Maria et le kiosque à musique

La culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié. Cette petite pièce de Patrick MOTTARD c'est un moment où notre culture et nos souvenirs ressortent de l'oubli. Une belle histoire de choix, de parcours, d'amour, de guerre, et de mémoires. Une heure de théâtre à 10 Euros que l'on ne regrette pas.

L'invitation était à la limite de la vente forcée.

Amicale mais claire: "Maria et le kiosque à musique", il fallait y être.

Alors j'y suis allé. Car l'air de rien, Patrick MOTTARD c'est l'un des meilleurs auteurs sur les planches niçoises.

Et puis, il était prévu que l'aboyeur de service, Didier VESCHI fasse partie de la distribution; avec une mise en scène confiée à Bernard GAIGNIER, également acteur dans la pièce. Deux valeurs sûres au générique de fin.

La fin justifiant les moyens, j'ai cassé la tirelire de Noël pour les indispensables 10 Euros exigés par le Théâtre de la cité, rue PAGANINI à Nice ce dimanche après-midi.

J'en reviens. Le temps de me restaurer et je vous en régale.

Maria et le kiosque à musique © Didier CODANI Maria et le kiosque à musique © Didier CODANI

Une demi-heure d'avance. Volontairement.

Car dès l'entrée on est saisi, happé, par la voix de stentor de Didier VESCHI. C'est un spectacle dans le spectacle et avant le spectacle.

Il est là pour meubler, pour chauffer la salle, pour faire rire, pour faire trembler les pseudo-retardataires, pour vous inviter sur la scène, pour partager la scène avec le public.

Il ne s'en cache même pas. Il partage le compte à rebours avec le régisseur en direct, et rappelle à l'auteur que le racolage jusque sur la voie publique est interdit. En bref, c'est - comme à chacune de ses apparitions - un moment d'attente qui disparaît.

Didier VESCHI au travail © Didier CODANI Didier VESCHI au travail © Didier CODANI

Il est irrésistible. Il est magique. Même l'auteur (qui a fait l'erreur de se montrer au premier rang) ne résistera pas à son humour chaleureux et si communicatif.

Didier VESCHI debout, Patrick MOTTAD plié (de rire) © Didier CODANI Didier VESCHI debout, Patrick MOTTAD plié (de rire) © Didier CODANI

Le magicien de l'attente disparaît, et l'on apprécie la sobriété de la mise en scène voulue par Bernard GAIGNIER. C'est efficace, sans grands moyens mais les scènes se succèdent clairement, avec un jeu d'acteurs bien adapté à cette histoire simple qui devient subitement double.

Dilemme.

Dois-je vous raconter l'histoire?

Un peu tout de même. Maria est une jeune (et jolie) émigrée espagnole qui décide en 1938 de quitter Nice pour rentrer participer à la guerre civile espagnole. Elle demande à Antoine, son amoureux niçois, de partir avec elle. Il doit la retrouver au kiosque à musique du jardin Albert 1er.

Est-ce qu'il va y aller, lui, jeune niçois sans emploi aux idées révolutionnaires? Ou pas?

Là est la question, comme dirait SHAKESPEARE.

Par un jeu de panneaux que le cinéma muet n'aurait pas renié, Bernard GAIGNIER nous fait partager les deux hypothèses. Mieux, il nous les fait vivre, au fil des mois, en alternant les choix.

Nous finirons trente ans plus tard. Une génération plus tard. Mais je ne vous dirai pas quel est le choix. Achetez le livre (www.the4tre.fr ) ou arrangez-vous pour aller voir la pièce.

Décors minimalistes pour un investissement total des huit acteurs de la troupe qui représentent dans le temps des 30 ans l'évolution du drame.

Une séquence musicale forte, en tous cas pour moi, en entendant un vieux chant de la guerre civile d’Espagne souvent entendu en famille. Non, il n'est pas question de tourner la figure vers le soleil avec la chemise neuve que tu as brodée de rouge hier...

Les acteurs sont dans le camp républicain, et bien à gauche puisqu'il est question du POUM. Dans les tranchées de l'Ebre.

C'est donc un tout autre chant, mais expurgé des vers tapant sur "Légionnaires et fascistes" et donnant le nom de la 15e brigade, l'unité qui le chantait. Le refrain si caractéristique avec son "rum bala rum, bala rum bala" ne s'oublie pas.

Ce n'est pas ma musique préférée, mais quand on a un arrière grand-père qui a appris à nager au son des culasses Mauser, on ne l'oublie jamais: "Viva la Quince Brigada" La brigade Abraham LINCOLN. Celle des volontaires étrangers, de ceux venus principalement des Etats-Unis et d'Irlande. La pièce ne fait pas référence à la bataille du Jarama (logique, vu que l'action est en 1938 et pas en 1937), mais très largement à la bataille de l'Ebre. La dernière grande bataille, que l'armée républicaine espagnole perdit.

Dans le même temps nous vivons l'ascension sociale (modeste, au demeurant) du même héros ayant choisi de ne pas aller au kiosque à musique et donc exempt de guerre, dans une vie civile bien linéaire, et tirée au cordeau jusque dans la programmation des naissances.

Nous coexistons dans ces deux mondes, ces deux univers, avec les yeux du même héros.

 

Nous nous retrouverons au final trente ans plus plus tard, en 1968, avec, à nouveau, une révolution sur le feu.

Bien modeste et moins sanglante que la guerre civile espagnole ou la 2e guerre mondiale, il faut bien le dire.

