Des affiches et des hommes

J’avais envisagé un instant « J’accuse » comme titre, mais le titre a déjà été pris une fois dans l’histoire, et pour autant que je me souvienne cela n’avait pas porté chance à son auteur. Que je vous raconte… En fait dans la bonne ville où il réside, j’ai un ami qui a décidé de se présenter aux élections.

J’avais envisagé un instant « J’accuse » comme titre, mais le titre a déjà été pris une fois dans l’histoire, et pour autant que je me souvienne cela n’avait pas porté chance à son auteur.

Que je vous raconte…

En fait dans la bonne ville où il réside, j’ai un ami qui a décidé de se présenter aux élections.

Cela tombe bien, il y a élection municipale à la fin de la semaine, au cas où vous n’auriez pas remarqué tant on fait de battage sur le Coronavirus.

Ce brave homme sort d’environ 5 ans de diffamation permanente sur sa personne et son travail. Il en sort avec une décision de justice qui le blanchit entièrement de toutes accusations. C’est donc plein de confiance dans sa capacité à convaincre les électeurs qu’il décide de se présenter.

 

Au début, tout se passe à-peu-près normalement.

L’homme est sympathique, honnête, avec un programme clair et solide. Un programme, et un mode de recrutement des colistiers qui dénote tout de même un peu dans le Landernau local : Il demande à chaque colistier d’être en mesure de fournir un bulletin numéro 3 de casier judiciaire vierge de toute inscription.

Encore plus étonnant, il signe la charte de l’association ANTICOR de lutte contre la corruption, et il demande à chaque colistier de la signer également.

L’inquiétude commence à gagner le milieu politique local, car la charte Anticor exclut toute possibilité d’enrichissement personnel d’un élu sur le dos des électeurs… Même les cadeaux (même les cadeaux !!!) aux élus sont interdits !

Heureusement, aucun autre parti politique ou presque ne demande la même chose à ses candidats. Il faut dire que ce serait difficile puisqu’une partie de l’élite politique locale ayant quelques condamnations au compteur, il aurait fallu chambouler complètement la composition des listes. Quant à refuser les cadeaux, dans une culture du don, ce serait offenser les donateurs que les priver si abruptement de la possibilité d’exprimer leur générosité désintéressée au regard des plus gros projets municipaux.

Et des projets pharaoniques, basés sur une solidarité métropolitaine couvrant presque tout le département, aucun sortant n’en manque jamais.

On va même jusqu’à promettre de détruire les plus emblématiques des bâtiments au centre de la ville pour faire pousser du gazon à la place, sans oublier de reconstruire d’autres bâtiments en remplacement, en périphérie, mais sur des terrains plus astucieusement sélectionnés.

A la stupeur générale, au lieu de se contenter de critiquer la couleur ou la taille des briques des bâtiments de remplacement, mon ami  et sympathique candidat expose -  benoîtement - toute l’absurdité qu’il y a à démolir un Palais pour en faire une pelouse, et en reconstruire un nouveau sur des terres agricoles ou presque ;  il s’étonne même que l’on considère comme vétuste au point de le démolir un bâtiment d’à peine 50 ans, pour le relocaliser dans un couvent du XIIIe siècle dont la modernité serait pour le moins stupéfiante, et la surface utile deux fois moindre.

Tout ceci inquiète et émeut les habitués des joutes électorales à qui pareil changement des règles du jeu n’était pas arrivé depuis bien des mandats.

Mais enfin, notre sympathique candidat parvient à convaincre assez de partisans autour de ses valeurs et de son intégrité pour réunir des fonds et une équipe, puis une liste entière de candidats.

 

L’heure est grave pour le plus gros de ses adversaires, candidat à sa propre succession, qui moyennant quelques bons mots, slogans et promesses, se voyait déjà élu au premier tour.

On va alors multiplier les inaugurations pour passer tous les jours dans la presse locale en bonne place. Faire créer quelques articles sondant au plus près la limite ténue qui sépare le publi-reportage de la publicité clandestine. Faire fondre comme bronze une statue de plastique… et à un ou deux doigts près la manœuvre aurait bien pu réussir.

Las, il devient vite clair que cette élection au premier tour sera extrêmement difficile.

Puis finalement, très timidement, le journal local se hasarde même à laisser entendre que 49% des voix ce ne serait pas suffisant, et qu’il faudrait attendre un second tour. On frise là le crime de lèse-majesté ; mais les mathématiciens électoraux les plus savants sont dans l’obligation de rendre un verdict similaire. Seule la rhétorique permet encore de sauver les apparences que la mathématique contrarie, en imaginant des scénarii infernaux, telle une course nautique limitée bien sûr à deux dauphins providentiels, un vert un peu moisi et un noir un peu trop requin, qui à chaque fois perdent devant le dauphin sortant.

Les apparences sont sauves. Les gros (très gros) titres sont sauvés.

Mais la réalité est connue : Dans le miroir des sondages on ne voit pas Blanche-Neige. On voit qu’il existe un dauphin bleu, dont quelques journalistes honnêtes osent timidement écrire qu’il progresse.

