Après le COVID-19, vite un Conseil National de la Renaissance !

Qui saura reprendre la main après le choc de la pandémie ? Pour quel nouveau monde ? Nous perdons des repères, mais nous sommes héritiers d'une réflexion collective qu'il est temps de faire fructifier pour le bien du plus grand nombre.

Il y aura deux façons de sortir du moment exceptionnel que nous vivons. Il s'agit d'une période extraordinaire où nous acceptons tous, collectivement et d'un seul coup, une disparition des libertés publiques. Qu'en retirerons-nous ? Soit on considère qu'il s'agit d'un moment d'intelligence collective et de domination des intérêts particuliers, et où l'écoute des scientifiques est un axe essentiel de notre vivre-ensemble, et alors nous nous serons prouvés que la République est un moment de l'histoire qui mérite d'être défendu ; ou bien quelques individus constatent qu'il est possible de suspendre facilement les libertés individuelles, et qu'il faut profiter de toutes les occasions pour recommencer : ce sera la sortie par le bas et le reflux de la République. Notre vigilance citoyenne dans les semaines à venir portera là-dessus. Soit nous saurons reprendre la main, soit les hyènes viendront se repaître sur le corps d'une république agonisante.

Risques et espoirs possibles pour l'après-crise

La rupture que représente la crise sanitaire est d'abord psychologique : nous sortons brutalement d'un monde qui a exclu la mort de son quotidien, et l'épée de Damoclès que nous avons pourtant tous au-dessus de nos têtes est devenue sensible, nous sentons tous sa présence nous frôler la peau du crâne. Jusqu'alors, nous savions notre finitude, mais ce n'était pas un objet public. Dans notre république laïque, où les coups de canifs dans le contrat de séparation de corps entre le public et le privé sont légion, c'était l'objet que nous réservions le plus à notre intimité. Et tout à coup, notre disparition, avec tout ce qu'elle a d'injuste, de révoltant et d'inacceptable, est devenue une affaire publique car beaucoup plus probable, plus rapide que prévu. Nous risquons tous d'en être. Et puisque c'est une affaire publique, c'est devenu une affaire politique, une affaire de la Ré-publique.

Pourquoi cela provoquerait-il un vrai séisme ? Parce que nous sortons de notre zone de confort, qui nous est promise et offerte par le système néo-libéral depuis des décennies, qui consiste à nous déshumaniser pour nous transformer en consommateurs dociles, en producteurs pas trop chers, adeptes des flux tendus et des open-spaces. Nous avons accepté tout cela à condition de faire de chacun d'entre nous des immortels jamais confrontés aux douleurs, aux inconforts et aux injustices inhérentes à notre statut de mammifère démuni. Que tout le monde ne soit pas concerné, peu importe, puisque la majorité en bénéficie. Le contrat était clair : j'accepte mon aliénation, pourvu que je puisse oublier mon être imparfait, fini, fragile. Contrat de dupes, évidemment. Tout à chacun s'en doute un peu, beaucoup, parfois passionnément. Mais quel effort aurait-il fallu faire pour le dénoncer !

Mais les circonstances s'imposent. Nous n'existons pas en-dehors d'elles. Et actuellement, elles nous disent que le contrat est caduc. C'est officiel, nous ne pouvons plus jouer aux immortels : les meneurs du jeu, qui nous vendaient du bonheur en échange de leur pouvoir, sont obligés de reconnaître qu'ils ne peuvent plus grand-chose. Sinon nous enfermer chez nous. Et nous qui l'acceptions, ce jeu, nous découvrons que nous avons perdu notre mise : toujours aliénés, et en plus mortels. Cocus sur toute la ligne. Les réflexes, à la sortie, peuvent être violents, excluants et destructeurs, comme ils peuvent être fédérateurs, inclusifs et constructifs.

 

Un Plan d'urgence pour la France et l'Europe

Notre « confort » nous a retiré de l'Histoire. Le rythme quotidien qui nous pousse à produire pour mieux consommer, et à avaler les divertissements offerts par une société du spectacle vendue aux annonceurs, est fait pour nous faire oublier notre finitude. Mais celui qui l'oublie est celui qui n'a plus d'histoire personnelle. Celui qui n'a plus d'histoire personnelle ne peut plus envisager de faire partie d'une histoire collective. Il n'y a plus d'avant ni d'après, il n'y a plus qu'un présent éternellement reproductible. Cette position nous oblige à réfuter toute action politique : car faire de la politique, ce serait reconnaître qu'on peut changer quelque chose, au moins essayer, au moins l'envisager. Mais c'est se remettre dans du temps qui passe, recréer un avant et un après. Alors qu'on a gagné la pseudo-immortalité du consommateur le temps d'une vie, faire de la politique, c'est un premier pas pour renoncer au contrat aliénant du néo-libéralisme.

