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Billet de blog 22 déc. 2018

J'ai entendu M. Chouard s'adresser à des Gilets Jaunes.

Le hasard des invitations permet parfois des rencontres intéressantes. Qu'on me comprenne bien : par intéressantes, je n'entends pas forcément une adhésion aux propos des gens entendus. Mais on assiste alors à des phénomènes révélateurs d'un moment, d'une époque. Dans cet état d'esprit, j'ai rencontré M. Chouard. Ce fut un moment pour le moins éclairant.

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J'ai donc eu l'occasion de côtoyer, le temps d'une réunion publique, M. Étienne Chouard. N'étaient parvenus jusqu'à moi que les relents de soufre émanés des réseaux dits sociaux – c'est dire si rien de solide ne me permettait d'avoir un avis clair sur la personne et ses idées. J'abordai donc cette rencontre avec le moins de préjugés possible. Un vrai débat est toujours l'heureuse occasion de changer ses propres représentations du monde, de s'enrichir en apprenant à voir différemment.

Je n'ai pas été déçu.

Petit bilan donc.

  1. Sur le fond

  • M. Chouard était là pour défendre le Référendum d'Initiative Citoyenne, à l'invitation des collectifs girondins des Gilets Jaunes. Public grandement acquis, au moins pour ceux qui s'exprimaient ouvertement ensuite. Il est apparu très vite que le parlementarisme est l'ennemi à abattre. Le simple fait d'être représenté serait une trahison. « Les élus ne nous sortiront pas de la prison dans laquelle ils nous ont enfermés. » répète-t-il. Le peuple (notion qu'il ne définit pas, sinon par une aporie : c'est celui qui signe la constitution. Ah ? Mais alors avant de signer, qui le rédige puisque le peuple n'est pas déjà constitué ?) ne peut exister que par la démocratie directe. Je ne peux m'empêcher de penser que cette attaque en règle du parlementarisme dans un pays où le Parlement est réduit quasiment à un rôle de chambre d'enregistrement du pouvoir exécutif, fait de M. Chouard et de ses supporters les idiots utiles d'une Ve République qui ne cesse d'aller vers un exécutif renforcé. À force de taper sur le Parlement, celui-ci étant attaqué depuis 1958 par le « haut », et dorénavant par le « bas », on finira par une constitution qui mettra en lien direct le pouvoir exécutif et le « peuple ». Rien d’original. Dans la tradition française, cela s'appelle le bonapartisme. Issue classique de temps de crise. Ce soir, dans le public, certains propos (pas forcément représentatifs de tous, je le précise) n'hésitent pas à célébrer un pouvoir fort, qui « sait prendre des décisions ». Clairement, toute personne qui tire la ficelle de ces propositions jusqu'au bout arrive logiquement à une séparation entre le « pays légal » (« eux »les ordures corrompues, les élus, « nos maîtres ») et le « pays réel » (le « peuple », « nous », les « soumis » qui ont trop longtemps attendu – oui, mais ouf, M. Chouard est là!). On sait d'où vient cette notion de séparation artificielle, et dans quelle tradition politique, loin d'être neutre, elle s'inscrit.

  • Revenons sur le « peuple ». L'idée clef qui nous était présentée, c'est la nécessité d'unir le « peuple » pour la rédaction d'une nouvelle constitution, l'unir au-delà des différences politiques traditionnelles, différences qui ne peuvent s'exprimer que sur le plan du législatif (plus ou moins d'impôts, par exemple), pas sur le plan supérieur de la constitutionnalité. C'est ce niveau qui doit être l'objectif des réunions de citoyens, qui laisseront alors à la porte toutes leurs différences, pour prendre le pouvoir en rédigeant, enfin, leur constitution. Bon. Je comprends que cela puisse paraître séduisant, tant les querelles gauche/droite ont été factices (une présidence Hollande qui fait une politique de droite ; un discours de Macron prétendument « ni droite ni gauche » mais dont les décisions sont clairement de droite : cela laisse des traces). [On ne peut pas reprocher aux gens de droite de faire une politique de droite. Mais la responsabilité est lourde, à gauche, pour ceux qui étaient au pouvoir et qui ont laissé s'installer l'idée que « contre le chômage, on a tout essayé.1 » ]

