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Billet de blog 23 août 2021

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SPOT TV COVID : Condamnation officielle du débat et apologie de la fracture sociale

Le titre du dernier spot du gouvernement pour la vaccination se nomme le débat, cela évoque un échange d’idée passionné. Passionné oui, mais l’échange est-il encore permis ? Apparemment non puisque la conclusion de cette capsule nous dit que l’on ne peut pas débattre des chiffres. L’hésitation, le doute, n’est plus permis, il faut dorénavant avoir la foi pour être un bon citoyen.

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spot covid-Le débat © 

Ambiance estivale et détendue autour d’une table rectangulaire pour un repas en extérieur entre amis. Jean-Philippe, chemise kaki, tout souriant tend l’assiette de grillades à Antoine, chemise à carreau qui se trouve en face de lui, chacun occupant la place du chef en bout de table. Ce dernier se penche pour saisir l’assiette. En se rasseyant le plateau de viandes grillés entre ses mains lui octroie l’inspiration pour une blague en mode accroche de stand-up :

Antoine : « Alors je sais pas vous mais j’en ai vraiment ma dose de ce Covid. » Ce jeu de mot s’appuie sur la polysémie du nom dose employé à la fois dans l’expression explicite pour exprimer son agacement vis-à-vis du Covid, amplifié par l’adverbe vraiment, mais aussi implicitement pour faire référence à la vaccination par métonymie. (dose>vaccination)

L’ambiance est détendue, les convives protestent unanimement contre la qualité de la blague, on peut les comprendre : « Oh noon ! » Disent-ils à l’unisson pendant qu’Antoine fier de lui se sert une saucisse.

Francis, le roi de la saucisse, en T-shirt bleu ciel, est au barbecue, il se retourne et dit d’un air désabusé : « Tu ne peux pas faire cette blague ! » exprimant ouvertement la piètre performance humoristique.

Jean-Philippe, lui, n’est pas de cet avis, après avoir tendu vers Antoine un quignon de poulet qu’il tient fermement il dit : « j’ valide » Curieux, notons que seuls les hommes donnent leur avis, réfutent ou valident la blague, les femmes sont tenues au rôle de spectatrices muettes.

Erika, métisse au crâne rasé s’adresse d’un ton jovial à Antoine : « Bah ça va toi tu es comme moi, t’es vacciné. » Cette réplique mise en relation avec celle d’Antoine, semble sous-entendre que le fait d’être vacciné permet d’être débarrassé du Covid et de n’être plus concerné, ce qui est faux. On suppose aussi que par opposition pour ceux qui ne sont pas vaccinés, « ça ne va pas ». On remarque également que le fait d’être vacciné est un totem de ralliement, (toi tu es comme moi) une substance qui relie les gens dans un endogroupe incluant et donc toujours par opposition excluant les membres de l’exogroupe, les non vaccinés.

Puis elle tourne la tête et son regard devient fixe, désormais visible à la caméra et sans cligner des yeux, elle dit sur un ton sérieux ( en insistant sur comment et en détachant les syllabes) : « Tu me diras mais comment ne pas se faire vacciner aujourd’hui quoi ! » De manière subtile car pas complètement de face, on peut supposer qu’elle s’adresse au téléspectateur. De manière aussi subtile on remarque que derrière cette phrase en apparence interrogative,(d’ailleurs elle est ponctuée dans le sous-titrage par un point d’interrogation dans le spot à la 11’’) se cache en réalité une exclamative qui exprime l’étonnement face au récalcitrant du vaccin.

Changement de plan, Jean-Philippe face caméra a les yeux baissés, occupé à suçoter son quignon. Béa qui est de profil a également les yeux baissés dans son assiette. Un malaise est palpable, il semblerait qu’Erika ait mis les pieds dans le plat… Puis cette dernière rajoute : « C’est tellement important ! » L’adverbe tellement associé à l’adjectif important appui avec force la nécessité incontestable et solennel de sa phrase précédente. Pourtant Béa n’est pas de cet avis, la tête baissée pour contester ce qui est présenté comme incontestable elle lui répond : « bah perso, j’hésite encore » elle tourne la tête vers Erika mais elle a l’air fébrile, la tête penchée en avant comme un enfant qui vient de dire une bêtise. Jean-Philippe a levé la tête subitement comme abasourdi par cette remarque, il stoppe immédiatement sa mastication, la regarde fixement et durement, la mâchoire serrée (le regard du vacciné sur le non vacciné, ça ne rigole pas, la tolérance est en vacance). Béa n’en mène pas large, elle sent cette pression (sociale, psychologique, émotionnelle) sur elle, son regard pointe désormais vers le bas. (le consentement libre et éclairé est également en vacance)

Antoine exprime sa sidération : « T’es sérieuse ? » On note au passage que l’emploi de cette expression tendance chez les djeun’s permet de discréditer efficacement le propos de son interlocutrice. Apparemment douter n’est plus raisonnable, c’est devenu inacceptable même.

