La Facel Véga et le Ruhl

Ma première réaction, et quelques photos en sortant de la pièce "La Facel Véga et le Ruhl" de Patrick Mottard au Théâtre De l'Eau Vive avec - entre autres - Richard Zanca et Fabienne Colson: "Pièce sexy, glauque et superbe... Mise en scène magique. Richard Zanca brillant. Immersion totale. A voir, et revoir."

"La première impression est souvent la meilleure... Surtout si elle est mauvaise!"

Ce mot d'Alphonse ALLAIS ne convient pas totalement à "La Facel Véga et le Ruhl" de Patrick MOTTARD.

La première impression était bonne, la seconde fut excellente.

La Facel Véga et le Ruhl © D. CODANI La Facel Véga et le Ruhl © D. CODANI

Mais qu'est donc "La Facel Véga"? En apparence, une voiture ancienne, une voiture de collection.

En apparence seulement.

Car la Facel Véga, interprétée par l'excellente Sabrina PAILLE, est la partie émergée de l'iceberg que l'on voit poindre à la porte du Théâtre de l'Eau Vive, au 10 du boulevard Carabacel de Nice.

La vraie Facel Véga est un mythe de l'industrie automobile française, qui nous renvoie dans le temps entre 1954 et 1964. Le modèle qui sert de support à la pièce de théâtre éponyme est le modèle "Excellence" qui date de 1956. Une berline de luxe, sublime et performante.

Une Facel Véga (1954 - 1964) © D. CODANI Une Facel Véga (1954 - 1964) © D. CODANI

Serai-ce pour cela que c'est Sabrina PAILLE qui a été retenue pour l'interpréter?

La Facel Véga vue par Christel SCHEID (photo) © Christel SCHEID La Facel Véga vue par Christel SCHEID (photo) © Christel SCHEID

Michel AUSSEIL (Mr CHOONG) / Sabrina PAILLE (la Facel Véga) / Richard ZANCA (Monsieur Bernard)

La Facel Véga est un titre, un mythe, et un prétexte.

Pourquoi donc la confronter à un autre mythe niçois qui est le Ruhl?

Tout d'abord parce que cette pièce est profondément, fondamentalement, viscéralement, niçoise. Sa première partie évoque irrésistiblement, le Nice des années 54-64, une époque pas si ancienne qui reste chère au cœur de nombreux niçois avec ses vedettes politiques comme Jean Médecin, ou Max Barel, et avec des bâtiments emblématiques que la magie d'une incrustation vidéo dans le rideau du fond de la scène restitue pour le public le plus jeune, celui à qui l'on parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

En haut des gradins du petit Théâtre de l'Eau Vive, Michel, le dessinateur, croque sur le vif la scène, les voitures que l'on ne peut pas voir, les anciens immeubles comme les destructions imaginaires. C'est un spectacle dans le spectacle.

Dessins de Michel en incrustation "Facel Véga" dans le rideau de scène © Christel SCHEID Dessins de Michel en incrustation "Facel Véga" dans le rideau de scène © Christel SCHEID

C'est là un second aspect particulier de cette pièce: les efforts techniques faits pas Fabienne COLSON qui joue sur les effets pour parvenir à réaliser l'impossible, rendre palpables une ou deux voitures que nul ne voit et qui s'expriment par actrice interposées.

Impossible en effet de passer sous silence la prestation de Sabrina PAILLE ou celle de Valérie LHERITIER. On peut dire en souriant que si la seconde partie de la pièce intéresse les dames, la première partie éblouit les messieurs.

Le choix qui a été fait est simple, et redoutablement efficace. L'acteur principal étant un jeune (quincagénaire) rentier, les voitures qu'il achète à un vendeur de voitures d'occasion (pas tibulaire, mais presque) sont incarnées par deux magnifiques actrices, dont les costumes sont taillés pour figurer sans vulgarité mais avec un maximum d'adrénaline tout le charme de leur carrosserie.

On fait donc face d'entrée à une robe longue bleue satinée pour la Facel Véga, et à une robe de cocktail crème pour la seconde voiture, expérimentale, futuriste, et d'autant plus difficile à restituer en habillement. Disons que s'il est vrai que la femme est l'avenir de l'homme, il faut savoir aller de l'avant sans se laisser fasciner par l'arrière. Non, je ne communique pas cette photo. Cette robe,Valérie LHERITIER la porte merveilleusement, et heureusement que la salle est chauffée car si l'endroit est ultra-classique, l'envers me rappelle un célèbre dos nu de Mireille DARC, avec un Pierre RICHARD qui s'étouffait dans son champagne. "Le grand blond avec une chaussure noire" si je me souviens bien.

Donc dès la première partie de cette mise en scène si riche, les messieurs sont attentifs.

D'autant plus que l'on y voit apparaître quelques instants, à la manière d'Alfred HITCHCOCK, Fabienne COLSON qui assure remarquablement un rôle d'ingénue perturbant adorablement de ci de là le déroulement de la pièce... qu'elle a elle-même mise en scène.

Vous l'avez compris, elle est originale, travaillée, riche d'effets sur un texte difficile; c'est une mise en scène qui s'apprécie.

Mais on n'en a que trop parlé.

Place au fond de l'histoire.

Celle de ce rentier de 50 ans (Monsieur Bernard, joué par Richard ZANCA) qui s'offre via un Malais de Singapour (Monsieur CHOONG joué par Michel AUSSEIL) une Facel Véga "Excellence". Un rêve, un fantasme, une voiture classe, magique; et dans ce domaine Sabrina PAILLE est exactement l'interprète qu'il faut.

