Les invisibles, du Maroc à la Corse

La question se pose presque toujours de la même façon quand un livre sort de l’ordinaire. Si j’en parle, on va dire que je fais de la promo. Et si je n’en parle pas ? Après tout, avec un tel titre, « les invisibles » on peut faire comme si on ne l’avait pas vu. Mais il y aurait une sorte de double peine à ne pas l’avoir vu et à s’entendre pour ne pas en parler. Ce livre est spécial...

Ce livre est spécial, d’abord parce qu’il nous trompe, et ensuite parce qu’il a raison de tenter de nous tromper. 

Précisons tout de suite que je l’ai lu entièrement.

Vivant en province, j’ai cru cette formalité indispensable.

Les invisibles, une enquête en Corse © Antoine ALBERTINI Les invisibles, une enquête en Corse © Antoine ALBERTINI

Disons aussi un mot de l’auteur, que je connais en personne un peu plus que juste de réputation. Correspondant du journal « Le Monde » c’est pour certains la bénédiction des bien – pensants. Donc forcément il va nous décrire, sur du papier de soie, dans une novlangue de qualité, des clichés bien cadrés à gauche.

Essayer de classer Antoine ALBERTINI à gauche ou à droite en commentant  son bouquin… c’est un peu comme prendre un peigne et se demander si on va lui faire la raie à gauche, à droite ou au milieu. Ceux qui connaissent l’artiste de visu comprendront tout de suite que c’est impossible !!!

Oublions donc « Le Monde », ses pompes et ses œuvres. Cet auteur est un vrai journaliste mais pas de ceux dont on oriente le stylo. Il fait partie de ceux qui croient encore à la mission de la presse, la vraie, celle d’informer en prenant tous les avis et pas de relayer la communication de celui qui paie l’encre du stylo.

Corse, une individualité forte, une objectivité réelle ; insulaire avec un peu dans la presse écrite (Rédacteur en chef adjoint de Corse-Matin) ce que l’on peut trouver en radio avec une Michelle CASTELLANI chez RCFM, ou Alex BERTOCCHINI pour Alta Frequenza. Du métier et mieux, des principes. La liberté de penser, aussi.

Donc s’il y a bien une chose qui est improbable avec un auteur de ce calibre c’est de s’ennuyer.

Calibre 12 © X Calibre 12 © X

L’histoire que je qualifierai de principale date de 2009 et elle est affligeante de banalité au premier abord :

Un ouvrier clandestin Marocain en situation irrégulière est abattu d’un coup de fusil de calibre 12.

Une chose est à peu près sûre, c’est un assassinat ; et c’est le point de départ exact du livre.

Pour les lecteurs du continent, le tableau clair et net que peint Antoine ALBERTINI à coups de clavier et de stylo est surprenant. Ils découvrent que le gros des immigrés dans la plaine orientale de Corse (Marocains pour la plupart) ne sont pas des « parasites de la société » vivant d’allocations, mais de vrais ouvriers agricoles discrets, efficaces, exploités autant sinon plus par leurs « compatriotes » qui les font payer à l’avance depuis le Maroc pour les « présenter » à un éventuel « employeur » Français et ensuite pour les « loger » dans des taudis immondes, que par quelques patrons « négriers ».

Cette triste histoire, en Corse, est connue. Le résultat de l’enquête, des enquêtes, est lui aussi connu. Donc nous devrions nous ennuyer quelque peu, comme dans un film dont on connait la fin.

Pas du tout, car l’auteur va prendre cet assassinat ignoble comme une sorte de fil rouge, de fil d’Ariane qui va nous guider pour parcourir les 200 pages de son travail d’enquête.

Il tire sur ce fil rouge sang comme sur celui qui dépasse d’une pelote de laine. De la laine Corse croit-on au début, puis de la laine Marocaine, sans oublier l’haleine des gendarmes dont il nous fait partager un instant ici où là le métier. Comme là, en une phrase de description de la victime dont la complexité évoque Marcel PROUST:

« De ces informations boiteuses, de ces confidences intéressées, de cette masse de ragots et de choses vues, craché, juré, les gendarmes doivent tirer le fil qui guidera leur enquête et affiner le portrait complexe de la victime, mauvaise conscience d’hommes qui le détestent mais qui ne peuvent s’empêcher de trouver quelque panache à ce boit-sans-soif dangereux et débonnaire, respectueux et impénitent séducteur, fort comme un taureau à la santé fragile, menteur aussi franc que l’or, affable et poli, noceur et bagarreur, les poches pleines mais tirant le diable par la queue, grossier, blagueur, susceptible, haranguant les Invisibles avant de leur rire au nez, autrefois violent mais désormais sans autre distraction que cette musique qu’il écoute à plein volume, les écouteurs fichés dans les oreilles jour et nuit. »

Il nous décrit par le menu « l’œuvre au noir que les séries télé à succès, les romans policiers, les communiqués de presse triomphants du ministère de l’Intérieur passent obligeamment sous silence car elle suffirait à décourager la vocation la mieux trempée. »

Ah mon Dieu, un coup de griffe dans le dos des (excellents) communicants d’un homme fort du gouvernement… Vous êtes sûr qu’il travaille bien pour « Le Monde » ce journaliste Corse?