 

Miroir à reconnaissance faciale pour contes de fée. Ancien modèle. © X Miroir à reconnaissance faciale pour contes de fée. Ancien modèle. © X

Il semblerait qu’alors, dans un cabinet noir quelque peu surpeuplé, la décision ait été prise de faire décoller la chasse.

Une première nuit va se passer à diffuser de par la ville endormie des tracts diffamatoires sur le dos du dauphin vert. Si les pouvoirs publics en sont bien informés, nulle réaction efficace ne transparait.

Une seconde nuit sera donc consacrée à injurier et diffamer le dauphin bleu par des tractages massifs dans toute la cité. Là encore, sans qu’une réaction précise de la Police ne soit vraiment apparente.

L’on pouvait croire l’affaire réglée à la manière de Francis BACON dans l’Angleterre de 1623 :

« Va ! Calomnie hardiment, il en reste toujours quelque chose (audacter calumniare, semper aliquid haeret) ».

Du bel ouvrage, si l’on peut ainsi nommer cette infamie ; mais qui s’avère insuffisant à enrayer la campagne. Non seulement l’idée de gagner au premier tour s’estompe chaque jour un peu plus pour le dauphin sortant, mais le peuple local ne semble pas suivre les pistes que l’on a pourtant labourées et déblayées jusque depuis la Capitale pour lui indiquer dans quel sens voter.

Il persiste à montrer de la sympathie pour notre dauphin bleu ; et à le suivre loin de ces jardins pourtant si soigneusement et si largement ratissés où il aurait dû laisser ses voix.

La dépense sans compter, ou en comptant toujours sur les autres, éblouit, mais elle effraie aussi.

 

Alors, tout récemment, et faute d’arguments, de sucre et de lucre, de prébendes diverses à distribuer ou de services anciens à rappeler, c’est à des méthodes plus directes, dignes de Raspoutine, qu’il a été décidé d’avoir recours.

Avec la Scoumoune, c’est les disqueuses à main et la paille de fer qui se sont invitées dans la campagne.

Pas de tracts à imprimer, pas de grandes équipes à disperser au hasard des pare-brise.

A défaut de faire tomber l’électeur dans le panneau, c’est le panneau de l’adversaire que l’on efface.

Pas tous les adversaires, non. L’arrogance arrive avec l’agacement ; avec le temps compté, aussi. Un seul panneau effacé. Toujours le même. Toujours le premier.

Puisque - en apparence, jusqu’à ce jour - dans une ville où des terroristes « ne passeraient pas trois carrefours » tant il y a de caméras, rien ne se passe… Pourquoi se priver ?

C’est maintenant devenu pratique aussi scandaleuse que courante au quotidien nocturne ou presque. La paille de fer ne conduisant apparemment pas à la paille des cachots, jamais premiers panneaux ne se retrouvent si propres chaque matin.

Et chaque matin, au grand désespoir des sortants de la nuit, les arrivants du matin recollent…

 

C’est une bien belle histoire, que les électeurs d’une grande ville de province de la France profonde vont arbitrer prochainement de leurs voix.

Sauf que ces voix auront été faussées, par des moyens qu’en France la Loi ne permet pas.

C’est là que cesse à mon grand regret le conte, car le compte n’est pas bon. Sauf à admettre que certains tracteurs ou décolleurs d’affiches disposent des célèbres capes d’invisibilité dont la littérature d’outre-manche a le secret.

Dans une ville où il y a 3000 caméras, il paraît impossible que pas une seule image exploitable n’ait été extraite. Pas un visage. Pas une immatriculation. Pas une seule interpellation connue.

 

Vue rapprochée de la caméra angle avenue de la République et rue BARLA à Nice © Didier CODANI Vue rapprochée de la caméra angle avenue de la République et rue BARLA à Nice © Didier CODANI

Passé le temps de la fable, le soir au coin du feu, il y a une réalité terrible que nous ne pouvons occulter : Quelle est la raison pour laquelle rien ne bouge et rien ne se bouge ?

Devrions-nous penser que certains dorment, la nuit, devant leurs écrans ? Qu’ils ferment les yeux ?

Devrions-nous penser que si les images sont transmises, elles ne sont point exploitées ?

Devrions-nous imaginer que si les images sont transmises et exploitées les réactions sont bloquées ?

Mais par qui ? Et pourquoi ?

Je n’ose y croire. La confiance que je porte aux forces de l’ordre, depuis l’ASVP de la Police Municipale jusqu’au DDSP ou au commandant de Groupement est – et reste – totale.

 

Nous comptons sur vous - en toute confiance - pour mettre fin dans les jours qui viennent à ces exactions.

Car L’article XV de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen stipule que tout agent public doit rendre compte de sa gestion.

La Police, qu’elle soit Nationale ou Municipale n’y fait pas exception.

 

Dans la vraie vie politique et judiciaire, tous les contes de fée ne se finissent pas bien…

 

Didier CODANI

A Nice, ce 10 mars 2020, au cœur de la nuit

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