Feuille de boucher contre feuilles de choux

La France a connu hier un nouvel attentat, et certainement pas le dernier. Un individu avec une "feuille de boucher" pour tailler dans le vif un ou deux journalistes. Cet attentat est loin de la tuerie de masse. Cela reste pour autant un attentat. Il pose la question de la liberté de la presse et de la liberté de conscience.

C'est au fin fond d'une cité, dans un quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV) de Nice que j'ai appris ce que je nommerai agression.

Je l'ai appris à un jet de pierre de l'église et du commissariat de l'Ariane, sur le marché arabe du vendredi. Quelques personnes en parlaient.

La population sur ce marché en plein air le vendredi est à 90% d'origine des pays du Maghreb, voire du Mashrek par extension. On parle d'un homme, de coups de couteaux, de journalistes sérieusement blessés; deux, peut être quatre...

La réaction des gens que j'entends est tout sauf belliqueuse, tout sauf favorable à celui qui a frappé, et "on" ne sait pas encore avec quelle arme exactement il a frappé.Une arme blanche, sans plus.

Des femmes plaignent les victimes. Des hommes traitent l'auteur de l'acte de "fou" de "malade" voire "abruti".

Très vite, la conversation bascule en arabe dialectal. Par facilité, plus que pour empêcher un occidental de comprendre. Mais en fait, certaines des formules religieuses, certains des proverbes utilisés sont tellement de fois entendus qu'il ne sert à rien de les prononcer en arabe pour les dissimuler.

On souhaite la guérison aux victimes, on invoque pour elles la protection de Dieu. A l'exception d'un ou deux vendeurs de Coran, au demeurant très silencieux,  l'immense majorité des femmes et des hommes sur cette place, ce sont des gens pacifiques qui ne veulent du mal à personne. Et même les revendeurs de Coran, on ne peut leur faire un procès d'intention.

Les gens sur cette place de marché connaissent la misère du tiers-monde, ils en sont sortis depuis une ou deux générations. Aucune envie d'y retourner. Aucune envie de voir une animosité entre les communautés se ranimer en France.

Même les trafiquants de drogue qui viennent de se lever (on est en fin de matinée) et trainent aux abords se gardent bien de souffler sur les braises: "C'est pas bon pour les affaires". Quelles "affaires"? Allez, je vous laisse deviner...

Si cet attentat est réellement là pour "mettre le feu" avec la communauté Musulmane de France, hier à l'Ariane, quartier "populaire" du Nord-Est de Nice, c'était raté. Et encore une fois, à ce stade, l'homme de la rue ignorait exactement combien d'auteurs, combien de victimes, juste "au moins deux" et seule l'utilisation d'une arme blanche était connue.

L'arme, on va vite savoir ce que c'est, c'est une "feuille de boucher", autrement dit, un tranchoir.

Feuille de boucher © X Feuille de boucher © X

Tout simplement, un outil de travail dans toutes les boucheries et cuisines de France et du monde.

Je le dis pour les passionnés de la solution débile: Non messieurs-dames, il ne sera pas possible d'interdire, de réglementer la détention, de restreindre la vente des "feuilles de boucher". D'une part ce n'est pas la solution, d'autre part c'est extrêmement facile à fabriquer à partir de presque rien.

Quand on sait qu'un simple lacet ou fil de fer de bonne taille suffit à étrangler et qu'un pieu de bois à la pointe durcie au feu suffit à poignarder, sans parler des marteaux que l'on vend dans tous les magasins de bricolage de France et de Navarre... Bref, restons sérieux.

Le sérieux, il va se manifester à Paris dans la réaction à l'attaque. Très vite, on retrouve, et on interpelle un suspect, puis quelques autres.

Vous ne serez sans doute pas surpris quand on commence à dire que ce n'est ni un bouddhiste zen, ni un esquimau. La piste du blond aux yeux bleus disparait très vite. Adieu le migrant Islandais, voici le migrant Pakistanais.

J'ai écrit Islandais parce que j'aime bien l'Islande - mon banquier beaucoup moins - et que j'en ai assez de parler des Suédois. Quant aux Berrichons, je les laisse au regretté Pierre DESPROGES.

Mais enfin, très vite le sérieux dans la réaction va cesser.

Une photo, qui ne peut avoir été prise et diffusée que par un policier, commence à circuler. Circulation amplifiée de façon phénoménale en quelques heures par Business, Finance, Médias (non, je n'ai pas donné le nom du média); les mêmes qui donnaient il y a quelques années de précieuses indications au tueur "Hyper Casher" pour lui permettre d'aller massacrer des clients cachés au sous-sol si l'envie lui prenait de regarder la télé. Et non, je n'ai toujours pas donné le nom de ce média si doué pour écrire avec le sang des victimes dans le stylo.

Au risque sévère de casser la procédure, et de perturber l'enquête qui ne fait que commencer, on diffuse France entière tout ce qui passe.

Tout pour faire de l'audience et de la monnaie, rien pour la déontologie, rien pour le respect des lois.

Alors on a la photo d'un "coupable présumé" alors qu'en France on est présumé innocent. Et il se trouve qu'effectivement il n'est pas albinos.

Il n'a pas - parait-il - un passé bien reluisant. J'en suis fort aise... Mais dites-moi... qui a donné cette information? Qui a fouillé le casier et les fichiers de Police et de Justice? Qui a transmis - en violation totale de nos lois - ces informations classifiées à la presse mainstream?

De telles informations se paient. Cher. Très cher. Ce n'est pas gratuit, ce n'est pas pour la beauté du geste. Et surtout, c'est contraire au secret de l'enquête, qui doit être absolu, comme à la présomption d'innocence.

Oui, mais... "il a avoué".