    Je suis totalement contre cette vision d'un acte constituant qui serait lavé de toute idéologie de gauche et de droite. Peut-on imaginer qu'être de gauche ou de droite, c'est n'avoir que des propositions économiques, et pas de visions sociétales, politiques, d'organisation des pouvoirs... ? Comme si une constitution était l'émanation magique d'un « peuple » sans histoire, sans passions, sans références. Évidemment que toute constitution relève d'une vision du monde, d'un ensemble de valeurs qu'on peut classer à gauche ou à droite ! Très clairement, celle de 1958-62 relève d'une vision de droite, avec un pouvoir paternaliste fort, une méfiance envers le parlementarisme perçu comme espace de divisions (alors qu'il s'agit tout aussi bien, défendons-le, d'un espace de la dispute politique ritualisée, espace qui, lorsqu'il est étouffé, ne peut que céder la place à d'autres espaces : rue, ronds-points...). Mais M. Chouard préfère un peuple fantasmé, uni dans un travail de rédaction qui par miracle se ferait sans les divisions partisanes pourtant au cœur de la démocratie, pour aboutir à un texte qui ne trahirait pas le peuple...

  • L'économie est parfois apparue dans le discours. Ce fut pour montrer que les politiques actuelles sont fondées sur une volonté (un complot ?) de maintenir les gens dans la misère. Et de sortir du chapeau le NAIRU pour prouver ses dires. Ah ah ! Vous voyez, on ne vous sortira pas de la misère, puisque on préfère combattre l'inflation plutôt que le chômage. [Il y aurait beaucoup à dire sur l'absence de réflexion sérieuse et générale de notre société sur l'omniprésence du chômage de masse dans tous les pays occidentaux (oui, dans tous : les pseudo taux bas de pays voisins sont de la poudre aux yeux)]. Mais M. Chouard se prend les pieds dans son propre tapis : en appelant à la rescousse une théorie du monde qu'il dénonce, il retourne contre lui-même son arme. De deux choses l'une : ou le NAIRU est valide, et on peut l'utiliser pour argumenter : et dans ce cas le monde fondé sur cette théorie ne peut être remis en cause ; ou ce n'est qu'une théorie fumeuse (ce que je pense2), mais alors elle devient inutile dans un débat pour justifier le monde à abattre : il suffit d'employer d'autres outils conceptuels. Bref, M. Chouard valorise l'arme de ceux qu'il estime être ses adversaires. Par là même, il les légitime. Et fait du mal à ceux qu'il prétend défendre.

     

Première conclusion : Rien d'original dans son discours. La vieille dénonciation de la République au nom d'une attendue future vraie démocratie portée par un peuple jamais défini, mais franchement fantasmé, est réactivée. L'utilisation des erreurs des politiques depuis des décennies, des souffrances d'une partie de la population, et de la peur de tomber dans ces souffrances d'une autre partie, lui permettent de passer au-delà des conséquences politiques terribles de ses propositions : l'avènement d'un nouveau bonapartisme, renforcé par les déviances à la mode : le refus du pluralisme, le refus des contre-pouvoirs, le refus de la défense des droits de l'homme, tout cela au nom de l'efficacité de l'action publique.

  1. Sur la forme.

    Je ne peux que remercier M. Chouard. J'ai assisté à une démonstration parfaite de démagogie in vivo. J'en ai vu les rouages fonctionner en direct sous mes yeux. C'est fascinant. L'expression « caresser dans le sens du poil » prend alors toute sa force. La recette à appliquer, pour peu qu'on soit sans vergogne, est simple.

    * Paraissez gentil, tolérant, rassurant3 : le public ne doit plus avoir aucune prévenance. Quelqu'un qui parle sur ce ton ne peut pas être fondamentalement mauvais. Et un homme bon peut-il vraiment se tromper ? Et aimer un homme aimable, cela permet de se conforter soi-même dans sa propre amabilité : on est vraiment entre soi, dans le camp des « gentils » (ce qui va mieux permettre de dénoncer les méchants, les autres, ceux qui ne sont pas là).

    * Ce qui nous fait passer au deuxième point : diviser le monde entre les salauds (« eux ») et les gentils (« nous »). Ne surtout jamais définir qui se cache derrière « eux » et « nous » ! À chacun de l'imaginer. Le définir reviendrait ici à casser la magie du verbe, qui permet à chaque auditeur de projeter fantasmatiquement l'image de son propre monde, de ses propres souffrances. Tant pis si dans la réalité ce ne sont pas ceux du voisin.