Gros plan sur Béa qui dodeline doucement de la tête de gauche à droite comme pour dire non et dit : « Franchement je préfère attendre » et baisse les yeux vers son assiette. Aïe, il semblerait que Béa ait dit encore une connerie ! On relève que commencer sa phrase par franchement tout en faisant non de la tête, correspond à un type de communication paradoxale qui exprime une volonté de communication sous-jacente bien plus puissante que la communication verbale car elle s’adresse à l’inconscient. Autrement dit elle répond non à la question qui lui est posée et cette réponse corporelle marque plus les esprits que la réponse verbalisée.

Antoine ne va pas laisser passé ça et ça ne tarde pas, il l’invective voire la menace : « Attendre quoi ? D’être hospitalisée ? » Pourtant peut-être que Béa se lave les mains au gel hydroalcoolique, respecte les gestes barrières, porte son masque tout le temps et a consciencieusement réveillonné avec papi et mamie dans la cuisine. Antoine ne rigole pas le ton est ferme et grave, les phrases courtes sont menaçantes, les occlusives orales frappent fort et résonnent. (t;d;k;p) Ces sonorités marquantes sont associées à un terme fort, effrayant et menaçant : l’hospitalisation ; le spectre de la peur jaillit avec l’évocation de notre faiblesse face à notre fragilité de pauvre mortel.

Francis le roi de la saucisse est là pour détendre l’atmosphère : « Eh oh douce-ment là, moi je la comprends » dit-il en tendant la pince à chipo vers Béa. Ouf heureusement qu’il est là sinon Béa aurait peut-être fini au bûcher sur le barbeuk, puis il poursuit : « moi non plus je ne le connais pas ce vaccin » et tombe les bras ballant, l’air ballot ou éméché. On remarque que son ton et sa diction contraste fortement avec la réplique précédente d’Antoine mais on remarque aussi que sa tenue, sa position au second plan, en dehors de la table et au service des autres font de lui un soutien qui n’a pas le même statut que les autres qui sont plus mis en valeur. Il occupe un stéréotype masculin, style José de Scène de ménage, un gars sympatoche mais c’est pas lui qu’on va écouter pour prendre une décision importante. Sa parole est donc peu légitime, relayée au second plan tout comme son personnage.

Antoine; lui, est sûr de lui, s’exprime clairement et du tac ou tac face caméra en plan rapproché le regard fixe et sans sourciller il dit : « Par contre les conséquences du Covid, on commence à bien les connaître » avant d'ajouter « et depuis trop longtemps » L’adjectif bien permet de mettre en valeur la qualité et l’authenticité des connaissances tandis que la locution adverbiale trop longtemps, insiste sur la quantité de temps, le recul dont on dispose sur l’épidémie tout en exprimant sa lassitude et son agacement face à l’épidémie, comme il l’a déjà évoqué dans sa première réplique humoristique. Même type de plan mais cette fois-ci sur Jean-Philippe qui le regard fixe suggère qu’il porte son attention sur Antoine. Le débat semble le passionner. Illico comme devant un bon film, il enquille un deuxième quignon, sans même regarder sa main qui pioche à la volée.

À sa droite Anaïs, le dernier personnage qui n’avait pas pris la parole, s’exprime. Il s’agit d’une jeune, la vingtaine (qui prend la parole en dernière ou plutôt à qui on donne la parole en dernière dans ce spot) exprime à son tour son doute : « Bah j’avoue, moi aussi j’hésite. » puis son interrogation en valeur d’argument : « mais à mon âge c‘est quoi les risques de me retrouver à l’hôpital ? Sa question est légitime mais elle est décrédibilisée dans ce spot. De plus elle montre qu’elle ne maîtrise pas le sujet ou n’ose pas s’/affirmer, en utilisant une phrase interrogative alors que les stats officielles montrent que sa tranche d’âge est moins concernée que les autres. Son personnage est le stéréotype de la jeune qui se mêle de ce qui ne la regarde pas, une conversation de grand... Bon là ça ne passe pas non plus, Antoine ferme les yeux, on sent bien qu’il est à bout, il lui aurait bien collé une baigne pour qu’elle la ferme. Erika prend la relève : « Tout le monde peut se retrouver à l’hôpital ! » encore une fois le ton est autoritaire, le regard fixe. Les termes employés nient la pourtant réelle différenciation qui existe entre les classes d’âge face au Covid selon les chiffres du ministère lui-même.

