CRS ce premier mai

Remarques personnelles sur une situation qui ne devrait pas exister pour notre Police Nationale. Un mot concernant une belle image qui commence à circuler sur les réseaux dits « sociaux » et qui montre des CRS ayant masqué leur identifiant d’unité avec du scotch noir.

Cette image m’ennuie – et je ne suis pas CRS – car elle montre un vrai problème, et une petite solution qui me semble astucieuse mais mauvaise.

CRS sans identifiant dorsal © X CRS sans identifiant dorsal © X

Masquer son identifiant d’unité rend effectivement plus difficile l’identification d’un CRS, et donc sa mise en cause éventuelle devant la justice.

Je crois que c’est clair, tout le monde aura compris la façon de procéder.

En revanche je lis peu de commentaires concernant le « pourquoi » ?

C’est ce « pourquoi » qui me semble important.

Ce n’est bien sûr que mon seul point de vue, et il souffre la contradiction.

Ce que je crois c’est que nous avons là une preuve de la débrouillardise du petit gradé, du CRS « moyen ». Il masque son identifiant car « pas vu pas pris, pris… pendu ». Vieux principe de voyou.

Pourquoi le fait-il ?

Parce que lui, simple CRS, s’il a la moindre mauvaise photo qui est prise de lui, s’il y a la moindre vidéo où il ne soit pas imperturbable au milieu du chaos tel la statue du commandeur, il sait qu’il risque des sanctions. Des sanctions, voire plus, voire même la fin de sa carrière suivant la gravité des faits. Ce qui est  – je m’empresse de le dire – assez normal dans un état de droit.

Ce qui est moins normal, c’est qu’en fait il est pratiquement l’un des seuls à subir réellement et efficacement les foudres de la Loi. En face de lui on laisse venir (et je pèse mes mots) une meute de crapules, qui n’ont aucun identifiant de quelque nature que ce soit et pour qui tous les coups sont permis dès l’instant où ça va « casser du flic ». Jusqu’au jet de pavés en pleine figure.

Ce CRS qui masque son matricule, il a parfois des ordres pour ne pas s’en prendre à ces crapules.

Parfois, après avoir eu ce genre d’ordre, on va lui demander exactement l’inverse, pour reprendre « à tout prix » une position ; pour éviter « à tout prix » un incendie ; pour préserver « à tout prix » des passants innocents. « A tout prix », cela veut dire que seul comptera le résultat.

En pareil cas, qui est responsable ? C’est celui qui donne l’ordre. Mais celui-là, le CRS « moyen » le sait, il ne sera que rarement inquiété. Même s’il a atteint l’âge de la retraite et qu’on l’oblige à démissionner, le plus haut responsable retrouvera du travail tous frais (bien) payés. Je ne vise là personne… Toute ressemblance avec un Préfet de Police à Paris serait purement fortuite.

Alors celui qui va réellement écoper s’il y a une photo ou une vidéo de violence, ce sera le CRS « moyen ». Il le sait très bien. Et c’est pourquoi, avec l’expérience de toutes ces manifestations à répétition où son intégrité physique est régulièrement en danger, il choisit de masquer son identifiant. Ce qui n’est pas bien. Ce qui est même une faute professionnelle.

Sauf que toute la chaîne hiérarchique de ce modeste CRS sait « comment ça se passe » et ils savent tous qu’il faut exécuter les ordres sans discuter pour que l’ordre public arrive à dépasser la violence des casseurs et de quelques « révolutionnaires professionnels ».

C’est ce qui nous explique que ce modeste CRS puisse masquer son numéro.

Car si sa hiérarchie savait ou pouvait refuser des ordres manifestement illégaux ou conduisant à des situations illégales, le petit CRS n’aurait pas à masquer son numéro.

Si son commandant d’unité ne devait pas l’envoyer partout, répliquer immédiatement à la violence de la rue par la force publique, il pourrait exiger de tous ses subordonnés la lisibilité des identifiants. Mais comme il est dans le feu de l’action et que c’est au résultat final qu’il sera noté, le commandant d’unité laisse faire. Il a trop compté les blessés issus de mauvais ordres, parfois lui-même est blessé.

Soyez gentils, ne me dites pas le contraire, je ne suis pas CRS, mais je commande des hommes sur le terrain depuis plus de trente ans. Sur le terrain, sur le bitume, pas sur la moquette des salons ou des grands bureaux. Et parfois même ce fut en opérations, avec des morts, des vrais, ceux qui font tâche sur les profils de carrière des irresponsables  immaculés.

On voudrait un système parfait, tel qu’il a été pondu par de mignons esprits dans de calmes bureaux.

