Du SAMU aux pompes funèbres

Retour sur une triste histoire, celle d’une jeune femme décédée, qui avait téléphoné au SAMU et qui n’a pas été prise en compte comme elle aurait dû ou pu l’être.

C’est un vrai drame.

Pour la famille de la victime, mais aussi, j’en suis certain, pour les opératrices qui ont raté cet appel, et qui porteront le poids moral de cet échec toute leur vie.

Un « collectif » se crée pour saisir la justice du « problème ».

Pour eux le problème c’est la façon dont il a été répondu au départ à la victime.

J’ai écouté l’entretien, qui est complaisamment en ligne. A trois reprises l’opératrice demande des symptômes. A trois reprises. Aucun symptôme exploitable ne lui est donné.

Répartiteur du SAMU dans le Nord de la France Répartiteur du SAMU dans le Nord de la France

Je ne devrai pas les excuser, ces opératrices. Je ne cherche pas à les excuser d’ailleurs.

Il y a quatre mois de cela, un dimanche, le premier du mois de janvier j’ai été victime de la même façon, avec le même style de réponse. Mi blasé mi désabusé. Surtout fatigué.

J’avais une côte cassée, une douleur déchirante dans la poitrine, et je respirais de plus en plus mal. A mon niveau c’est tout ce que je pouvais dire.

Les opérateurs des Pompiers comme du SAMU 06 m’ont expliqué – sans rire – que « pour une côte cassée on ne se déplace pas ». Ils m’ont renvoyé vers un centre de soins privé au centre-ville. Je me suis trainé à ce centre de soins qui était saturé, je n’ai pas été soigné.

Finalement c’est en tramway, à mes frais, que je me suis rendu aux urgences.

Comme je n’étais pas arrivé en ambulance je n’ai pas eu de prise en charge médicalisée immédiate. J’ai dû patienter une heure en salle d’attente, sans aucun soin.

En réalité j’avais une hémorragie interne qui remplissait mon poumon de sang. Je vous donne la version courte. Quand j’ai enfin pu être pris en charge efficacement on a retiré plus de deux litres de liquide immédiatement. Le reste a pris plus de dix jours « à plat ».

« Pour une côte cassée, on ne se déplace pas. »

Pour autant, je n’ai pas de ressentiment envers ces femmes et ces hommes qui travaillent à la régulation des appels, aux urgences, en soins intensifs.

J’ai atrocement souffert. Je pourrai leur en vouloir. Sauf qu’ensuite j’ai vu les conditions dans lesquelles ils travaillent. J’ai parlé avec elles, avec eux, durant mon hospitalisation. Pas avec des professeurs, des énarques de la santé ou des administratifs. J’ai parlé avec des médecins urgentistes, des internes, des infirmières, des opérateurs, des aides-soignantes.

De jour, de nuit. J’ai eu le temps. A l’hôpital le patient est celui qui a le plus de temps. Eux ils en ont (s’il leur en reste, après les taches administratives) peu et ils en donnent plus qu’ils n’en ont.

Oui, moi aussi le lundi j’avais fait appel à SOS médecin. Pour 50 Euros cash j’ai eu droit à un sirop pour la toux, un arrêt provisoire de travail le temps de consulter un autre médecin, et quelques antidouleurs génériques.

Je ne lui en veux pas non plus à ce SOS médecin, qui est venu vite, mais qui avait tant d’appels à gérer qui souvent sont là pour obtenir des arrêts de travail et un tube d’aspirine.  Il y a tant de cas où c’est ça, qu’ils en sont saturés. Un lundi matin… souvent c’est ça.

Pas de chance pour moi, moi ce n’était pas ça. Moi ça a duré près de trois mois ensuite pour réparer la casse. Et heureusement, arrivé en soins intensifs de pneumologie, j’ai été très bien soigné en dépit de (trop) faibles moyens matériels dans ce service de l’hôpital PASTEUR 1.

Alors je n’excuse pas ces opératrices, ces opérateurs, dont je sais que tant et plus d’appels qu’ils reçoivent sont juste des appels « de confort »… parce que c’est gratuit, parce que ça permet un arrêt de travail et des médicaments facilement.

Je me demande tout de même combien de temps on va continuer à détourner les yeux de ce véritable détournement des urgences.

Combien de morts faudra-t-il pour qu’on se rende compte du manque de moyens que la 5e ou 6e puissance du monde accorde à ceux qui sont chargés de nous soigner ?

J’ai senti dans la nuit, dans cette nuit qui a suivi le « on ne se déplace pas » la mort possible. C’était juste un ressenti, à cause de la douleur que les quelques calmants que j’avais ne pouvaient juguler et l’impression d’étouffer progressivement.

Forcément, quand on n’a plus qu’un poumon sur deux, on respire moins bien, et ne le sachant pas je me sentais faiblir et étouffer, seul dans la nuit.

Quand on ne peut pas se coucher sans hurler, quand chaque toux est un coup de poignard, quand dormir serait une délivrance qui ne vient pourtant pas, on a le temps de penser à la mort.

J’y ai pensé sans peur, sans haine et sans crainte, en mettant mes papiers en ordre au cas où… Je vous dirai que je n’ai pas pensé à l’opératrice téléphonique. J’avais bien compris pourquoi elle n’avait pas envoyé me chercher. Elle n’avait tout simplement personne à envoyer  « pour si peu » par rapport au reste. « Le reste », ce sont les cas plus lourds, incontestablement plus graves, ceux dont les symptômes sont clairs et où le pronostic vital est engagé. Je n’étais pas dans ce cas. Je ne suis pas le centre du monde. Je le savais bien.

J’ajoute ensuite le dévouement constant, jour et nuit de ce personnel de service public qui ne gagne pas lourd et qui pourtant s’investit totalement.

« De nos jours les soignants sont des gens qui coûtent, et qui sont priés de s’en excuser » m’a dit, un peu amer,  un vieux médecin à la fin de mon séjour hospitalier.

Si nous ne voulons plus avoir des régulateurs saturés qui mettent en attente des cas difficiles, si nous voulons moins de morts aux urgences, sachons d’où cela vient.

Cela ne vient pas d’un homme ou d’une femme, casque audio sur la tête, gavé d’appels plus ou moins importants ; cela vient de la saturation de cette personne faute d’effectifs pour écouter, et de moyens pour réagir. Les deux comptent énormément.

Non, je ne suis pas au SAMU de Strasbourg. Oui, je ne devrai pas écrire sans savoir.

Logo du SAMU 67 Logo du SAMU 67

Je prends juste le pari avec vous.

Il y aura enquête. On saura.

Ce dont je suis certain, pour avoir vécu durant des jours aux côtés des femmes et des hommes qui ont choisi de vivre et travailler pour nous soigner, c’est qu’au fond… chez eux,   il n’y a personne qui ironise, il n’y a personne qui s’en moque.

Sauf peut-être ceux qui leur répartissent les moyens, non pas en pensant aux patients, mais en pensant à être vus comme « bons gestionnaires » par leur conseil d’administration.

On verra bien ce que l’enquête dira.

 

Hélicoptère et infirmier du SAMU 06 Hélicoptère et infirmier du SAMU 06

Ceci n’est que mon témoignage et n’engage que moi.

J’en ai souffert dans ma chair, mais je les comprends.

Je leur garde aussi toute mon estime, et ma sympathie.

 

Ne jamais juger, ne jamais condamner, sans avoir entendu la défense de la partie adverse.

«Primum non nocere». En premier, ne pas nuire.

 

Didier CODANI

13 mai 2018

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