Une voiture qui a la particularité de ramener son conducteur à son époque et de nous faire donc découvrir au fil des promenades bien sûr le Ruhl, mais aussi une foule de lieux emblématiques de la ville. Des lieux, des gens, des habitudes de vie.

C'est quelque part par là, alors que tous les spectateurs s'imaginent au bras, ou plutôt au volant, de la Facel Véga que vous réalisez que le vrai sujet de cette pièce n'est pas une magnifique voiture, mais une ville décrite au meilleur de son passé, au cœur des "trente glorieuses".

La fresque est magnifique, et Richard ZANCA la joue de façon remarquable. Il est le vrai pivot de l'affaire, ingénu mais observateur, c'est par ses yeux et ses émotions que nous entrons dans cette Ville de Nice d'il y a plus d'un demi-siècle.

Le commerce veillant au grain, et Monsieur CHOONG soignant ses bons clients, il revient avec une nouvelle voiture, "un Himalaya de technologie" (Valérie LHERITIER) auquel Monsieur Bernard finira par succomber.

Nos entrons là dans la seconde partie de la pièce, qui devient bien plus sombre, plus glauque, inquiétante.

Le voyage commence dans un futur inquiétant pour Richard ZANCA © D. CODANI Le voyage commence dans un futur inquiétant pour Richard ZANCA © D. CODANI

Car si la Facel Véga avait la particularité de nous faire voyager dans le passé de Nice, cette nouvelle voiture futuriste nous conduit vers le futur. Un futur très éloigné des promesses électorales de certains, et malheureusement bien proche d'une actualité récente.

Rôle ingrat pour Valérie LHERITIER à qui le talent ne fait pas défaut et qui doit servir de faire-valoir au conducteur de la voiture et aux différents obstacles, individus troubles, voire agressifs, qui se dressent sur sa route dans une ville de Nice ravagée par des "événements" qui ne nous sont pas détaillés mais suggérés au fil des personnages allant du racketteur à la réfugiée en passant par le militaire.

Pas facile pour Monsieur BERNARD, subjugué par le profil de sa nouvelle voiture (on le comprend) de se sortir de tant d'embuches. A ce moment de la pièce on aurait envie de dire "alerte submersion" car toute la salle baigne dans le fumigène et la recherche d'une issue. Nous sommes là au cœur de la pièce; avec des évènements qui relevaient de la pure fiction au moment où Patrick MOTTARD l'a écrite, et qui malheureusement, de confinement en couvre-feu, et maintenant encore pire, font partie de notre réalité.

Que faire pour en sortir?

Dans la pièce, c'est somme toute assez simple: avec un volant à tourner on peut retrouver le monde d'avant et quitter "retour vers le futur" sans DeLaurean mais avec une certaine émotion.

Et après? Dois-je vous le dire? Je ne crois pas.

Ce que je peux vous dire c'est que pour Monsieur Bernard le choix est vite fait entre les deux voitures.

Sabrina PAILLE et Valérie LHERITIER, un choix difficile... © D. CODANI Sabrina PAILLE et Valérie LHERITIER, un choix difficile... © D. CODANI

Lequel feriez-vous? Lequel ferions nous? Entre un passé simple et un futur antérieur?

Posez-vous la question. Celles et ceux qui ont vu la pièce ont une réponse.

Ce qui est certain c'est que dans ce voyage dans le temps une chose ne manque jamais: la sensualité.

C'est un texte fort, servi par des interprètes de qualité; et la mise en scène... je ne vous en parle pas. Ou plutôt si, nous en avons déjà parlé.

Cette pièce est passée. Quatre soirées c'est si vite passé.

Chantal GALMICHE, la remarquable et magique récitante de cette belle histoire. © D. CODANI Chantal GALMICHE, la remarquable et magique récitante de cette belle histoire. © D. CODANI

Demandez à la "récitante" (Chantal GALMICHE). Elle aussi est magique.

Sortie du temps et de l'espace pour nous guider dans cette échappée imaginaire que seul le spectacle vivant, dans l'ambiance intimiste d'une petite salle peut créer.

Le théâtre de l'Eau Vive, petite salle pour grands spectacles à Nice. 10 Bd Carabacel. © D. CODANI Le théâtre de l'Eau Vive, petite salle pour grands spectacles à Nice. 10 Bd Carabacel. © D. CODANI

Prions maintenant pour que ce spectacle vivant qui est le créateur, le metteur en scène de la richesse intellectuelle de la France continue à vivre. Que trois financiers et deux technocrates (ou l'inverse, ça dépend de la taille des banquiers) ne mettent pas à mort ceux qui en vivent, à coup de confinement et de couvre-feu.

C'est un beau spectacle. Il a eu lieu. Il y en aura d'autres, tant que nous irons les voir.

A une douzaine d'Euros la place, nous le pouvons.

Bises aux dames, salut aux messieurs, et à la prochaine séance.

Didier CODANI

 

P.S.: La troupe compte une dizaine d'acteurs, bénévoles. Je n'ai pas pu tous les nommer, et je les prie de m'en excuser. Vous pouvez les retrouver avec le point de vue de l'auteur Patrick MOTTARD sur son blog:

https://patrickmottard.wordpress.com/2020/10/16/la-premiere-dun-eternel-retour/?fbclid=IwAR0OIWZ0fTd8qIOczT9MO5WrGR955ZK9SXM9RdLMAf8cdXxxC6A9ll9NWF4

La troupe du Théâtre de l'Eau Vive de Fabienne COLSON avec l'auteur, Parick MOTTARD © D. CODANI La troupe du Théâtre de l'Eau Vive de Fabienne COLSON avec l'auteur, Parick MOTTARD © D. CODANI

 

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