    * Car du coup voici un public tenu sous l'emprise d'une fausse unanimité, d'une rétro-projection de soi-même perçu comme un tout. C'est rassurant et cela rend plus fort. Chacun pense que tous les autres se projettent le même monde à détruire, et celui à reconstruire, que le sien. Pendant ce temps, M. Chouard dodeline gentiment de la tête à chaque intervention, pour faire comprendre que oui, forcément, il est d'accord, même s'il ne l'est pas, puisque « nous » formons un tout indivisible dans le projet qui nous unit.

    * Ne pas oublier de désamorcer l'esprit critique du public en regrettant de ne pas « avoir tout de suite des solutions à tout » (mais un peu de patience : ce n'est pas parce que ce que je vous propose est bancal. Non : c'est parce que je n'ai pas pu réfléchir à tout. Gardez confiance.)

    * Et comme cela passe toujours par la division entre « nous » et « eux », c'est du pain béni quand, comme ce soir-là, un « expert » (condensé du « eux ») est présent. Hommage au courage du professeur de droit constitutionnel qui avait accepté de répondre aux demandes, légitimes, d'éclairage. Or le démagogue sait que le recours à un discours rationnel, qui pose les faits (dont on sait combien ils peuvent être têtus !), est son pire ennemi. Il faut donc, sous couvert d'un esprit gentiment critique, en prétendant revêtir les formes du rationalisme qu'en réalité il attaque, glisser régulièrement des peaux de banane pendant le discours dudit expert. C'est bougrement efficace : celui-ci, fidèle à sa mission, essaie, tant bien que mal, de démontrer. C'est-à-dire qu'il faut employer, oui !, une succession de phrases qui s’enchaînent logiquement, avec un niveau de vocabulaire (horresco referens !) qui dépasse forcément celui de l'animateur moyen d'une radio FM. Tout cela devient une arme dans les mains du démagogue. L'expert est placé dans le camp du « eux ». Il est fichu. Sa parole ne peut plus porter. Le démagogue a réussi son coup. La parole rationnelle, qui demande un effort, du temps, devient inutile : elle est devenue le signe des dominants. On peut alors revenir à l'émotion et au dualisme simpliste de M. Chouard.

Conclusion :

L'assemblée des gens qui réclament, à juste titre, plus de démocratie, aboutit à une logique d'exclusion de ceux qui ne pensent pas comme il faut (ce qui était pourtant reproché à l'élite), aboutit à un monde binaire (au nom de la création d'un peuple uni), à une absence flagrante dans le débat des réels problèmes qui minent notre société, et qui furent à l'origine du mouvement des Gilets Jaunes : la diminution permanente de la redistribution des richesses, la persistance d'un chômage de masse faisant pression sur les salaires, la mise en place d'un urbanisme périurbain depuis 40 ans, désocialisant, destructeur à la fois des anciens liens ruraux, mais en même temps incapable de créer une véritable urbanité (la diversité, au fondement – avec la densité – de la ville est peu ou pas existante dans les vastes périphéries de lotissements pavillonnaires.)

Le discours de M. Chouard est trompeur : contrairement à ce qu'il prétend, il n'est pas neutre, mais profondément marqué par des références à l'extrême-droite anti-républicaines. Il est trompeur et dangereux : il va à l'encontre de la tradition républicaine, fondatrice de démocratie, qui nécessite le recours à la rationalité pour mettre en paroles les conflits. Il est trompeur, dangereux et malhonnête, car la logique profonde trahit les intérêts de ceux qu'il prétend défendre. Mais il est dans l'air du temps, d'un temps qui ne sent plus très bon. Ce n'est pas sur lui qu'on peut compter pour nous aérer.

1F. Mitterrand, en 1993.

2En fait, c'est un abus de langage : je ne le pense pas. Je suis plutôt simplement convaincu par la démonstration de Steeve Keen. À lire, Steeve Keen, L'imposture économique, éditions de l'atelier

3 Qu'on soit d'accord : être ou paraître gentil n'est pas être démagogue en soi. C'est juste ici le premier élément d'un tout.

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