Une mendiante moderne ce samedi matin dans Nice

Elle est près d’une haie, serrant son sac à main, et par moments elle baisse timidement la tête et tente d’approcher les passants. Elle tente de leur dire un mot et ils se détournent. Ils l’évitent. Aurait-elle une maladie contagieuse ? Presque. La misère est - presque - une maladie contagieuse.

Samedi matin dans Nice.

Pas le petit matin, le samedi matin. Un de ceux où on prend le temps d’un café avec des amis.

Et sur le coup des 10h00 retour vers une position stratégiquement préparée à l’avance, à savoir le salon de coiffure, histoire d’avoir le poil luisant en plus de l’œil vif, la semaine prochaine.

C’est là, dans une rue certes passante, mais pas une grande artère, que je la vois.

Je la détecte plus que je ne la vois.

Le boulevard DUBOUCHAGE au centre-ville de Nice (06000) France Le boulevard DUBOUCHAGE au centre-ville de Nice (06000) France

Les trottoirs sont larges, les jardins qui les bordent sont plantés de beaux buissons, le quartier est riche ; pas spécialement chic, mais ceux qui y résident ont les moyens, comme on dit.

Elle est près d’une haie, serrant son sac à main, et par moments elle baisse timidement la tête et tente d’approcher les passants. Elle tente de leur dire un mot et ils se détournent. Ils l’évitent.

Aurait-elle une maladie contagieuse ? Presque. La misère est - presque - une maladie contagieuse.

Plus j’approche plus il me semble sans la connaitre l’avoir déjà vue ailleurs, dans un des quartiers où je travaille, là où sont les pauvres. Elle est venue ici comme une pièce rapportée, car comme dit le proverbe : « A fréquenter les pauvres tu ne gagnes que des poux, à fréquenter les riches tu peux toujours gratter quelque chose. »

J’avance, elle est sur ma route, et je ne vais pas chercher à l’éviter.

Je vois bien sa technique, si connue, trop connue. Celle des nouveaux pauvres, ceux qui croient encore qu’ils font partie de la société « normale », ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont tombés de l’échelle sociale parce qu’ils ne sont pas encore fracassés au sol.

Elle baisse la tête… elle a un peu honte de mendier, elle essaie d’engager la conversation pour ne pas (pas encore) tendre la main. Elle essaie, désespérément, de susciter la charité sans l’imposer aux autres.

Elle ne mendie pas assise par terre, elle reste debout. Elle est tel un roc avec ce qui lui reste de fierté, et les gens fuient comme l’eau de la rivière autour de ce rocher de bonne conscience.

Elle est habillée comme l’une de vos voisines, avec des vêtements usés mais pas déchirés. Sans maquillage, mais propre. Elle ne sent pas mauvais. Plus assez d’argent pour les artifices, mais assez pour la dignité. On est à l’essentiel, au minimum vital, mais elle n’est pas (encore) déchue. Elle se bat.

Une mendiante, par Hugues MERLE, Musée d'Orsay © Hughes MERLE (1822 - 1881) Une mendiante, par Hugues MERLE, Musée d'Orsay © Hughes MERLE (1822 - 1881)

De loin je voyais bien qu’elle n’était pas jeune. Ses cheveux blonds sont devenus gris et elle ne voit plus le coiffeur qu’en passant devant sans s’y arrêter. Propre mais fatiguée, c’est la meilleure image que je peux en donner.

Je sais ce qu’elle cherche, je suis devant elle maintenant : « un peu d’argent pour manger… » Pas même un Euro, elle accepte les centimes s’il n’y a que cela, mais elle fait sa demande avec beaucoup de retenue, un peu de crainte.

Quelques Euros qui changent de main et c’est moi qui lui dis où, chaque soir, elle pourra trouver un repas chaud gratuitement dans Nice.

Elle a toujours un appartement, elle est seule, à 56 ans, secrétaire médicale au chômage, en fin de droits. Le peu de droits qu’elle a, elle l’applique à payer son loyer et ses charges, elle ménage ses vêtements, fait ses lessives au minimum mais… il ne lui reste plus assez pour manger.

Alors on en discute un moment, je lui donne des adresses, des noms, les lieux et les dates.

On parle un peu pour parler. L’argent que je lui ai donné, elle n’en attendait pas tant alors elle écoute, même si je la sens inquiète. C’est toujours une femme, et la femme dans la rue et dans sa position craint le viol, l’agression, même à 10h00 du matin. Elle me le dit d’ailleurs, elle a peur de perdre son appartement parce qu’elle a déjà entendu les histoires des autres, des histoires dont on parle peu dans les journaux car c’est peu vendeur, mais des histoires vraies, terribles et sordides.

Encore quelques mots pour lui dire qu’elle peut venir  à la soupe de nuit celle qui se tient à Nice-Est où je crois qu’elle réside, ou celle qui se tient plus au centre, à la Libération, une à 19h00, une à 20h00. Le plus dur c’est de la convaincre d’y aller.

Voyez-vous, pour elle, « la soupe populaire » c’est pour les mendiants, et elle ne sait pas qu’elle en est devenue une. Elle se voit toujours secrétaire en recherche d’emploi, avec l’espoir de l’offre qui demain la sortira de cette pente où elle glisse lentement. C’est bien connu, les employeurs recherchent des secrétaires de 56 ans pas spécialement jolies et pas spécialement qualifiées, juste pour leur donner du travail. Mais qui suis-je pour lui dire cela ? Je ne le lui dirai pas. Je lui dis de continuer à se battre, de frapper aux bonnes portes pour se libérer du souci de la nourriture.

Je lui parle des épiceries sociales, je lui dis de cesser de penser aux supermarchés « pour le moment » car c’est trop cher, c’est ruineux pour elle. Difficile à accepter je le vois bien. Elle voudrait aller au supermarché pour continuer à se croire « comme les autres » mais sans argent, dans notre société où l’argent est roi, elle n’est plus « comme les autres »… Il faut qu’elle passe ce cap et qu’elle aille chercher toute l’aide possible pour sauver son niveau de vie et tenter – même si c’est illusoire – de rechercher un emploi.

C’est un samedi matin, dans la 5e ville de France, une femme que vous pouvez croiser sans vous en rendre compte. Une mendiante moderne, discrète, des chemins de traverse ; venue au centre-ville, là où elle ne risque pas de rencontrer ses amis (s’il lui en reste) ou ses voisins.

Elle n’est pas de ceux qui vont « foutre le bordel », elle est de celles et ceux que nous laissons en silence dans le vide du bord de la route.

Avant 30 ans vous êtes trop jeune, pas assez d’expérience. Après 40 ans vous êtes trop vieille. Mais il faut 40 ans de cotisations pour avoir une retraite. Difficile de les avoir si on ne travaille que de 30 à 40 ans…

Pensons-y, entre deux commentaires sur des joueurs de foot qui gagnent des millions pour changer de club et des politiciens qui jettent les gens dans la rue pour leur propre avenir.

Si vous la croisez, donnez-lui plus qu’un Euro. Donnez-lui un peu de votre temps et serrez-lui la main.

C’est une mendiante moderne, discrète...

Didier CODANI

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