Sauf que ce système ne survit que dans les bureaux, sur le papier. En réalité, il faut se salir les mains. Si vous voulez que la République ne soit pas à la merci du premier groupe de casseurs analphabètes venu, vous devez avoir des gens capables de réprimer fermement pour tenir les positions. C’est ainsi.

Quant au sommet de la hiérarchie vous avez plus de carriéristes que de chefs dignes de ce nom, des gens qui veulent le résultat sans jamais assumer les moyens mis en œuvre, et tout avoir sans jamais payer le vrai prix… Forcément, à un moment donné, le bât blesse.

Masquer son numéro c’est une faute, et il faut sanctionner ce CRS… si on le retrouve.

Demander aux hommes des résultats sans jamais en payer le prix, ne pas les soutenir s’ils sont mis en cause pour avoir exécutés des ordres verbaux dont « on » ne se souvient plus, c’est ce qui conduit le petit CRS à masquer son numéro. C’est ce qui conduit son commandant d’unité à regarder ailleurs. C’est ce qui conduit une partie de notre Police Nationale à utiliser des procédés qu’elle ne devrait pas avoir à utiliser pour réaliser ses missions.

Moi qui suis, fondamentalement, un partisan de l’état de droit, je renvoie à SAINT JUST ceux qui voudraient s’indigner de l’usage de tant de scotch noir. Ce scotch ne devrait pas exister, mais en vérité il existe. Il existera tant que les corps de conception ne sauront pas mieux se solidariser avec les corps d’exécution. On ne peut pas « tout » demander au CRS de base, et en plus le punir à la fin.

Au fil du temps, au fil des « bon conseils » que donnent planqués derrière leur écran censeurs et moralistes à deux ronds, pour « planter du flic » à défaut de « casser du flic » on en est arrivé là.

Qui a raison ? Le Juge. Le Juge, à la fin, aura toujours raison. Mais qui doit-on juger ? Le CRS ? Je n’en suis pas si sûr. Même si c’est plus facile de pincer l’exécutant que remonter aux donneurs d’ordres.

Didier CODANI  ce 1er mai 2019

 

Long Post Sriptum (LPS) :

Le sujet étant bien plus sensible qu’il n’y paraît en regardant simplement la première photo, j’ai utilisé un procédé auquel j’ai rarement recours pour un billet de blog.

J’ai questionné une centaine de mes parents et amis avec lesquels je corresponds le plus souvent, dont font aussi partie une poignée de journalistes, de policiers, de gendarmes, et d’avocats.

Je leur ai adressé la première version de ce billet avec une question simple :

« Oui ou non; est-il à publier? »

« Éventuellement, pour celles et ceux qui ont du temps, est-ce qu'il y a quelque chose qui vous choque, ou qui vous plait, ou qui vous ennuie (comme moi) dans cet article en devenir? »

100 questions, 20 réponses, dont 5 officiers des corps actifs de la Police Nationale.

1 opposant à la publication. Un officier de police, d'ailleurs. Avec de bonnes raisons, je le reconnais.

Et puis une réponse « hors normes » d’un autre officier de police. Si complète, qu’avec son accord préalable j’ai choisi de la publier un peu plus bas.

Je reviendrai sur ces deux réponses-là, mais dès à présent je dois vous dire que, donc à une exception près, celles et ceux qui ont bien voulu me répondre m’ont incité à publier sur Internet.

Ils ont beaucoup de raisons, cette vingtaine de parents et d’amis. Même si j’ai eu tout un lot d’objections purement techniques concernant l’usage du scotch.

Elles tiennent souvent au fait que pour les besoins de l’action certains policiers n’ont parfois pas assez d’équipement et utilisent ceux d’autres unités. Laisser l’identifiant pourrait induire en erreur sur l’unité en action.

C’est le cas en particulier quand des policiers d’une unité « non spécialisée » viennent en renfort.

Je cite : « … surtout ne te prive pas pour autant de diffuser ton excellent billet qui nous soutien et cela fait du bien, mais cette photo traduit à mon sens un autre malaise, celui de l'absence cruelle équipement adaptés à tous et en nombre suffisant. »

C’est aussi le cas quand les fonctionnaires se sentent « ciblés » par des groupes violents qui utilisent des entités sur les réseaux sociaux pour menacer les fonctionnaires et leur famille de représailles. On m’a donné des noms d’entités, je ne crois pas utile de leur faire de la publicité en les nommant tous. Je mentionnerai « Copwatch » et « Les désobéissants » à titre d’exemple, sachant que ce ne sont pas des entités de ce type qui menacent ou ciblent, mais qu’elles permettent à des groupes violents de menacer ou cibler.