Jean-Philippe les doigts plein de gras renchérit pour expliquer la vie à cette gamine qui comprend rien (sûrement la fille de Béa!) : « La question ce n’est pas seulement de te protéger toi, mais aussi les autres. » L’adverbe seulement permet à la fois d’affirmer qu’il y a un effet positif de la vaccination sur les jeunes, se protéger du virus, mais aussi un second, pour le même prix, protéger les autres.

« Merci » répond Antoine rassurer de ne pas avoir le monopole de la réponse paternaliste et condescendante. Jean-Philippe continue sur sa lancée, et toujours armé d’un quignon de poulet à la main : « C’est important aussi les autres » dit-il en souriant vers elle pour la charrier mais aussi accuser implicitement Anaïs d’être égoïste. C’est probablement un effet dûe à l’enfer-mement excessif après 2 ans d’étude confinés…Après avoir reçu sa petite leçon de morale, Anaïs lui renvoie un sourire forcé et moqueur.

Soudain Béa passe à l’attaque, face caméra et en gros plan elle lance son offensive : « Entre-nous, est-ce qu’on est sûr qu’il nous protège vraiment ce vaccin ? » La locution adverbiale entre-nous veut faire appelle à la confidence intime mais on se demande aussi si Béa n’aurait pas peur d’être écouté, dis donc tu serais pas un peu parano en plus d’être complotiste Béa ?

La question fait mouche la jeune Anaïs ne prend même pas le temps de finir sa bouche pour acquiescer : « grave » dit-elle. Francis toujours relégué au second plan, debout, exclue de la table, au service des autres et armé de sa pince à saucisse s’interroge à son tour : « Ah mais c’est vrai ça, est-ce qu’il est vraiment efficace ce vaccin ? » La véracité est au centre des débats, l’adverbe vraiment est encore repris comme dans la précédente réplique de Béa auquel s’ajoute dans cette phrase vrai. Procédé de répétition, d’insistance pour exprimer le doute quant à la réalité de l’efficacité du vaccin, soit le cœur nucléaire du sujet.

Erika manque de s’étouffer avec son chipo, la bouchée est dure à avaler, d’autant plus qu’ Antoine est maintenant filmé de dos, rendue muet, quasi-invisibilisé et que Jean-Philippe semble se poser aussi la question. les « convaincus » se retrouvent alors en infériorité numérique à 4 contre 2, c’en est trop, le gouvernement intervient subitement dans la vie privée comme un cheveu sur la soupe (probablement prévenu par les algorithmes de l’application Covid) : Ecran noir, ton solennel, « On peut débattre de tout sauf des chiffres. Aujourd’hui en France, 8 personnes sur 10 hospitalisées à cause du Covid ne sont pas vaccinées. Tous vaccinés, tous protégés.

On peut se demander d’où vient la source Evian ? Pfizer? Citer sa source c’est un peu la base quand on affirme quelque-chose surtout lorsque l’on veut exprimer l’authenticité de ces chiffres soi-disant incontestables, si des chiffres incontestables ça existent réellement…

Pour finir la répartition de la parole par rapport au temps total du spot est distribuée ainsi : 36 % pour les « sceptiques » ; 45 % pour les « convaincus » auquel s’ajoutent les derniers 19 % pour la parole gouvernementale ; 50 % pour les hommes ; 20 % pour les femmes ; 30 % pour la parole gouvernementale.

Les 2/3 du temps de parole est pro-vaccin et anti-hésitation et 70 % de la parole, hors voix off gouvernementale, est masculine.

Le titre du dernier spot du gouvernement pour la vaccination se nomme le débat, cela évoque un échange d’idée passionné. Passionné oui, mais l’échange est-il encore permis ? Apparemment non puisque la conclusion de cette capsule nous dit que l’on ne peut pas débattre des chiffres. Ce spot n’est pas contre les arguments des non-vaccinés puisqu’ici les personnages ne font que s’interroger, c’est la réflexion sur ce sujet qui est blâmée. L’hésitation, le doute, n’est plus permis, il faut avoir la foi pour être un bon citoyen. Cette mise en scène est un appel à se comporter comme Antoine et Erika, c’est-à-dire en police de la pensée, agressant verbalement le moindre doute, devenu crime-pensée. Ce spot est l’illustration du flicage permanent de tous par tous y compris dans notre vie privée. C’est la promotion de la politique de mépris et de discrimination matérialisé par le pass sanitaire. C’est le reflet de la fracture sociale car avec ou sans pass il est fort probable que Béa ne soit plus invité au prochain repas...

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