L'idée selon laquelle les « gens » n'aiment plus les partis politiques, n'est que l'expression du refus de quitter un statut de servage. La majorité des citoyens nient la possibilité d'un changement qui les ferait sortir de leur zone de confort. Et une autre partie, que le système économique a plongé aux portes de la misère, se retrouve dans les conditions psychologiques qui ont prévalu pendant des siècles : tout changement est un pari qui met en danger ma survie, tout changement est un pari et je ne peux pas me permettre de jouer ma survie sur un pari.

Or la crise de pandémie de 2020 est un retour brutal de l'Histoire pour tout le monde. D'un seul coup, comme pour les générations de 1930, de 1910, de 1870... il est devenu impossible de faire comme si tout pouvait continuer sans soubresaut. Nous savons tous que nous sommes en train de perdre un monde. Ce qui a été est perdu. C'était encore vrai il y a quelques jours ; cela ne le sera plus.

La question principale est alors : quel est le monde qui va suivre ?

Les questions adjacentes sont : qui en seront les architectes ? Au nom de quelles valeurs ? Pour quels desseins ? Avec qui ? À quelles échelles d'espace et de temps ?

La stratégie du choc a été utilisée par les forces politiques qui ont été en mesure de prendre la main et de s'imposer intellectuellement, moralement et politiquement. Naomi Klein a montré comment le néo-libéralisme s'est imposé en profitant des chocs économiques : l'hébétude collective et individuelle qui s'ensuit, infantilisante et désarmante fut l'occasion de créer de nouvelles règles communes pour un monde moins juste. Ne nous voilons pas la face : Thatcher, Reagan et leurs épigones ne furent pas les premiers. Les politiques sociales de redistribution des richesses, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, s'inscrivent aussi dans cette logique de bouleversement des structures suite à un choc (et quel choc!). Et ce fut pour un monde plus juste.

Nous devons considérer que nous sommes dans un choc collectif : qui prendra la main ensuite pour construire « son » monde ? Dans la Chine dictatoriale, la réponse semble se dessiner déjà : le « business as usual » reprend peu à peu , les « communistes » ont bien compris ce qu'est le capital. On voit mal comment dans les autres dictatures les peuples pourraient reprendre leur destin en main : à moins d'une disparition brutale du Chef (les épidémies ont l'art de redistribuer les cartes), Poutine, les Ayatollahs, Erdogan, el Assad, pèseront pour que rien ne change.

Mais nous ? Après notre confinement, accepterons-nous de nous reconfiner dans le quotidien d'avant et ses illusions et ses angoisses, où depuis près de 50 ans les richesses produites par le plus grand nombre sont de plus en plus redistribuées vers un petit nombre ? Où le chômage est considéré comme une donnée « naturelle » incontournable, qui permet de faire pression à la baisse sur les salaires et d'alimenter le détournement des richesses ?

Il me semble nécessaire de trouver d'abord du temps. Du temps pour réfléchir, du temps pour se rencontrer, du temps pour prendre du recul individuellement et collectivement. Or, si la machine productiviste repart comme avant, injuste et écrasante, ce sera fichu. Ce sera fichu pour le combat efficace contre la misère ; ce sera fichu pour le combat contre le dérèglement climatique ; ce sera fichu pour découvrir les espaces démocratiques que nous avons à inventer. Il nous faut encore un peu de temps, M. le bourreau, pour ne plus paniquer. Nous sentons bien que nous avons roulé à 200 km/h vers un gouffre : offrons-nous quelques centaines de m. pour avoir le temps de freiner, de changer de direction, de ne pas sombrer.