Je cite : « … Tout ce qui permet l’identification peut entraîner aujourd’hui un risque pour le fonctionnaire mais aussi sa famille face à des ultra violents qui utilisent les réseaux sociaux pour désigner leurs futures cibles. Connais-tu Copwatch ? Si oui, c’est de cela que je veux parler. Si non, je t’invite à y regarder de près… »

Je dois dire aussi, que dans le déroulement du maintien de l’ordre pour une manifestation le fait de poser du scotch noir sur les numéros ne garantit pas vraiment celui qui le fait d’un anonymat complet.

CRS avec identifiants masqués et insigne CRS sur la manche gauche © X CRS avec identifiants masqués et insigne CRS sur la manche gauche © X

S’il y a exaction, s’il y a « violences policières », les collègues de l’IGPN vont sans doute perdre un peu de temps, mais ils parviendront tout de même par les horaires et le décor à retrouver l’unité concernée et l’individu impliqué.

Encore faut-il le vouloir, mais c’est un autre débat.

Je cite : « … le flocage des tenues est surtout destiné à ce que les forces de MO se retrouvent entre elles dans le cas de situation confuse d'intervention. Que des CRS (ou d’autres) les cachent ne ferait que retarder un peu le travail de l’enquêteur qui devra les identifier en cas de débordement mais cela ne l’empêchera pas d’y parvenir. »

Oui, vous l’aurez compris, ce sont des propos de trois policiers différents que je viens de citer.

Des policiers très lucides sur leurs capacités et les limites de leur métier.

Je cite : « …Il y a des manifestations avec en prime des casseurs, rien de nouveau. Des policiers ou gendarmes qui sont là pour y mettre fin, ils le font plus ou moins bien et c’est tout. On joue pas sur le terrain et ce n’est pas un match de foot que l’on commente et que l’on refait à la fin. Quoique… »

Ce dernier propos sur le fait que « ce n’est pas un match de foot » traduit bien l’agacement légitime de ceux qui maintiennent l’ordre toute la journée voire toute la nuit, et qui en rentrant à la maison découvrent leur métier comme une sorte de spectacle de variétés en « prime time » ; sachant que les scènes avec des commentaires pas toujours bien affutés sont vues par les conjoints et les enfants. Naturellement « on » l’oublie.

Apparemment, les policiers sont des êtres humains avec une vie de famille. Les gendarmes aussi. Ce serait bien de s’en souvenir, de temps en temps.

N’allez pas croire non plus que les commentaires ont occulté ces « violences policières » qui sont tout de même assez souvent mentionnées.

Je cite : « … D’un autre côté, les moyens employés peuvent être parfois disproportionnés car perdre un œil ou une main alors qu’on est une jeune femme et que l’on n’est pas forcément dangereux ou menaçant face à un CRS bardé et armé, je trouve ça honteux. On ne devrait pas risquer cela quand est dans une manifestation… »

Faut-il pour autant « désarmer la police » ?

Je ne le crois pas.

Même en étant certain que c’est là le rêve d’un certain nombre de « révolutionnaires professionnels » comme en témoigne une affichette du NPA que j’ai prise en photo non loin de l’un de mes lieux de travail.

Affichette du NPA vue à Nice pour désarmer la police © Didier CODANI Affichette du NPA vue à Nice pour désarmer la police © Didier CODANI

Étonnant d’ailleurs de voir que les mêmes qui se sont – à juste titre – indignés que l’on compare une ancienne ministre de la justice à une guenon, dessinent un policier sous les traits d’un singe.

C’est pour tous ces commentaires, pour toutes ces personnes qui ont fait plus que dire « bravo et merci » en lisant le premier jet de mon billet de blog, que finalement je me suis décidé à le publier.

J’ai bien noté l’argument suivant lequel :« Cela n’a aucune utilité, à part faire couler l’encre de détracteurs… ».

C’est bien que justement je crois que cela a une utilité. Sinon je ne publierai pas.

J’ai eu aussi (sans rire) quelques citations bibliques pour m’inciter à publier. Elles ne viennent pas du Vatican, elles viennent juste d’un ami, qui est tout… sauf un chantre de l’Eglise.

Je cite : « …l’Ecclésiaste : « Il est un temps où la sagesse est de garder le silence ; mais vient un temps où se taire encore relève alors du mensonge par omission ou du déni ».

Comme dit encore l’Evangéliste « La lumière n’est pas faite pour rester sous le boisseau » ; ou encore « Quand des propos sont condamnables, il est légitime que l’on condamne celui qui les professe, mais alors que ceux qui condamnent disent en quoi ces propos sont condamnables ».

Je peux faire erreur en écrivant si longuement. Et je ne mentionne qu’une partie des réactions. Mais je l’assume.

J’en viens à cette dernière réaction d’un ami officier de police, au final humaniste qui m’a frappé.