C'est là que l'histoire va se conclure, avec un héros désormais interprété par Bernard GAIGNIER. Un héros fatigué, cynique et désabusé.

Alors que tout semble finalement simple c'est à la rencontre des deux Antoine, le héros double de cette pièce que nous allons assister.

Elle m'évoque irrésistiblement une chanson du groupe occitan Nadau dans la présentation qu'il fait avant chacune de ses chansons, celle où il donne la différence entre battant et combattant: "le battant il se bat pour lui-même, le combattant il se bat pour les autres"

Celle où son double (à lui aussi) lui demande ce qu'il avait fait de ses rêves...

Cette question là, c'est bien aussi la question muette de "Maria et le kiosque à musique".

 

Que faisons nous de nos rêves d'il y a trente ans?

Le vieux héros de cette pièce, celui qui n'est pas allé au kiosque à musique a une réponse. L'autre, qui y est allé, en a une autre.

Pour ne pas trahir la fin, je ne vous parlerai que de la conclusion du héros père de famille, comptable tranquille, historien connu et reconnu de sa région: une vie paisible, "l'ennui tiède d'une vie sans surprise".

C'était son choix en n'allant pas au kiosque à musique, alors il ne le regrette pas tant que ça: "La vie a passé vite, et il est bien tard."

Il ne le regrette pas, mais "Mais il s'emmerde, mon Dieu, oui, comme il s'emmerde"...

 

C'est sur cette pique que je voudrai conclure, de peur de vous lasser.

J'ai eu la bonne idée dans ma vie professionnelle, comme dans ma vie privée, d'aller souvent au kiosque à musique.

Ce n'est pas l'option de la facilité ou de l'irresponsabilité. L'aventure est plus responsable et moins facile qu'on ne le croit.

Tous ceux qui comme moi, dans ce théâtre cet après-midi, avaient passé le demi-siècle, le savaient.

Vu de la salle, au Théâtre de la cité © Didier CODANI Vu de la salle, au Théâtre de la cité © Didier CODANI

J'en connais des gens qui ont fait le choix de ne jamais aller au kiosque à musique.

Ils sont souvent riches, ou pour le moins aisés, avec une vie paisible de marchands de chaussures, ou mieux, de comptable. Comptable-adjoint, c'est encore mieux, pour éviter les responsabilités. Et ils s'emmerdent, ils vivent par procuration, devant leur écran de télé ou d'ordinateur.

Ils n'ont pas pris les risques.

Dans leur vie privée, ils ont pris pour femme "celle qui convient". Si possible ni trop belle ni trop intelligente. Comme ça pas de soucis.

Je leur donnerai raison pour ce qui est de la beauté et de l'intelligence, ce ne sont pas les plus grandes qualités d'une femme.Je leur préfère de loin l'élégance - surtout quand elle est morale - et la bienveillance.

Quel intérêt de vivre avec une reine de beauté si elle est vulgaire et/ou  méchante? Vous m'expliquerez...

Dans leur vie professionnelle, ils n'ont jamais pris d'initiative, jamais dirigé, jamais pris de risque. Leur CV c'est une longue série de bulletins de salaires évoluant lentement mais sûrement vers le haut. C'est un choix.

Un de ces choix que l'on ne fait pas quand on veut, pour commencer dans la vie, être officier de parachutistes. Et après, on verra...

Alors eux, ils n'ont jamais sauté en parachute, jamais escaladé une montagne, jamais descendu une clue. Non. Le golf, peut-être...

Jamais chef, toujours "second" ou "adjoint" de quelque chose ou de quelqu'un. C'est plus sûr. Jamais d'opinions tranchées. Jamais de cris.

Ce héros dont Patrick MOTTARD nous dépeint des tranches de vie à trente ans de plus que le point de départ, il a un parcours linéaire. Et forcément il n'y a rien à voir quand il regarde dans le rétroviseur.

C'est la grande question de cette pièce: Fallait-il aller au kiosque à musique?

Patrick MOTTARD (au centre) et les acteurs © Didier cODANI Patrick MOTTARD (au centre) et les acteurs © Didier cODANI

Je ne vous donne pas la réponse qui conclut la pièce, même si vous vous en doutez.

Je vous donne la mienne, avec toute la casse et toutes les blessures qu'elle implique; des gifles physiques aux gifles morales.

Je suis allé au kiosque à musique, autant que je l'ai pu. Et j'y vais encore.

Je vise la plus haute étoile, chaque fois que je le peux. Jamais la médiocrité, car je risquerai de l'atteindre.

La plus élégante et la plus bienveillante possible. Jamais méchante ou vulgaire.

Souvent c'est un échec complet, mais quand ça marche - et cela marche parfois - les étoiles dans vos yeux peuvent durer un bon quart de siècle...

 

Ma conclusion sur ce héros de théâtre brillamment interprété par Bernard GAIGNIER, c'est une citation de Théodore "Teddy" ROOSEVELT:

"S'il échoue, qu'au moins il échoue en osant de grandes choses, de sorte que sa place ne soit jamais celle de ces âmes froides et timides qui ne connaissent ni la victoire, ni la défaite".

 Elle me plait bien cette citation.

 

Allez au théâtre.

C'est un bon moment avec des gens civilisés, et après, cela permet de réfléchir à autre chose qu'au montant de sa petite retraite.

Bises aux dames, salut aux messieurs, et très bonne semaine à tous.

 

Didier CODANI

 

A Nice, ce dimanche 15 décembre 2019 à minuit

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