C'est pourquoi nous devons d'abord mettre en place un plan d'urgence pour la France et pour l'Europe. Une urgence pour gagner du temps : faire l'inventaire des idées qui peuvent être mises en œuvre rapidement pour ne pas tomber dans le gouffre dans les années qui suivent. C'est essentiel : dans la panique des crises qui risquent de se succéder, la réflexion laissera la place à la loi du plus fort. Il faut gagner du temps. Car la réflexion collective ne construira un monde plus fort, plus résilient, plus partageur, plus solidaire sur la longue durée que si nous n'avons plus peur du lendemain. Et que cette condition concerne tout le monde.

C'est pourquoi ce plan d'urgence doit permettre :

  • au plus grand nombre de sortir de la nasse du chômage et des emplois précaires ; de ne plus se demander pourquoi dans un pays riche il existe la peur des fins de mois ;

  • de réencastrer l'économie dans la cité, de ne plus se soumettre à ses aléas, notamment dans le monde de la finance, aléas qui sont autant de menaces de chantage à la prochaine crise ;

  • de gagner du temps sur les bouleversements environnementaux provoqués par les dérèglements climatiques, en ralentissant la course à la production de gaz à effet de serre ; de créer de la résilience.

 

Aux deux échelles, nationale et européenne, car aucune mesure ne peut être efficace l'une sans l'autre. Et que les retours d'expériences, les idées, les rencontres seront d'autant plus forts si nous travaillons à l'échelle européenne. Et parce que la force et le poids de l'outil européen doit être utilisé au profit du nouveau monde.

Les pistes existent : elles ont déjà été dessinées. Nouvelle Donne avait déjà travaillé à un plan d'urgence il y a cinq ans (séparation des banques d'affaires et des banques de dépôts, utilisation du fonds de réserve des retraites pour le logement HQE, prendre en Dailly les factures dues aux PME depuis plus de 2 mois, réserver une proportion importante des commandes publiques aux PME, appliquer le modèle canadien pour la préservation des emplois...). Il s'agit aussi de penser la redistribution de l'emploi en termes de temps : la semaine de 4 jours peut créer plus d'un million d'emplois et sortir de la précarité autant de gens. Le Pacte européen Emploi-Finance-Climat peut être adopté rapidement.

Mais les propositions doivent se multiplier ; elles doivent pouvoir faire l'objet d'expérimentations : par exemple le revenu universel, ou bien encore le modèle travaillé par l'équipe de B. Stiegler sur le territoire de Plaine Commune avec le revenu contributif et la réflexion sur l'opposition emploi/travail...

 

Un Conseil National de la Renaissance

Le Covd-19 est un danger immédiat, et notamment pour les plus faibles d'entre nous. Mais nous crèverons collectivement du « narcissisme des petites différences » qui taillade les mouvements progressistes depuis des décennies.

Il faut valoriser notre patrimoine de réflexions collectives des dernières années : Nuit Debout, les Indignés, Gilets Jaunes, Extinction Rebellion, Youth for Climate, mouvements citoyens issus des décompositions des partis politiques classiques... (Nouvelle Donne, Génération.s, Place Publique, LFI, etc.). Il faut aussi savoir écouter les partis traditionnels : il existe au PS, au PCF, à EELV des gens de bonne volonté qui ont compris l'urgente nécessité de travailler ensemble. L'expérience menée depuis des mois par les Assises de l'Ecologie et des Solidarités est le début d'un rassemblement plus large qui doit mener à un Conseil National de la Renaissance : en utilisant la logique de l'archipel politique, modèle qui permet de respecter les identités de chaque mouvement tout en créant une dynamique collective, nous devons pouvoir imaginer, proposer, faire passer au centre des débats politiques et citoyens les actes essentiels à mettre en œuvre dans la décennie qui vient.

Ce nouveau CNR, comme son illustre prédécesseur de 1944, ne réussira qu'avec l'appui le plus large. C'est pourquoi il doit aussi impliquer les syndicats, les associations, les scientifiques et les « experts du quotidien ». Nous avons à disposition toute l'énergie et les intelligences nécessaires. Les seules barrières seront notre manque de volonté, la force des mauvaises habitudes, les réflexes du quotidien, la paresse. Ces barrières s'expriment par le refus de rencontrer ceux qui ne pensent pas exactement comme nous, la peur de perdre des acquis de position sociale (siège électif par exemple), la logique des appareils qui finissent par s'imposer aux hommes et aux valeurs. Si nous ne savons pas les surmonter, nous aurons mérité ce qui nous attend. Mais les générations suivantes l'auront-elles mérité ?

 

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