Je n’ai pas mieux en magasin que ce vécu d’un policier qui sait se remettre en question sans esquiver des réalités parfois pénibles à énoncer si clairement.

Ce sera la conclusion de ce post-scriptum.

Je cite (intégralement, et avec l’accord de l’auteur) :

« Et voilà, on y est, on a parcouru le chemin et un jour pour un petit morceau de scotch noir on réalise enfin les conséquences.

En plus littéraire et dans un autre domaine, on pourrait relire "le camp des saints" ouvrage mettant en avance la déliquescence de toute une société en résultante des actes de ses dirigeants. Mais d'ailleurs c'est bien cette même société qui a choisi les dits dirigeants ==> le "pouvoir" du peuple au travers du vote !

Pour en revenir à nos moutons (là où certains verraient surement des loups tout de noir vêtus) cette situation est la résultante d'une cassure entre le commandement et la troupe et nous le savons tous. Mais il faut en chercher l'origine ...

D'expérience, je m'étais aperçu durant mes années au sein de services spécialisés que tout est différent lorsqu'on se sait soutenu par sa hiérarchie, non pas que l'on fasse n'importe quoi et qu'on se sente "tout puissant" mais juste que l'on utilise les moyens que la loi met à notre disposition avec BEAUCOUP plus de sérénité car on sait qu'on ne servira pas de fusible.

Dans certains services de voie publique "basiques" (je mets entre guillemets car cela n'a rien  de péjoratif, c'est plutôt pour indiquer que c'est le type de service où on fait ses premières armes lorsque l'on rentre dans la Police) les collègues ont peur d'utiliser leur arme même s'ils se savent en situation de légitime défense. La raison, "on va être embêté, on va nous faire des histoires ..." c'est sûr qu'une fois que tu es mort on t'en fait plus des histoires !!

Et cette psychose commence dès la formation initiale, "l'arme est dangereuse, on a vite fait de se retrouver devant l'IGPN ou le juge d'instruction, ...". J'ai toujours cru que c'était le doigt qui était dangereux ou bien l'individu à qui il appartient ... Ensuite, il existe des règles, des lois, elles sont là pour protéger celui qui se défend mais ça c'est pour la partie pratique.

Il y a tout le volet moral et c'est là que ça ne va plus. Personne n'explique aux jeunes (et moins jeunes) collègues qui ne connaissent pas la procédure disciplinaire et pénale, qu'il est normal d'être auditionné par l'IGPN voire d'être mis en examen par un JI, c'est même une bonne chose d'obtenir ce statut qui permet d'accéder à la procédure et de détenir toute les informations qu'elle contient.

Donc en résumé, une carence de formation, une carence de confiance, une carence d'esprit de CORPS de la Police Nationale (et non pas de corps au sens des gardiens et gradés, des officiers et des commissaires) et surtout une grosse perte de courage de ceux qui commandent.

"Avoir des couilles" aujourd'hui ne correspond plus à des lettres de noblesse, c'est le moyen de plus sûr d'avoir une carrière entachée pour que celle de ses supérieurs hiérarchiques reste comme la robe de la blanche colombe, immaculée, et qu'ainsi ils puissent en toute sérénité se pavaner dans les salons de la République et continuer leur carrière.

En conclusion, j'ai envie de dire ce que j'ai dit à mes détracteurs, pendant ces années où j'ai œuvré dans ces services dits "spécialisés", lorsque ces derniers (même au sein de ma propre famille) critiquaient la violence employée, les coups de vice, les pratiques " "borderline", ...

Dormez tranquille braves gens, pendant ce temps, je me salis les mains pour que chaque soir vous puissiez rentrer chez vous retrouver votre petite famille ....

Voilà un petit billet qui n'est pas un coup de gueule, tout simplement parce que les années faisant, je me suis fait une raison et que de plus j'ai la certitude que pour changer le monde, il faut d'abord se changer soit même. »

Tous mes lecteurs ne sont pas des abonnés à Médiapart ou des inscrits à Linkedin.

Tous ne pourront donc pas commenter.

Ils n’ont qu’à s’abonner, ce n’est pas si cher… dit Médiapart.

Ils n’ont qu’à s’inscrire, c’est gratuit… dit Linkedin.

Moi je vous dit simplement merci pour avoir suivi jusque-là et tourné ces pages, en espérant qu’elles fassent aussi réfléchir celles et ceux qui envoient des gens dans les rues tous les samedi depuis novembre 2018. De quelque côté de la barrière que ce soit.

Pas de conclusion politique.

C’est juste un coup de projecteur sur ce que peut révéler un bout de scotch noir quand nous voulons bien ouvrir les yeux et donner la parole.

Fin du LPS (Long Post Scriptum).

Didier CODANI - 3 mai 2019

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.