Il a quoi? Il a "avoué"?

Avec un mégaphone, sans doute?

Parce que si c'est dit aux enquêteurs ou même aux primo-intervenants qui ont su (et vraiment bravo pour eux) l'interpeller, cela fait partie du secret de l'enquête. C'est même un élément très important.

Les atteintes à la procédure sont si violentes que le Procureur de la République doit saisir immédiatement l'Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) et se fendre d'un communiqué stigmatisant ces extorsions d'informations.

Saisine de l'IGPN par le Parquet de Paris pour l'attentat du 25 septembre 2020 © Procureur de la République de Paris Saisine de l'IGPN par le Parquet de Paris pour l'attentat du 25 septembre 2020 © Procureur de la République de Paris

Mais dans quelle République bananière masquée sommes-nous tombés?

Ce n'est pas l'extrême droite qui va relever le niveau. Ils partent immédiatement sur le thème du migrant criminel, donnant donc toute l'eau possible au moulin du vice de procédure, puisque cela revient à qualifier l'interpellé de coupable.

Le ministre de l'intérieur sera à peine plus prudent. Lui préfère annoncer le dispositif policier à venir, en indiquant bien clairement l'absence totale d'imagination et d'investigations qui va prévaloir sur la voie publique.

Une solution, que l'on connait, et dont on sait parfaitement que cela ne vaut pas un caramel. Mais ce n'est pas grave, c'est celle que l'on va appliquer. La fabuleuse politique dite "pot de fleurs", qui va immobiliser le plus grand nombre possible de policiers en tenue pour les regrouper au niveau des cibles les plus intéressantes pour des terroristes. Comme ça il n'y aura plus qu'à noter où la Police elle-même pense qu'il est intéressant de frapper. En prime d'ailleurs, histoire de se faire bien voir de la communauté israélite, on précise que les Synagogues seront protégées par la Police. Ce qui fera faire des économies de sécurité privée. Il n'y a pas de petites économies...

La presse elle-même; et heureusement pas toute la presse; va donner stupidement (oui, stupidement, et je pèse mes mots) de la voix en demandant des protections statiques renforcées parfaitement inutiles face à ce type d'actions terroristes. Mais eux, au moins, ils ont l'excuse de l'incompétence. Ce n'est pas leur métier, et ils réagissent (pas tous, loin de là, je le répète) à l'émotionnel, à chaud, sans réflexion.

C'est une réaction totalement corporatiste et déconnectée des modes opératoires, mais c'est une réaction humaine explicable. De tous temps, le grand public a toujours été persuadé que "mettre du bleu" sur la voie publique était la panacée.

Comme c'est ce que le ministre semble indiquer, il est compréhensible qu'un certain nombre de journalistes et de médias s'engouffrent dans la brèche. Or, nous savons à quel point c'est insuffisant quand par ailleurs on réclame "le droit de blasphémer".

Quand on incite à jeter une cigarette allumée dans une meule de foin, avoir les pompiers dispersés à poste fixe aux carrefours de la ville n'est pas une solution.

Une partie de notre presse veut nier tout sentiment religieux dans notre population. Habitués depuis plus d'un siècle aux protestations polies des Catholiques ou au silence des Bouddhistes, ils imaginent qu'il n'y a aucune limite à "la liberté d'expression".

Je suis un partisan résolu de la liberté d'expression, que l'on ne s'y méprenne pas.

En revanche, je suis un partisan tout aussi résolu de la liberté de conscience, et du respect des convictions religieuses de chacun.

Quand par exemple vous travaillez dans des cités avec une population Musulmane, organiser un vendredi soir un buffet avec des sandwiches au jambon et de l'alcool à volonté n'est pas le comble de l'intelligence. Ajoutez-y que vous le faites délibérément au nom de la laïcité, et faites-le savoir par voie de presse. Même si vous ne mettez jamais un pied en "banlieue" (le mot ne s'utilise même plus) vous devriez comprendre que vous allez vexer des gens qui - au départ - ne sont pas forcément des radicaux.

Ils vous traiteront de "Kouffar", et diront entre eux que c'est "haram"; mots que vous ne comprendrez pas. Si vous avez de la chance, si vous avez su prouver votre sincérité, une personne vous préviendra. Sinon, vous resterez dans votre ignorance; persuadé de "bien faire", en plus.

Quand vos journaux favoris recommenceront à publier des blasphèmes, les plus énervés, les plus manipulés de la "communauté", affuteront leurs couteaux. Pour un homme prêt à mourir, seules les balles peuvent le stopper. Or les français sont désarmés par des gouvernants peureux. Quant aux journalistes, beaucoup croient ce qu'ils écrivent sans prendre le temps ou la peine de considérer la violence de l'incendie qu'il allument.

Il n'y a plus assez de Pompiers. La Police, la Gendarmerie, ne peuvent être partout, ne peuvent se consacrer qu'à protéger les journalistes.

C'est alors qu'arrive la feuille improbable, la feuille de boucher, pour tailler dans les feuilles de choux.

Il y a une semaine nul n'aurait compris. Maintenant certains commencent à comprendre. Trop tard pour les victimes et leurs familles.

Mon camp, c'est celui de mon pays, c'est celui du droit. C'est aussi celui du respect des autres.

Ma compassion va aux victimes, pas aux assassins, pas aux terroristes, pas aux théocrates islamistes.

Soyons forts, et prêts à combattre jusque dans nos rues, à tout instant maintenant; mais dans le respect des autres, pas dans le mépris. Sinon, il y aura d'autres feuilles, et ce ne seront pas que des feuilles mortes, bien que l'automne soit déjà là.

Bises aux dames, salut aux messieurs,

 

Didier CODANI

Samedi 26 septembre 2020

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