la consommation frénétique de produits aux durées de vie limitées s'affirme comme un impératif.» écrivent Fr. Jarrige et Th. Le Roux4.

Mais cette énergie bon marché, qui permet d'avoir l'équivalent de milliards d'« esclaves mécaniques » ou « énergétiques 5» pour notre confort et notre richesse (et il faudrait poser le problème de la mauvaise répartition de ces biens), est possible grâce à la libération de milliards de tonnes de CO2 emprisonnés dans les roches depuis plusieurs millions d'années. Nos choix sociétaux, économiques, politiques depuis deux cents ans ont déclenché en retour un forçage du bilan radiatif, et un réchauffement climatique.

Alors certes les grandes rencontres mondiales ces dernières années, de Kyoto à Paris, ont montré qu'une prise de conscience prend forme. Mais elle est lente et sujette à des reculs parfois spectaculaires (Voyez les décisions de D. Trump!). En 2017, l'ONU s'inquiétait des écarts entre les buts déclarés et la réalité des politiques : "Si l'on ne réduit pas rapidement les émissions de gaz à effet de serre, et notamment de CO2, nous allons au-devant d'une hausse dangereuse de la température d'ici la fin du siècle, bien au-delà de la cible fixée dans l'Accord de Paris sur le climat", a averti le secrétaire général de l'OMM, Petteri Taalas6.

Une réaction rapide est donc nécessaire : changer la direction d'un paquebot lancé à pleine allure demande du temps, les effets d'inertie sont importants. Mais si nous ne voulons pas que le paquebot de l'humanité soit un nouveau Titanic, il faut dès maintenant prendre les bonnes décisions. Or un financement colossal doit être envisagé pour réussir la transition énergétique qui nous évitera l'iceberg fatal. Ce financement est-il possible ?

C'est là que nous pouvons reprendre espoir : les capacités de financements, qui s'élèvent à des milliers de milliards d'€ (sic!) pour notre seul continent, ont déjà été mises en œuvre. Mais pas pour le climat. Ce fut il n'y a pas si longtemps : la crise financière mondiale de 2008 et ses suites furent combattues par une politique de la Banque Centrale Européenne inimaginable quelque temps auparavant.

En effet, qui eût cru que l'Allemagne accepterait le plan de Mario Draghi (Président de la BCE) en 2014 : 1000 milliards d'€ pour relancer la croissance ? C'est pourtant bien ce qui s'est passé. Et cette politique de « Quantitative easing 7» ne s'est pas arrêtée là ! Devant l'absence de reprise économique, la BCE a multiplié les cadeaux aux banques, pour les inciter à prêter aux entreprises. On vit même des prêts à taux négatifs, comme en mars 2017, où 233 milliards d'€ ont été empruntés en un seul jour par les banques à la BCE. Si le résultat fut sans doute une consolidation d'un monde bancaire fortement ébranlé par la crise de 2008, il n'en reste pas moins que l'économie réelle attend toujours sa part. En trois ans, ce sont 3000 milliards d'€ qui ont été créés8. Quelle proportion a été mise à disposition des entreprises et des particuliers ? 11% ! et les 89% restants ? Partis alimenter la spéculation sur les marchés financiers... La santé du Dow Jones est inversement proportionnelle à celle du climat.

Que retenir de cela pour un projet européen de Pacte finance-climat ? Eh bien que l'argent n'est pas le point faible de notre action. Que lorsque une menace est clairement identifiée, il est possible d'enfreindre des « lois » prétendument d'airain pour éviter l'effondrement. Or quel effondrement est actuellement le plus à craindre que celui du système climatique ? Le vrai point faible, c'est le manque de volonté politique !

Il ne s'agit pas de créer plus d'argent pour la transition énergétique, mais d'utiliser la création actuelle autrement : 50% de celle-ci suffirait.

Alors venons-en à cette action européenne que nous prônons. Mobilisons-nous pour adopter un traité européen qui pérennise le financement de la transition énergétique, qui rassure les investisseurs. Tous les investisseurs : Publics comme privés, les financiers comme les étudiants, les start-up comme les industries en reconversion.

Comme dans les films américains, il existe une dead-line. Mais c'est à nous de jouer le rôle collectif pour réussir à éviter la destruction finale. Ce sont les élus politiques d'aujourd'hui qui auront à en répondre.

 

1Voir le chapitre 2 de J.Jouzel et P. Larrouturou, Pour éviter le chaos climatique et financier, Odile Jacob, 2017. Voir aussi d'Anne Hessel, Jean Jouzel et Pierre Larrouturou, Finance, Climat, Réveillez-vous !, éd. Indigènes, 2018

2Cf. J.C. Debeir, J.P. Deléage, D. Hémery, Une histoire de l'énergie, Flammarion/NBS, 2013, p.212.

3Notamment par le recours au nucléaire, ce qui pose d'autres problèmes.

4Dans La contamination du monde, une histoire des pollutions à l'âge industriel, Le Seuil, 2017, p.263.

5Cf. notamment les travaux de Jean-Marc Jancovici.

6 https://cop23.unfccc.int/fr/news/inquietudes-face-au-nouveau-record-de-concentration-de-co2-dans-latmosphere

7"Assouplissement quantitatif". Mot savant pour dire tout simplement que l'on fait tourner la planche à billets...

8J. Jouzel et P. Larrouturou, op. cit., p.198.

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