Même dans l’anecdote illustrant sa démarche il en rajoute, le bougre. Histoire vraie :

« En décembre 1995 un jeune étudiant marocain  domicilié en Espagne se rend en vacance chez des proches à Ghisonaccia. Il a le malheur de doubler une voiture occupée par deux chasseurs revenus bredouilles d’une battue et reçoit une volée de chevrotines. Laissé pour mort sur le bas-côté de la route, il est secouru par des automobilistes, transporté au centre hospitalier de Bastia où il reste vingt-six jours, davantage que ne le permet son visa. Il y recevra… un avis d’expulsion pour séjour irrégulier. »

Vous croyez avoir compris que l’on se sert de cette histoire pour démontrer le racisme des Corses ? Erreur. L’homme est un loup pour l’homme et le loup blanc n’est rien comparé aux loups gris, aux loups noirs qui organisent le trafic, qui l’exploitent jusqu’à la corde.

Ce n’est pas une histoire de racisme ordinaire que nous raconte Antoine ALBERTINI mais bel et bien une forme d’esclavage où les esclaves eux-mêmes paient à l’avance pour être vendus. Et je n’en dis pas plus car il faut acheter le livre pour le lire en détail.

Une histoire souterraine où les policiers, les gendarmes, peinent à intervenir entre silence en bas et impératifs économiques en haut. Démanteler la filière ? Oui. Et après. On vit de quoi ? On produit comment ? Graves questions auxquelles les réponses sont localement difficiles, au cas par cas.

Dans son enquête, l’assassinat de El Hassan en main courante, il y aura d’autres personnages parfois de simples citoyens, des Corses qui aident ceux qui glissent de la précarité dans la misère, jusqu’à l’hôpital où ils ne vont qu’en recours ultime par peur panique de la dénonciation.

Des Corses qui se révoltent aussi contre ces Nord-Africains qui exploitent sans pitié leurs semblables. Hommes et femmes. Et qui vont jusqu’à les menacer, invoquant une violence inadmissible. La scène est glauque, décrite en coup de poing, sans fioritures : « Que voulais-tu que je fasse ? Un soir j’ai pris une arme et je suis allé voir cette femme. Je lui ai braqué un pistolet sur la tempe et je lui ai dit : « Laisse-le tranquille ou je te tue et je te jette aux porcs. N’oublie pas qu’ici tu n’es rien… »

Dans un langage franc et direct, au moyen  d’un assassinat non élucidé, aux nombreuses pistes, nous traversons toute la plaine orientale de Corse, été comme hiver. Celle que voient les touristes, qui ont débarqué au Nord et foncent sur la RT10 en direction du Sud pour bronzer en paix.

Clémentiniers dans la plaine orientale de Corse © X Clémentiniers dans la plaine orientale de Corse © X

Celle d’employeurs-négriers, qui exploitent sans vergogne des clandestins au plus bas prix.

Celle que nous ne voyons pas, avec ses groupes cosmopolites aussi bêtes que méchants qui croient « sans risque » pouvoir rançonner « les Arabes » ; qui parfois réussissent, et souvent se font prendre.

Antoine ALBERTINI nous donne au final une approche rare et peu conventionnelle de cette communauté Marocaine laborieuse, si discrète et dure à la peine :

« Ils ont quarante ans, parfois soixante ou beaucoup moins. Certains sont à peine sortis de l’enfance.

Beaucoup survivront.

Il leur suffira d’apprendre à rester invisibles ».

Un livre dur. Un livre à lire. Pour tous ceux qui refusent la pensée unique, qui refusent de fermer les yeux, ou de ne voir que le blanc, que le noir. N’oublions pas le gris, qui est dans la réalité de ce pays.

Didier CODANI

15 mars 2018

P.S.: Pour aller plus loin, écoutez...

Le podcast en 40 minutes de "L'heure du crime" émission de Jacques PRADEL sur RTL le 15 mars 2018 avec Antoine ALBERTINI et le colonel de Gendarmerie Yannick HERRY, patron de l’Office central de lutte contre le travail illégal. (O.C.L.T.I):

http://www.rtl.fr/actu/debats-societe/une-victime-qui-ne-comptait-pour-personne-7792639570

En format plus court (8 minutes), interview d'Antoine ALBERTINI dans "Secrets d'infos" de Jacques MONIN sur France Inter le 10 mars 2018:

https://www.franceinter.fr/emissions/l-interview/l-interview-10-mars-2018

Attention, comme tout "podcast" il n'est pas garanti que cela reste en ligne éternellement. Profitez-en vite.

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